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Billets d’Afrique et d’ailleurs numeros 87 décembre 2000
Mouvements de masses : le meilleur et le pire (Suite)
« Commandement opérationnel » (suite)
Nous signalions dans notre n°86 le fonctionnement barbare et arbitraire d’une police spéciale pour la province de Douala, le grand port du Cameroun : le « commandement opérationnel« .

Le cardinal-archevêque Christian Tumi évoquait le chiffre de 500 exécutions extrajudiciaires. L’association Agir ensemble pour les droits de l’homme assurait que le comportement de cette police était « absolument couvert par les plus hautes autorités provinciales et nationales« , dans le but probable « de terroriser la population« .

Ces terribles accusations, à deux mois du Sommet France-Afrique de Yaoundé 1 ont été confortées par la découverte, début novembre, d’un charnier de 36 cadavres dans la « Forêt du Singe », proche de Douala. Après les Forces armées d’Habyarimana, la Garde républicaine tchadienne et la gendarmerie abidjanaise, encore un succès de la coopération sécuritaire franco-africaine ? Et non Douala comme nous l’écrivions dans notre n°84, nous emmêlant entre les deux mégapoles camerounaises.

Dictature par élimination

Le chef d’État (ou plutôt de clan) mauritanien Ould Tayah a trouvé un moyen simple de revenir au parti unique : le 28 octobre, suite à des manifestations violemment réprimées par sa police, il a interdit le principal parti d’opposition, l’Union des forces démocratiques-Ere nouvelle (UFD-EN), dirigée par Ahmed Ould Daddah (frère de l’ex-président). Il a confisqué au passage les biens de l’UFD-EN : il n’y a pas de petit bénéfice.


Des colonels pour les Comores

Les principaux représentants de la société comorienne, au pays et dans la diaspora, soutiennent comme l’OUA les accords d’Antanarivo, organisant la réunification de l’archipel (sauf Mayotte) après la sécession de l’île d’Anjouan. Mais le colonel putschiste Azali Assoumani, au pouvoir à Moroni (Grande Comore), a préféré passer un accord parallèle avec le leader séparatiste anjouanais, le colonel franco-comorien Saïd Abeid Abdérémane : la déclaration de Fomboni.

Ce texte illégitime a été rejeté lors de la manifestation d’un millier de notables, le 21 septembre. On lui reproche d’instituer « la balkanisation et la tribalisation des Comores« . Surtout, il entérine un duumvirat dictatorial.

Ancien officier français, Abeid dirige une milice et non une armée. Ses opposants sont fréquemment arrêtés et torturés. Au lieu de s’opposer à cette dérive, Paris entretient des relations avec les deux colonels. La déliquescence de l’archipel lui a permis de faire adopter au printemps, sans incident diplomatique, le nouveau statut français de l’île comorienne de Mayotte.

Signe de cette déliquescence, un conseiller de l’ambassade des Comores à Paris, Mohamed Maoulida, a séquestré un notaire dans les locaux mêmes de l’ambassade.

Avec deux escrocs, Noël Dubus et Laurent van Tottelsberg (lequel se présente comme un mercenaire vivant à Tel Aviv et travaillant pour la DGSE), Maoulida a extorqué au notaire plusieurs chèques d’un montant total de 160 millions de FF. Maoulida aurait été nommé à Paris sur protection du colonel Azali et de son épouse.

(Le Parisien, 23/09/2000 ; Le Quotidien de la Réunion,

26/09/2000 ; Comores Info n° 23).

Liberté du commerce mercenaire

Les députés sont plutôt réceptifs à la campagne de Survie pour la ratification de la convention de l’ONU sur les mercenaires. À force de recevoir leurs courriers, le ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine fait évoluer son argumentaire.

Il continue certes de traiter cette convention par le mépris, et de prendre les parlementaires pour des imbéciles en rappelant que le Code pénal français permet déjà de réprimer le mercenariat – la justice s’abstient soigneusement d’agir, tandis que le Quai d’Orsay prône officieusement, en la matière, « la liberté du commerce« .

Mais le ministre juge désormais opportun d’ajouter qu' »un renforcement de ces dispositions » pénales réprimant les « actes liés au recrutement, à l’utilisation, au financement et à l’instruction des mercenaires français ou étrangers en France » est « en cours d’examen« .

Ce grand écart croissant entre le droit et la réalité du mercenariat sera débattue lors du colloque organisé par Survie le 30 novembre à l’Assemblée nationale. Il s’agit de le rendre inconfortable.

Policiers sans frontières

La coopération policière s’exerce souvent, en Afrique, au bénéfice de régimes peu recommandables. Mais son intervention au Mexique, décidée lors de la visite de Jacques Chirac en 1998, est aussi discutable. La police locale s’est illustrée par des massacres. On observe un accroissement des « disparitions » de responsables politiques et syndicaux paysans. La répression contre les Indiens du Chiapas a fait plus de 150 morts.

Un groupe spécial de la police française entraîne des policiers au Chiapas. Les experts français assistent tout particulièrement la Police fédérale préventive (PFP),

récemment créée pour réprimer les mouvements sociaux : en février, elle a envahi le campus universitaire de Mexico et arrêté 700 étudiants ; elle est aussi active au Chiapas.

La Belgique a refusé de vendre du matériel militaire au gouvernement mexicain, l’Italie a conditionné un accord commercial à un meilleur respect des droits de l’homme. Le groupe français Matra, de son côté, compte équiper les forces de « l’ordre » d’un coûteux système de télécommunications…
(Volcans, été 2000).

Immunité ébréchée

Le colonel Kadhafi a beau être choyé par une majorité de la Françafrique, il est curieusement persécuté par le juge Bruguière, qui se dit pourtant très sensible à la « raison d’État », et par Me Francis Szpiner, avocat de SOS Attentats et de potentats africains, fan d’Omar Bongo.

L’avocat a obtenu que le juge instruise une plainte contre le « Guide » libyen au sujet de l’attentat qui, en 1989, fit exploser le DC-10 Brazzaville-Paris de la compagnie française UTA. Le parquet s’est opposé à cette relance de l’instruction.

Il a été désavoué le 17 octobre par la chambre d’accusation de la Cour d’appel de Paris : selon celle-ci, l’immunité coutumière des chefs d’État en exercice ne peut s’appliquer aux actes de terrorisme.

Certes, le juge Bruguière ne va pas jusqu’à s’intéresser aux complicités brazzavilloises dans ce ténébreux attentat, qui fit 170 victimes. Mais le principe d’impunité recule.
Les Arènes, 2000, p. 48-50.


Immunité contestée

Les deux amis Chirac et Kadhafi partagent le même type de soucis. Presque en même temps que l’arrêt de la chambre d’accusation défavorable à Kadhafi éclatait, tel un coup de canon, l’implacable démonstration du député-avocat Arnaud Montebourg : La Machine à trahir. Rapport sur le délabrement de nos institutions (Denoël).

Le jeune parlementaire PS explicite ce que les initiés savent depuis longtemps : il y a eu une forme de deal, un « pacte de soutien mutuel et secret » entre le président du Conseil constitutionnel Roland Dumas et le président de la République Jacques Chirac.

Le second a ostensiblement défendu le premier, noyé dans l’argent liquide, et ainsi différé une démission depuis longtemps inévitable. Roland Dumas a rendu deux services insignes à Jacques Chirac : il a fait approuver des comptes de campagne qui dépassaient largement le plafond autorisé, au lieu d’invalider l’élection de 1995 ;

il a profité de la saisine du Conseil constitutionnel sur la Cour pénale internationale pour étendre de manière inespérée l’immunité présidentielle, en une phrase qui « n’a été ni délibérée ni approuvée par le Conseil« .

On songe aux arrangements constitutionnels que, pour contourner le suffrage populaire, le juriste Charles Debbasch ne cesse de procurer à des dictateurs comme Eyadema et Sassou II. Deux excellents amis de Dumas et Chirac.


Les Amis du Président

Ancien président de la Société marseillaise de Crédit, secrétaire général de l’association des Amis de Jacques Chirac, Pierre Habib-Deloncle a été mis en examen pour « blanchiment aggravé, abus de biens sociaux et recel commis en bande organisée« , dans le cadre d’une enquête portant sur un vaste réseau de blanchiment entre la France et Israël

(Le Soir, 21/10/2000).


Bons points

– Quatorze pays d’Afrique de l’Ouest ont fondé le Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent (GIABA). Il est temps. Selon un haut fonctionnaire de l’ONU, « le continent africain est largement utilisé par les organisations criminelles internationales dans toutes les phases du blanchiment« .

Frank Ofei, de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest, souligne que cette région « prend une place grandissante dans le système international du trafic de drogue ». Les trafiquants, « grâce aux immenses fortunes qu’ils amassent, peuvent exercer une influence déterminante sur les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire » (AFP, 05/11/2000).

– De leur côté, les ministres de la Justice et des Finances de l’Union européenne ont adopté le principe de la levée du secret bancaire ou fiscal en cas de demande d’entraide judiciaire en matière pénale.

Reste à aller au-delà du principe : selon la Confédération italienne des commerçants, les mafias contrôlent déjà 15 % du PIB transalpin, plus de 1 000 milliards de FF. Le patrimoine mafieux dépasse 6 000 milliards, ce qui a permis d’acheter « des pans entiers de l’Italie » : BTP, immobilier, cliniques, maisons de retraite.
(Libération, 15/11/2000).

Comment imaginer que l’Italie n’est pas aussi concernée par la seconde phrase d’Ofei ? Ou que « l’influence déterminante » de ces « immenses fortunes » ne franchisse ni les Alpes, ni la Méditerranée ?

– L’ancien président de l’Assemblée nationale Louis Mermaz, que l’on a connu plus consensuel, a usé d’un langage cinglant dans son rapport sur le budget de la police : secoué par sa visite de quatre zones d’attente et cinq centres de rétention pour étrangers « irréguliers« , il a qualifiés ces endroits d' »horreur de notre République« . L’éclat ne restera peut-être pas sans lendemain.

Dans la foulée, le député socialiste a rappelé une vérité trop souvent esquivée : « La France n’a pas vraiment de politique d’immigration, on improvise, on fait du coup par coup » (Libération, 15/11/2000). Et on abandonne le terrain aux fantasmes d’extrême-droite.

Il n’est pas interdit à l’Assemblée, ni à son ancien président, d’assumer une réflexion prospective.

– Le Sénat français a décidé de reconnaître le génocide arménien de 1915 – quitte à ce que la France perde quelques marchés d’armement avec la Turquie. Moins d’un mois plus tôt, Bill Clinton convainquait le Congrès américain de renoncer à un projet de loi similaire, arguant de l’importance des relations avec un allié stratégique


(AFP, 08/11/2000).

28 Juillet 2008