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Au point de vue religieux, on peut dire la société ancienne, le polythéisme s’accentuait vers le sud bien que la notion d’un être suprême créateur de l’univers y soit partout présente, alors que le monothéisme s’imposait de plus en plus vers le nord jusqu’à devenir absolu, avec l’Islam, dans les zones désertiques.

Quant à la zone médiane, elle présente la particularité de regrouper presque tous ces éléments. On y rencontre des hommes de toutes les tailles, de tous les teints et de tous les tempéraments. L’herbe de la savane y ondule au pied des arbustes tout comme au pied des puissants baobabs.

Le cœur de cette zone médiane était, l’avons dit, l’actuel Mali. Véritable carrefour des peuples, ce fut longtemps la «plaque tournante» du Bafour pour des échanges de toutes sortes.

La «Boucle du Niger» était plus particulièrement considérée comme terre de rencontre et d’unification. En effet, zone de confluence des eaux (les eaux du Bani, fleuve «noir», s’y mêlent aux eaux du Niger, fleuve «blanc» pour ne plus former qu’un seul fleuve), elle était aussi considérée comme zone de confluence des races.

De même que les eaux de diverses origines s’y mêlaient pour ne plus faire qu’un, les races les plus variées étaient appelées à s’y rencontrer au nom de l’unité humaine.

Symbole d’unité et de confluence, la zone médiane était, en outre, le lieu de rencontre et d’échange de deux courants particulièrement sacrés et complémentaires : ceux du sel et de la cola.

Le sel, produit dans l’extrême nord de la zone médiane était, en outre, le lieu de rencontre et d’échange de deux courants particulièrement sacrés et complémentaires : ceux du sel et de la cola.

Le sel, produit dans l’extrême nord de la zone septentrionale, est comme la quintessence de cette terre de feu, bien que présentant des affinités mystérieuses avec le monde de l’eau que symbolise la zone Sud. Or, dans les religions traditionnelles de la forêt du Sud, les dieux étaient censés réclamer le sel comme élément de base de tous les sacrifices ou de toutes les offrandes.

Quant à la noix de cola, produite par les forêts humides du Sud, elle était l’élément de base de tous les rites sacrés du Nord, et particulièrement réclamée par la déesse Ga, déesse tutélaire de la zone médiane, mère de tous les dieux et censée résider au Lac Debo, près de Mopti, immédiatement après la confluence des deux fleuves.

Ce grand courant d’échange créa «l’alliance sacrée» des pays du sel et des pays de la cola. Encore aujourd’hui, on peut faire appel à cette antique alliance pour régler certains différends entre hommes du Nord et hommes du Sud.

Curieusement, la complémentarité entre le sel et la cola s’exprime, sur le plan matériel, à travers un phénomène que connaissent bien tous les mâcheurs de cola : si, par mégarde, en avalant le jus de la cola, on avale «de travers» un peu de la chair mâchée de cette noix, on risque de s’asphyxier et cela peut être fatal.

Aucun procédé ne peut enrayer le phénomène, et surtout pas le fait de boire de l’eau. Une seule chose est infaillible et vous libère dans l’instant, par un processus mystérieux : sucer un peu de sel.

Par ailleurs, il a été maintes fois constaté qu’une petite quantité de sel placée dans une charge de cola de 50 kilos suffisait à la brûler et à l’eau, à la fois opposés et complémentaires.

Les connaissances tirées d’une observation minutieuse des faits s’inséraient, pour eux, dans une vision globale et sacrée du monde où tout était interrelation, où tout phénomène visible était le signe d’un rapport de forces sur un plan plus subtil.

Les caravanes de sel descendant du nord et les caravanes de cola montant du sud se rencontraient dans de grands centres d’échange, véritables foires qui jalonnaient la zone médiane. Les transactions y étaient traditionnellement confiées à certaines ethnies locales qui servaient d’intermédiaires.

Ces centres étant sacrés et consacrés aux dieux, nulle action répréhensible (vol, crime ou adultère) ne s’y commettait. La marchandise pouvait être laissée sans surveillance, on était sûr de la retrouver intacte. L’un de ces centres, à quelques kilomètres de Bamako, fut d’ailleurs dénommé Kogno-Bla, c’est-à-dire, littéralement : «laisse là ta vierge…», Sous-entendu : «elle ne risque rien».

Les routes par lesquelles s’acheminaient les caravanes venant du nord ou du sud aboutissaient toutes dans le Mali actuel. Considérées comme sacrées, elles garantissaient aux caravaniers une sécurité totale, car nul brigand ou pillard ne se serait aventuré à braver la colère des dieux. Il y avait ainsi non seulement les routes de la cola et du sel, mais aussi les routes de l’or, du fer et de la bimbeloterie. L’or du Soudan était connu jusqu’en Arabie.

Considéré par les vieux initiés comme le cœur occulte du Bafour, le Soudan (Mali) vit effectivement naître à partir de lui certains des plus grands empires du passé : Ouagadou, Ghana, Sosso, Mandé (empire de Soundiata), empire Songhaï de Gao, empires Bambara, Mossi et Gourmantché, empire arabe de Tombouctou, empire peul du Macina, enfin empire Toucouleur.

Le fort intéressant atlas sur le Mali qui vous est ici proposé incitera sans doute le lecteur à mieux connaître ce vieux pays. Je m’estimerai heureux si, par ces quelques propos préliminaires, j’ai pu laisser entrevoir quelques unes, parmi tant d’autres des richesses culturelles qui sous-tendent notre histoire et ont façonné notre personnalité.

Vouloir étudier l’Afrique en rejetant les mythes, contes et légendes qui véhiculent tout un antique savoir reviendrait à vouloir étudier l’homme à partir d’un squelette dépouillé de chair, de nerfs et de sang.

En Afrique peut être plus qu’ailleurs, hier est encore contenu dans aujourd’hui. Il en est pour combien de temps encore ? La sève nourricière. Aussi la connaissance et la sauvegarde des trésors du passé nous aideront-elles non seulement à mieux comprendre le présent et à l’aménager pour le bonheur des hommes, mais encore, demain, à apporter notre contribution au grand rendez-vous « du donner et du recevoir » des nations.

Amadou Hampaté Bâ

Traditionaliste africain, Ecrivain malien

18 juin 2007.