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Si l’on devait séparer les natifs de Bamako de ceux qui sont venus d’ailleurs pour s’y implanter, la population de la capitale se réduirait en peau de chagrin“, nous confiait récemment un cadre administratif… pourtant non natif de Bamako. C’est dire qu’en général, toutes les grandes villes sont presqu’à 90% peuplées de gens venus d’ailleurs.

Au nombre de ce gros pourcentage “d’émigrants” figure une bonne partie de ruraux, particulièrement des jeunes en quête d’argent et de mieux-être.

Des filles et des garçons du village à la recherche de pécule, les unes pour leur trousseau de mariage (c’est du moins le prétexte souvent invoqué), les autres pour réunir un petit capital pécuniaire. Ainsi voit-on ces jeunes ruraux (les garçons) s’adonner à des métiers, ou du moins, des tâches diverses : “pousse-pousseurs”, chargeurs, colporteurs, bûcherons, vigiles… C’est justement cette place de gardien que Bouakari a eu la chance d’obtenir chez un coopérant français.

Une vieille tradition

En arrivant dans la grande ville, ces jeunes villageois transportent toujours leurs habitudes du bled. Ce qui leur permet, de “garder le contact avec la source”, pourrait-on dire. Et certaines de ces habitudes sont restées tenaces, qui consistent… à se crêper le chignon lorsque deux jeunes qui convoitent une même fille ne parviennent pas à se départager.

Dans un tel cas, les deux prétendants se rencontrent et discutent pour parvenir à une solution à l’amiable : l’un d’entre eux doit céder “la belle” à l’autre, et de son plein gré. Mais le cas… échouant, les deux concurrents devront alors passer …à la guerre des muscles.

Dans des contrées réculées du pays, cette pratique demeure encore une tradition. A la seule différence qu’au lieu d’en venir …à la force des biceps, c’est une rencontre nocturne qui rassemblera tous les jeunes du village. On convoque alors l’objet de la convoitise des deux prétendants (la fille), et on la met en demeure de choisir son élu. Et comment? En …jetant son foulard sur ce dernier.

C’est dire qu’ici, la voie de la bagarre est totalement exclue : c’est du reste la raison de ce système d’élection de l’élu. Dès que le Roméo est choisi par la Juliette, l’élu du coeur doit tout de suite organiser une fête pour célébrer sa victoire. Et le tout se passe dans la joie, et sans aucune rancune… du vaincu.

Mais avec le temps, la tradition a un peu changé, surtout lorsqu’elle est transposée dans la grande ville : au lieu de convoiter la fille …à la loyale, pourrait-on dire, on le fait désormais… à la brutale. Et le plus souvent, la fille désirée n’a guère le choix : comme le veut la “coutume”, elle est contrainte de jeter son dévolu sur le vainqueur.

C’était du reste tout le motif qui a mis aux prises Bouakari et un de ses “copains”. Aucun d’eux ne voulait céder la fille convoitée à l’autre : c’était une question d’honneur, et il n’était donc pas question de perdre la face. Aussi fallait-il se départager par un moyen radical : la force des biceps.

La loi des muscles

Bouakari, c’est le genre costaud, rustaud, un peu benêt sur les bords, et qui se met tout de suite hors de lui, pour peu qu’on titille son orgueil. Dès qu’on le voit, on pense plutôt au vrai bamanan, le pur et dur, celui des confins de Koulikoro ou de Dioïla, par exemple. Et que les bamanans ne le prennent pas à mal…

Venu chercher du travail à “Bamba kô“, la veine a souri à Bouakari : il a trouvé une bonne place de gardien chez un Blanc. Un jour, il reçoit, à son lieu de travail, la visite d’un de ses copains du village. Mais au cours de leur conversation, leurs propos commencèrent à diverger.

De réponses en reparties, la discussion s’envenima; et le ton montant de plus en plus, la visite vira en dispute. Du coup, les deux “amis” en vinrent aux mains, plutôt à la lutte, l’authentique, celle qui se pratique dans la pure tradition du village.

Les témoins de la scène ont beau ameuter l’entourage pour tenter de les séparer, rien n’y fit : les lutteurs étaient aussi emmêlés l’un à l’autre que deux pythons déchaînés. Les spectateurs furent donc contraints de les abandonner à leur joute sauvage, en assistant passivement au spectacle et en attendant l’épilogue.

Avec son bras droit, Bouakari enserra le cou de son rival et enroula solidement son pied droit autour du sien. Comme des taureaux dans une arène, les deux “gladiateurs” soufflaient bruyamment ; et la poussière qu’ils soulevaient avait fini par les envelopper complètement, au point de les masquer aux yeux des spectateurs.

Pour faire chavirer son adversaire, Bouakari se mit à tirer, à tirer de toutes ses forces. Mais l’autre raidit les jarrets, ne voulant pas suivre le mouvement : il résistait. Toujours soudés l’un à l’autre, les deux lutteurs tanguaient d’avant en arrière et de droite à gauche, comme s’ils effectuaient des figures de valse. On aurait dit deux bâteaux ivres.

Un spectateur d’une soixantaine d’années, qui admirait la scène en se rappelant sans doute sa jeunesse, claironna, surexcité : “Ah, ces petits bamanans ! Cette querelle-là, c’est une affaire de fesses ! Je le parie, et j’en mettrai ma main au feu ! Et je parie qu’avant ce soir, le nom du gagnant circulera dans leur communauté, surtout dans leur garbal”.

Du coup, un autre spectateur le regarda, étonné : “Dans leur quoi ?”. Et le sexagénaire, de rectifier : ”Je veux dire parmi leurs jeunes filles du village, là où elles se réunissent d’habitude toutes les nuits. Elles sont l’objet de leurs disputes. Je le sais, parce que dans notre jeunesse, nous faisions la même chose, mais d’une autre manière”.

Tout à coup, on entendit un vraoum terrible qui tétanisa les spectateurs : le rival de Bouakari était étalé de tout son long sur le dos, complètement k.o. Le croyant mort, les gens se précipitèrent sur lui et, constatant qu’il est vivant, le remirent sur pied. Il se dirigea en titubant… vers un caniveau : il avait totalement perdu le nord, le pauvre.

On se précipita de nouveau sur lui et on le remit sur le bon chemin, en le consolant. Tête basse, il s’éclipsa le plus vite possible, non sans cesser de vaciller encore sur ses jambes. Le spectacle étant ainsi terminé, les spectateurs se dispersèrent : il n’y a plus rien à voir.


Le “tèlè” de Bouakari

Du haut de son balcon, le patron blanc de Bouakari avait suivi toute la scène de l’algarade. Il s’exclama en battant des mains : “Bravo, Békri ! Tu es fort, tiens ; mais tu as trop forcé sur la dose et tu as failli le tuer. Mais au fait, pourquoi vous-vous êtes querellés? C’était ton copain, non?“.

Toujours sous le coup de l’émotion, et surtout, de l’effort physique fourni, Bouakari préféra ne pas répondre à la question. L’objet de cette querelle ne regardait aucunément son patron, et pour cause : c’était une affaire d’honneur et… de fille. D’ailleurs, Bouakari ne comprenait pas bien français; et quant à le parler…

Son patron l’entraîna vers la maison et lui demanda : “Dis-moi, comment appelles-tu cette prise que tu as faite à ton ami ?”. Alors, Bouakari se dérida et lâcha fièrement : “Ah, ça patron, on pélé lui tèlè ! ”. Le patron lui entoura affectueusement l’épaule et dit : “En tout cas, tu feras un bon gardien; et je suis fier de toi. Mais fais attention, il se peut que tu n’aies pas autant de chance la prochaine fois.

Car tu pourrais tomber sur un plus dur que toi”. Mais le patron ne s’en tint pas là : histoire de s’amuser, il mit subitement sa tête sous l’épaule de Bouakari et tint à ce que ce dernier lui apprenne le secret de son “tèlè”. Il exultait déjà : “Tu veux bien m’apprendre ça, comment tu l’appelles déjà ? Ah oui, le tèlè. Remarque, je suis prêt à…”.

Piqué au vif, Bouakari crut que son patron voulait vraiment se mesurer physiquement à lui. Et un bamanan pur et dur ne peut le permettre, encore moins l’accepter. Alors, avant même que son patron ne finisse sa phrase, Bouakari l’enserra brusquement par la taille, lui plaça sa clé ”meurtrière”, plutôt sa botte secrète, pivota et tira violemment. Et on vit le blanc virevolter dans les airs, tel un oiseau, et s’aplatir brutalement au sol, tel une crêpe : il était groggy !

Oumar DIAWARA

17 Juin 2008