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La dévaluation de 1994 et la reprise de l’aide extérieure
La dévaluation du Franc CFA.
Après presque une décennie de crise économique provoquée par la baisse concomitante des cours des produits tropicaux et du dollar, la Côte d’Ivoire a retrouvé le chemin de la croissance depuis 1996.

La dévaluation du Franc CFA et les mesures d’austérité qui l’ont accompagnée ont permis de restaurer les grands équilibres, l’aide internationale (notamment française) et une nette embellie sur les prix des matières premières, ces éléments conjoncturels permettant une forte reprise de l’activité.

La dévaluation peut apparaître comme une éventuelle rupture avec l’ancien modèle de la croissance.

Ce changement de parité permet de résoudre le manque de compétition extérieure des produits ivoiriens sur les marchés étrangers, les difficultés de trésorerie de l’Union européenne (grâce aux taxes à l’exportation), le développement de l’effort à l’exportation, et l’amélioration de la balance courante des cultures pérennes.

Trois facteurs sont susceptibles de faire évoluer ce modèle : le développement attendu de l’investissement privé national, l’essor du secteur pétrolier et minier d’exploitation et le renforcement de l’import substitution dans le domaine de l’alimentaire.

La dévaluation a permis le retour d’un dynamisme interne. Trois ans après le changement de parité, l’effectivité élevée de la dévaluation satisfait la première condition du succès de l’opération monétaire. Ainsi a-t-elle impulsé une croissance soutenue du PIB aussi bien en valeur qu’en volume.

La croissance du PIB a été provoquée par les exportations mais aussi par la reprise de la consommation et des investissements. Grâce à une modification des prix relatifs, censés améliorer la compétitivité du pays, ainsi qu’à une reprise de la consommation locale, la dévaluation est parvenue à engendrer un redressement général de la production, mais néanmoins inégal selon les secteurs d’activités.

Le changement de parité de 1994 a favorisé le processus de substitution de la production locale aux importations, puisqu’une réorientation de la demande intérieure vers les produits locaux ainsi qu’une expansion de la production vivrière ont été observés. Il est également à l’origine du fort dynamisme de la production industrielle et de la production tertiaire.

La reprise de l’activité, issue de la dévaluation, a essentiellement profité aux secteurs d’exportation et d’import/substitution qui ont pu favoriser une meilleure compétitivité externe de la Côte d’Ivoire. La géographie des échanges du pays avec ses partenaires commerciaux de même que la position de sa balance courante ont été transformés.

La réduction du déficit budgétaire a été spectaculaire. Ce dernier s’élève à environ 11.9% du PIB en 1993 et à 6.5% en 1994, puis il a constamment diminué pour tomber à 1.8% en 1998. La résorption du déficit budgétaire a été due essentiellement :

du côté des recettes, aux effets mécaniques de la dévaluation sur le produit des douanes et sur l’excédent de la Caisse déstabilisation des prix du cacao et du café (constants) ainsi qu’à la création de droits à l’exportation de ces deux produits ;

du côté des dépenses, à la maîtrise des dépenses courantes et notamment de la masse salariale qui n’a progressé que de 4.3% en 1996 en Francs CFA (courants) et de 5.7% par an entre 1993 et 1998, au prix d’une forte perte de pouvoir d’achat des fonctionnaires et d’une réduction significative des effectifs (11% entre 1993 et 1999).

La dévaluation du franc CFA s’est effectuée dans une conjoncture particulièrement favorable pour la Côte d’Ivoire dans la mesure où les prix de la plupart des principaux produits agricoles d’exportation ont nettement progressé.

Ainsi, en francs CFA, l’augmentation des prix a atteint 209% pour le café, 146% pour le caoutchouc, 142% pour l’huile de palme, 127% pour le cacao, 114% pour le coton, soit nettement plus que le doublement mécanique dû à la dévaluation.

En conséquence, les termes de l’échange se sont nettement améliorés en 1994 (+ 12%) amplifiant les effets de la dévaluation de sorte que ce double mouvement avait permis fin 1994 d’effacer l’écart qui s’était creusé depuis le milieu des années 80 entre le taux change effectif réel et les termes de l’échange.


Les effets de la dévaluation :

elle enclenche une dynamique de croissance de l’offre, à la fois en amont des filières (augmentation des récoltes jusqu’en 1996 ou 1997 selon les cas) et en aval (développement continu de la transformation sur place, notamment pour le cacao). La Côte d’Ivoire est devenue le troisième broyeur mondial pour le café, le sucre, le bois et les fruits tropicaux ;

elle permet de financer une forte progression des importations ( 9% en US $ en moyenne annuelle entre 1993 et 1998) ;

elle entraîne une croissance des revenus, qui a tiré celle de la consommation et, dans une moindre mesure celle de l’investissement.

Par ses impacts dans différents domaines complémentaires de l’économie ivoirienne, la dévaluation du franc CFA décidée en janvier 1994 visait à rompre avec la situation de crise dont le pays était victime depuis les années 1980. Quatre ans après, il est incontestable que la Côte d’Ivoire a su optimiser le changement de parité. Mais cette croissance retrouvée reste fragile traduisant de ce fait toute son ambiguïté.

D’une part le ballon d’oxygène issu du changement de parité a essentiellement profité aux secteurs dynamiques de l’économie, orientés vers l’exportation, aggravant le réel problème de pauvreté urbaine dans une économie déjà très fortement durable où coexistent firmes formelles exportatrices et peu concurrencées et firmes informelles plus orientées vers le marché intérieur et exposées à la concurrence.

D’autre part, l’administration n’est toujours pas épargnée par certaines pratiques négatives qui se traduisent par des lenteurs dans l’application des réformes. Se pose alors toujours la question de la véritable compétitivité de l’économie reposant sur de solides bases nationales.

En fait, les bonnes performances observées depuis la dévaluation, pourraient plutôt s’expliquer par des facteurs externes au pays, tels l’afflux massif d’aides extérieures ou l’appréciation de l’US $ conjuguée à la hausse des cours mondiaux du café et du cacao. Ces constatations conduisent à nuancer fortement l’optimisme relatif à l’efficacité de la dévaluation en Côte d’Ivoire.

L’économie est devenue encore trop dépendante des prix des matières premières exportées. Ceux-ci ont été à l’origine de la crise des années 1980, ils sont les principaux moteurs de la reprise de 1994.

Le retournement de la conjoncture à partir de 1998, a ramené la Côte d’Ivoire et ses analystes à la réalité insupportable de dépendance des matières premières agricoles.

Les conséquences de la chute des ressources sur les différentes catégories socio-économiques ont accentué très rapidement les crispations politiques et le durcissement du régime Bédié, dont l’aveuglement a précipité la chute et, avec lui l’effondrement d’un « modèle ivoirien » longtemps perçu comme une référence.

L’aide extérieure

Accompagnant la dévaluation du Franc CFA en janvier 1994, le programme ambitieux d’ajustement structurel ivoirien, couvrant les années 1994 à 1997, est approuvé par le Fonds monétaire international (FMI) en mars de la même année.

Il permet au pays de bénéficier d’un concours financier de cette institution au titre de la facilité d’ajustement structurel renforcée d’un montant de 333.3 millions de droits de tirages spéciaux (DTS) (soit 281 milliards de Francs CFA).

La Banque mondiale y joint 435 millions US $ entièrement consentis sous forme d’une économie Recovery Crédit, sa formule de décaissement la plus rapide. L’Union européenne est également mobilisée au travers d’un troisième Programme général d’importation (DGI-III).

Il en est de même pour la France, premier bailleur de fonds bilatéral du pays. Cette dernière procède, début 1994, à une annulation de 50% de la dette ivoirienne au titre de l’Aide publique au développement (APD) et des arriérés de paiement sur tous les prêts consentis par l’Agence française de développement (AFD).

Au total, en 1994, le montant des concours financiers consentis pour l’AFD à la Côte d’Ivoire s’élève à 1.451 milliards de FF. Par ailleurs, le pays obtient un accord de rééchelonnement de sa dette au Club de Paris à des conditions très avantageuses (18).

De 1995 à 2000, le montant global des engagements de AFD et de Proparco s’est élevé à 780.94 millions Euros, soit une moyenne annuelle de 130 millions Euros (dont 30 millions Euros pour Proparco). Les concours projets ont représenté 61% des engagements et les concours d’ajustement structurel 39% (19).

L’intervention financière de l’AFD s’est traduite par une forte injection financière : 1.6 milliards de dollars en 1994 et 1.1 milliards en 1995, puis plus grand chose.

Le retour tant attendu des capitaux privés étrangers n’a pas eu lieu, bien au contraire : le désinvestissement s’est aggravé, comme le montrent les chiffres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique).

Les flux financiers privés nets sont négatifs de 57 millions de dollars en 1994, de 20 millions en 1995, de 135 millions en 1996.

La Côte d’Ivoire rembourse en fait plus qu’elle en reçoit. La dévaluation du Franc CFA ne permet d’améliorer le remboursement des prêts du FMI et de la Banque mondiale ce qui entraîne le retour des relations orageuses avec ces institutions.

Après sept mois de négociations, un accord de principe est cependant trouvé en février 1998. Il ouvre la voie à des accords sur le rééchelonnement de la dette extérieure publique avec le Club de Paris, et de la dette privée avec le Club de Londres. Mais les relations demeurent empruntées de méfiance. La situation politique intérieure est loin d’être stable et la conjoncture économique ne s’améliore pas.

La Côte d’Ivoire reçoit des crédits de la Banque mondiale depuis 1968 et a signé son premier Plan d’ajustement structurel avec le FMI et la Banque en 1981.

Ces programmes connaissent de nombreuses vicissitudes, des interruptions et des résistances, en particulier lorsqu’ils s’attaquent aux piliers des ressources fondant l’enrichissement et le pouvoir politique local, c’est notamment le cas lors de la modification de la parité du Franc CFA, des privatisations ou de la réforme de la Caisse de stabilisation et de la structure de la filière cacao. Cette bataille s’est achevée en 1999.

La Banque a continuellement présenté ses propositions de réforme en Côte d’Ivoire comme… pour plus de transparence et de compétitivité. Parallèlement la France, pourtant elle-même membre des institutions de Brettons Woods, a joué un rôle ambigu dans le face à face entre le gouvernement ivoirien et ces dernières avec pour enjeu l’adhésion effective des élites locales aux modèles économiques sous jacents aux programmes d’ajustement.

Le régime de Henri Konan Bédié a cru qu’il pouvait continuer comme par le passé, sur deux décennies de sanctions reportées et de reformes ajournées, les jeux répétés avec les institutions de Bretton Woods. Il est indifférent aux évolutions du contexte international et de la « communauté » des bailleurs, notamment la diminution de l’APD et à l’émergence de thème comme la bonne gouvernan-ce et la responsabilité des décideurs (accountability).

Simultanément, la corruption s’est faite plus visible, à la fois en raison de la contraction des ressources, notamment à partir de la crise qui a précédé la dévaluation du franc CFA, et aussi d’un changement du système clientélisme. Ainsi après expiration de la précédente facilitée en juin 1997, une facilité d’ajustement structurel renforcé (FASR) est signée avec le FMI en mars 1998 pour la période 1998-2000.

Les institutions de Bretton Woods acceptent simultanément de qualifier la Côte d’Ivoire pour l’initiative sur la réduction de la dette (initiative PPTE, pays pauvres très endettés) sous condition de la réalisation du programme triennal prévue par la FASR.

Le contenu de celle-ci est classique : politique budgétaire prudente, développement du secteur privé avec un accent plus important que par le passé sur le développement social et la « gouvernance ».

La première tranche d’aides budgétaires fut décaissée par le FMI en 1998.

A SUIVRE

Valéry Garandeau, ancien chargé de mission HCCI novembre
2002

09 Juin 2008