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Les supputations vont bon train à Bamako où l’ancien président Amadou Toumani Touré (ATT), pourrait bien être inculpé de « haute trahison ». Reste à connaître la date du procès et l’identité des acteurs susceptibles de se retrouver à la barre avec celui à qui on reproche d’avoir laissé entrer des forces étrangères au Mali. C’est le 27 décembre dernier que le gouvernement a saisi l’Assemblée nationale, où siège la Haute cour de justice.

Toutefois, de l’avis des experts, il faudra attendre encore un peu, avant toute prise de décision du parquet de la Cour suprême. Les procédures peuvent prendre du temps. Les membres de la Haute cour de justice étant des députés, il faudrait d’abord obtenir le feu vert des deux tiers des élus du parlement.

Gagné progressivement par la boulimie du pouvoir, le « soldat démocrate » a probablement été victime de sa propre naïveté

Dans un communiqué, le gouvernement malien accuse l’ancien président d’avoir violé son serment, en « facilitant la pénétration et l’installation des forces étrangères sur le territoire national, en ne leur opposant aucune résistance ». Bamako ne donne pas de détails. Mais, il pourrait s’agir de l’invasion et de l’occupation du Nord du Mali par des groupes armés, et de la réaction à l’époque, du gouvernement, ou du moins, de l’armée malienne. Par ailleurs, il est reproché à l’ex-président ATT d’avoir « détruit l’outil de défense ». Il sera également poursuivi pour avoir participé à la démoralisation de l’armée nationale.

Les faits reprochés à ATT sont graves : accusé de mollesse à la tête de son pays, il aurait démoralisé les troupes, après avoir contribué à affaiblir l’armée, et livré le pays sans défenses aux forces rebelles. Or, on le sait, un militaire non entraîné et démuni d’armes ne peut combattre efficacement l’ennemi, a fortiori le vaincre. L’homme aurait aussi favorisé les promotions de complaisance au sein de l’armée nationale.

Ces accusations contribuent, à leur façon, à conforter la position des ex-mutins du général Sanogo, lesquels ont toujours accusé ATT de haute trahison pour justifier leur coup d’Etat.

En politique, la formule ATT de la démocratie consensuelle n’a pas convaincu. L’absence d’une opposition républicaine vraie aura plutôt consacré le règne de l’impunité, et favorisé le développement de la complaisance dans l’appareil d’Etat. La démocratie consensuelle s’est révélée finalement un piège.

Certes, elle a donné à ATT l’image d’un homme populaire. Mais elle a produit ses dégâts, puisque les acteurs principaux de cette option sont aujourd’hui en marge des affaires, mais libres.

Ceux qui sont aux affaires cherchent peut-être même à enfoncer l’ex-chef de l’Etat malien. Volontariste à ses débuts, ATT a bien pu se laisser piéger. Lui qui n’avait été impulsé par aucun parti politique, aura fait un mandat de trop. Gagné progressivement par la boulimie du pouvoir, le « soldat démocrate » a probablement été victime de sa propre naïveté, de sa fuite en avant faceaux problèmes de clans ou de régions, ou encore des intrigues de courtisans mal inspirés.

ATT qui était entré en politique par la grande porte, semble sortir de l’histoire politique du Mali par la petite porte

En guise d’héritage à ses successeurs, il a laissé un pays qui tangue dangereusement, même si l’on aurait tort d’accabler le seul ancien président malien.

La classe politique malienne, dans son ensemble, paraît responsable des problèmes de mal gouvernance politique et économique hérité de tous les régimes. En effet, la désaffection du corps électoral lors des dernières législatives montre que de nombreux acteurs ont perdu de leur crédibilité. Plusieurs d’entre eux avaient probablement les mains souillées. D’une manière ou d’une autre, ils ont trempé dans les régimes précédents.

Et pour avoir aidé à dépouiller le Mali, ils sont aussi comptables d’avoir fait des Maliens un peuple appauvri, à la fierté sérieusement entamée aujourd’hui. Il leur faut se regarder dans la glace, et songer à revoir leur copie.

Chaque Malien doit aussi se sentir responsable de la situation actuelle. Coupable et donc interpellé ! Mais les règlements de comptes n’y changeront rien ! Le Mali ne peut se bâtir si on l’enfonce dans les conflits entre régions, générations et promotions. Pas davantage, si s’exacerbent les rivalités politiques, claniques, ethniques, religieuses, militaires et autres. L’on voudrait donc juger l’ex-président ATT, accusé d’avoir conduit son pays au bord du gouffre sur plusieurs plans.

Qui gêne-t-il ? Dépossédé de son pouvoir, ATT qui était entré en politique par la grande porte, semble sortir de l’histoire politique du Mali par la petite porte. Son éviction du pouvoir doit faire réfléchir tous ceux qui, à travers ce continent, croient que tout leur est définitivement acquis. Les mutins auront permis de découvrir un autre visage du régime ATT.

Difficile en tout cas, de disculper a priori ce dirigeant. Le contexte dicte un tout autre agenda au pouvoir d’Ibrahim Boubacar Kéita (IBK), qui cherche à s’installer tout en tentant de réconcilier les Maliens toujours divisés. Le nouveau chef de l’Etat a intérêt à sécuriser son pays au maximum, rassurer ses partisans et répondre rapidement aux nombreuses attentes des Maliens. L’examen de la plainte ne paraît donc ni opportun, ni urgent.

Le contexte politique et militaire ne convient pas, pour l’heure, à la tenue d’un tel procès. Le Mali a d’autres impératifs, en rapport avec les défis de la réconciliation nationale, de la sécurisation et de la reconstruction. Car, quoi qu’on dise, au sein du peuple malien, l’ancien Chef de l’Etat malien représente un courant non négligeable.

Le Pays

Le 30 décembre 2013