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La résolution du conflit touareg au Mali et au Niger (Suite)
La gestion de la rébellion par la Transition malienne de mars 1991 à juin 1992

À partir du 26 mars 1991, le pouvoir a changé de main : un Comité de transition du salut du peuple (CTSP) a été mis en place, dirigé par Amadou Toumani Touré qui a mené le coup d’État et qui a été nommé président du CTSP. Cette transition avait pour but de mettre sur pied les institutions démocratiques permettant au Mali d’avoir un système politique démocratique, solide et viable.

La coordination des associations et organisations démocratiques, organe civil du CTSP, a octroyé deux places au mouvement rebelle, dans un souci d’élargir le débat politique à toutes les forces vives de la Nation. Les rebelles venaient ainsi d’être admis au plus haut niveau de la sphère politique et administrative du Mali, car le CTSP jouait le rôle de gouvernement pendant la transition.

La rébellion était alors représentée au Comité de transition du salut du peuple par Cheick Ag Bayes pour MPA et par Hamed Sidi Ahmed pour le FIAA.
Le CTSP convoqua la Conférence nationale du 29 juillet au 12 août pour débattre de tous les problèmes cruciaux de la Nation, il était donc clair que la rébellion allait occuper une place importante dans les débats.

Un document spécial intitulé : « l’état de la Nation » a été présenté par le premier ministre de l’époque, Soumana Sacko, et le problème du Nord ou la question de la rébellion figurait en bonne place dans ce document. C’est la première fois que la question de la rébellion était portée, d’une manière officielle, à l’avant de la scène nationale.

Comme nous l’avons mentionné plus haut, les premiers accords signés par le régime défunt l’ont été sous une double pression de la rébellion et des mouvements sociaux qui menaçaient la stabilité du régime et qui ont même eu raison de lui.

Le contexte politique ayant changé, il était évident que les nouvelles autorités maliennes allaient revenir sur ces premiers accords en procédant à un examen approfondi et lucide des différentes propositions, surtout que l’opinion nationale se plaignait des concessions faites aux rebelles, craignant que ces concessions n’aboutissent à une sécession de la partie Nord du Mali.

La Conférence nationale préconisa la tenue d’une conférence spéciale sur la question du Nord et donna carte blanche à l’organe de la transition, le CTSP, dans la négociation avec les mouvements touaregs et arabes des modalités pour une situation normale au Nord du Mali.

Dès la fin de la Conférence nationale, le 13 août 1991, une délégation du CTSP rencontra les ressortissants du Nord et des représentants des rebelles qui étaient venus participer à la Conférence nationale. À cette rencontre, les différentes parties ont convenu de la mise en place d’un comité national préparatoire d’une conférence spéciale sur le Nord qui devait avoir lieu trois mois plus tard à Tombouctou.

À ce stade, on peut donc dire que les nouvelles autorités maliennes ont montré une bonne volonté de trouver des solutions à la rébellion. Mais les raids des rebelles continuaient de plus belle, ce qui n’a pas empêché les autorités maliennes de nommer un délégué au Nord du nom de Baba Aakhib Haïdara, ancien haut fonctionnaire de l’UNESCO, qui était de la région aussi.

Elles firent aussi appel au concours de l’Algérie où les bases des rebelles se trouvaient et recoururent aussi à la médiation de deux personnalités neutres maîtrisant bien la question touarègue : Edgar Pisani, Directeur de l’Institut du monde arabe à Paris et Ahmed Baba Miski, ancienne personnalité mauritanienne.

Les autorités maliennes ont donné carte blanche à ces deux personnalités, dans leurs contacts pour amener les mouvements touaregs et arabes à la table de négociation.

La plus grande difficulté des autorités maliennes à l’époque était de savoir avec qui négocier, dans la mesure où le mouvement initial de la rébellion avait éclaté en quatre mouvements soit le FPLA (Front populaire de l’Azawad), le FIAA (Front islamique et arabe de l’Azawad), l’ARLA (Armée révolutionnaire de libération de l’Azawad) et enfin le MPA (Mouvement populaire de l’Azawad). Cette division du mouvement démontrait un manque de cohésion au sein de la rébellion.

C’est sous la pression de l’Algérie, en tant que pays facilitateur et médiateur, que les quatre mouvements ont accepté de créer une Coordination des mouvements et front unifiés de l’Azawad (MFUA) le 13 décembre 1991 à El Goléa en Algérie 17.

C’est ainsi qu’eurent lieu une série de rencontres pour harmoniser les points de vue. La première rencontre à laquelle tous les mouvements ont participé sous l’égide de leur coordination est la rencontre de Mopti. Le porte-parole des MFUA, Zhabi Sidi Mohamed, déclarait à l’ouverture des travaux que : « les mouvements acceptaient la main tendue du gouvernement mais qu’ils demeur[ai]ent attachés à trouver une solution équitable à la hauteur des souffrances et du martyr du Azawad« .
On peut retenir de cette rencontre de Mopti, deux points importants :

1. Le règlement négocié du conflit dans le cadre de l’unité nationale et de l’intégrité territoriale du Mali,
2. L’arrêt de tous les actes de violence contre les populations civiles, le bétail, la faune, et de la destruction de la flore dans les 6è, 7è et 8è régions et en tout autre lieu du territoire national du Mali.

Les autorités maliennes venaient ainsi d’obtenir de la rébellion une concession énorme, à savoir le règlement du conflit dans le cadre de l’unité nationale car pour tous les maliens non touaregs et arabes, il n’était pas question d’une partition du Mali. Il fallait donc sauvegarder ces acquis à tout prix pour pouvoir faire avancer les négociations.

Ainsi, avec l’aide de l’Algérie et des deux personnalités Baba Miski et Edgar Pisani, plusieurs autres rencontres furent organisées, aussi bien au Mali qu’en Algérie, pour harmoniser les points de vue avec une implication plus marquée de la société civile et des partis politiques, ce qui n’était pas le cas avant l’ouverture démocratique.

Tous ces efforts ont abouti le 11 avril 1992 à la signature du Pacte national dont les objectifs étaient le retour de la paix et de la sécurité dans le Nord du Mali, la réconciliation nationale et la promotion socioéconomique de la partie Nord du Mali avec comme élément clé la décentralisation.

L’originalité du Pacte a été l’introduction de la notion de décentralisation dans la gestion de la crise. Cette décentralisation se résumait « à un redécoupage administratif à partir duquel seraient mises en place, par les populations, des assemblées locales et régionales qui auraient notamment à charge d’organiser la vie communautaire urbaine et rurale, de définir et promouvoir un programme de développement économique, social et culturel, d’assurer à travers leurs élus le contrôle des forces et des activités de maintien de l’ordre au niveau local et régional« .

La décentralisation répondait ainsi aux préoccupations de la rébellion, soit de faire des populations locales le moteur de leur propre développement par l’autogestion.

La décentralisation devait s’étendre à tout le Mali pour éviter le mécontentement des autres populations maliennes qui risquaient de voir d’un mauvais œil le statut particulier.

Alassane, Mohamed Ag et Gaoussou Drabo, Nord du Mali :
Le processus de la paix et de réconciliation, Étude d’une démarche exemplaire, Bamako, OXFAM-UKI, AMAP, 1997 du Nord. Le Pacte fut signé le 11 avril 1992 et, le 12 juin, la Transition a cédé la place au gouvernement du président Alpha Oumar Konaré qui venait d’être élu démocratiquement en avril 1992.

La gestion de la rébellion par la transition nigérienne d’août 1991 à mars 1993.

Suite à la Conférence nationale, le gouvernement en place démissionna pour laisser le pouvoir à la Transition qui devait préparer le terrain du multipartisme et organiser des élections démocratiques et transparentes au Niger. C’est à cette Transition que revenait la charge de négocier avec la rébellion.

La première rencontre entre les rebelles et les autorités de la transition nigérienne remonte au 9 janvier 1992. Le but de cette rencontre était d’amorcer le dialogue pour une ouverture éventuelle à des négociations de cessez-le- feu et surtout de prendre connaissance des objectifs réels de la rébellion.

À cette rencontre, le porte-parole des rebelles déclarait que : « leur mouvement [était] bien structuré, avec des objectifs et un idéal nobles loin des idées sécessionnistes et du banditisme qui leur [étaient] attribués« .

Il ajouta que le Niger avait subi 92 ans d’exploitation instaurée depuis la période coloniale et que la communauté touarègue en avait particulièrement souffert. Il termina, en disant que « s’il [était] vrai que c'[était] la marginalisation de la communauté touarègue qui l’a[vait] poussée à prendre les armes, il n’en demeur[ait] pas moins vrai qu’ils cherch[ai]ent aussi la justice pour tous les Nigériens 20« .

Au début du mois de mai 1992, une seconde rencontre eut lieu en à Paris entre le ministre de l’Intérieur, Mohamed Moussa, accompagné pour l’occasion de deux autres personnalités, et un représentant de la rébellion touarègue en la personne de Mano Dayak. Le 8 mai, le premier ministre s’envolait pour une visite d’amitié et de travail à Alger où il rencontra les émissaires qu’il avait envoyés à Paris quelques jours auparavant.

Le premier ministre rentra ainsi au Niger avec la signature d’une trêve de 15 jours pour permettre l’ouverture des négociations. Cette trêve aboutit à une autre rencontre à Paris les 24 et 20 Ibidem, p. 146. 20 25 juin 1992 en présence d’un facilitateur français, le colonel Vié.

Les 7 et 8 se tient alors une autre rencontre mettant cette fois-ci face à face les autorités nigériennes et les rebelles, avec la France comme pays facilitateur.

À l’issue de cette rencontre, il a été convenu entre les deux parties de l’organisation de consultations régulières et d’échange avec le ministre des Affaires étrangères françaises et les ministres des Affaires étrangères algérien et libyen. La rencontre suivante fut fixée au 3 août 1992, toujours à Paris, mais, pendant ce temps-là, les attaques continuaient.

Finalement cette rencontre qui était prévue pour le 3 août eut lieu le 24 du même mois mais sans avancée notable car la rébellion tenait toujours à son idée de fédéralisme. Devant la recrudescence de la violence, les autorités nigériennes mobilisèrent l’opinion publique nationale.

Au sein des différentes communautés touarègues, des chefs traditionnels et religieux montaient aux créneaux pour condamner la rébellion armée et proclamaient leur attachement à « un Niger UN » où le fédéralisme réclamé par les rebelles n’avait pas sa place21.

C’est le 23 octobre 1992 que le premier ministre de la Transition installe officiellement la commission ad hoc chargée du règlement négocié de la rébellion armée au Niger. Du 16 janvier 1993 au 5 avril, une délégation française dirigée par le colonel Vié séjourna au Niger.

Plusieurs rencontres eurent lieu et cette médiation aboutit à la signature d’une trêve et à la libération des prisonniers qui étaient détenus de part et d’autre du côté des autorités nigériennes et du côté de la rébellion n. Cette trêve coïncida également avec la fin de la Transition nigérienne qui dura d’août 1991 à mars 1993.

Source : www.dandurand.uam.ca

25 Aout 2008