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Les conséquences sociales et l’économie de plantation
Cependant pour atteindre ces objectifs, l’État doit opérer de difficiles arbitrages budgétaires, qui ont conduit à réduire les dotations allouées aux secteurs autres que l’éducation et la santé.

Le processus engagé d’amélioration des performances en matière de politique sociale comporte des limites qui tiennent à la faiblesse des ressources mobilisés en faveur de la réflexion sur ces politiques, l’excessive centralisation des décisions en matière de définition des priorités, et la gestion éclatée des actions spécifiques.

Les limites susceptibles de contrarier les effets attendus des programmes développés par l’État ivoirien en matière de santé, d’éducation et de lutte contre la pauvreté proviennent du manque de coordination entre l’outil de dialogue proposé par l’UNICEF et l’approche plus directive et contraignante des institutions de Bretton Woods,

de l’accent exagérément mis sur les réalisations physiques et du manque d’intérêt pour le suivi de la qualité des services fournis, du déficit d’approche participative à défaut d’une véritable société civile, de la quasi-absence du relais communal malgré la décentralisation en vigueur.

L’économie de plantation

La Côte d’Ivoire a mis en place, au lendemain de l’indépendance, un modèle d’accumulation dépendante à régulation étatique grâce à l’immigration de travailleurs (essentiellement Mossi du Burkina Faso), aux cadres européens expatriés et à l’afflux de capitaux.

L’importation de ces facteurs de production, liée à la disponibilité en terres, a permis une spécialisation sur des produits d’exportation et le développement d’un secteur industriel moderne dynamique.

Trois éléments changent le paysage économique et politique du pays dans les années 1990. Ils marquent à la fois la fin d’un « cycle » pionnier et d’un certain régime politique. Leur conjonction aboutit à une remise en cause radicale de l’ensemble d’un système qui a fonctionné depuis l’indépendance.

Cette crise agricole pousse les jeunes vers les villes. L’exode rural gonfle les villes de populations paupérisées et accroît les risques d’insécurité alimentaire, d’insécurité urbaine, de tensions foncières.

Sur le plan social et politique le pays traverse une période de tensions, en partie liées au blocage du système d’économie de plantation, mais également suscitées par le pouvoir.

Le blocage foncier dans le Sud amène des transformations sociales importantes et une remise en cause des équilibres entre les différents groupes ethniques, qui avaient fondé en partie les succès du régime.

La stabilité politique du pays et l’essor de l’agriculture arbustive d’exportation ont longtemps reposé sur une alliance entre les Baoulés d’une part et les populations du Nord pourvoyeuse de main-d’oeuvre d’autre part, qui sont toutes parties à la conquête des forêts du sud.

La montée des conflits ethniques et religieux en Côte d’Ivoire est souvent l’expression de conflits distributifs notamment à propos des terres agricoles.

Ces conflits de partage des terres proviennent d’une croissance démographique forte et d’une superposition de droits coutumiers et de droits fonciers récents mal reconnus et peu adaptés, et sont exacerbé par la crise économique. Face à la nouvelle donne foncière, on assiste à une redistribution des cartes. Groupe dominant, les Baoulés déclinent, car leurs vergers vieillissent.

Les étrangers, particulièrement les Burkinabè, devenus planteurs à partir des années 1980, concurrencent fortement les premiers : la fin des forêts à défricher oblige les producteurs à intensifier leurs techniques.

Or les Burkinabè ont une meilleure capacité d’adaptation à cette nouvelle donne, car ils ont un accès plus facile à la main-d’oeuvre (en raison de leur forte cohésion).

En milieu Baoulé, l’encadrement communautaire est de nature à décourager l’installation foncière des immigrants maliens ou burkinabè.

Ceux-ci ont donc occupé les secteurs jusque là délaissés par les natifs : maraîchage périurbain, pêche continentale, commerce de viande bovine ou de poisson séché. L’ensemble de ces activités s’est révélé économiquement rentable, avec l’approfondissement de la crise et la hausse de la demande de consommation en produits locaux.

Il faut souligner l’attitude de l’État ivoirien tout au long de son histoire en ce qui concerne l’application de la procédure réglementaire à suivre par les allochtones : qu’ils soient nationaux ou étrangers pour faire « valider » les droits d’usage ainsi acquis et les transformer en droits de propriété, entretenant ce faisant l’ambiguïté sur le statut juridique exact des terres occupées à ce titre, quelquefois depuis plusieurs dizaines d’années.

La situation juridique n’est pas stabilisée. L’accélération du passage à la propriété privée peut entraîner des explosions sociales avec des conséquences imprévisibles.

Inversement, la situation de transition qui prévaut actuellement est un facteur d’incertitude, c’est un frein à l’investissement à long terme et donc à la conception durable de l’agriculture.

La loi de 1998 sur le domaine rural a essayé de justifier les situations. Dans ces grandes lignes, la loi était réclamée tant par le gouvernement que par les partis d’opposition, notamment par sa disposition excluant les non-Ivoiriens de la propriété foncière sur les terres du domaine coutumier.

En définitive, la préparation de cette loi, comme la couverture médiatique des conflits urbains, en ont souligné les aspects les plus « appropriatifs » dans la classe politique urbaine, dominée par la question de « l’ivoirité« .

La réactivation des revendications d’autochtones constituerait en quelque sorte le pendant rural de « l’ivoirité ». Le retour en force de la coutume dans l’arène foncière locale et son arrivée dans l’arène politique ont concerné l’ensemble des migrants, quelle que soit leur nationalité.

La question foncière en milieu rural ivoirien constitue un véritable cas d’école, à l’interface de trois enjeux essentiels qui dépassent largement le cas du pays : celui de la « frontière interne » et de la construction nationale, celui de l’ancrage local dans les systèmes de pouvoirs villageois d’un « État paysan » en crise, enfin celui de l’enjeu nouveau des rapports entre ruraux et urbains dans un contexte de crise économique et de fragilisation de l’État.

La crise ivoirienne, multiforme, va certes bien au-delà. C’est celle d’un modèle de développement fondé sur la pratique extensive d’une culture d’exportation, au détriment des forêts du sud du pays.

Parallèlement, c’est la fin d’un système qui reposait sur la venue de migrants du Centre et du Nord ainsi que des États sahélo-soudaniens, sur lesquels s’est longtemps appuyé le pouvoir central.

La politique cacaoyère que la Côte d’Ivoire a mené depuis près de quarante ans a contribué à créer le climat de crise qui s’est manifesté depuis 1999.

La fin du système d’économie de plantation pionnier s’est traduite par une aggravation des tensions dans le sud du pays, sur lesquelles le gouvernement a voulu jouer au travers de la revendication « d’ivoirité« . Les scandales financiers, la chute des cours du cacao ont contribué à détourner les populations du régime.

C’est aussi la fin d’un mode de gouvernement dans lequel l’État et certains membres de son appareil bénéficiaient d’une rente tirée de denrées d’exportation. En ce sens la décennie 1990 marque la fin d’un système politique autant que de celui d’un mode de mise en valeur économique du territoire, dont le changement de régime de la fin de 1999 est, d’une certaine façon l’aboutissement.

Valéry Garandeau,

ancien chargé de mission HCCI novembre 2002

23 Juin 2008