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Démissionnaire selon le communiqué de la conférence des chefs d’Etats et de gouvernements, le désormais ancien gouverneur de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bcéao), Philippe-Henri Dacoury-Tabley, affirme y avoir été contraint. Dans l’interview ci-dessous, il revient sur les circonstances qui ont prévalu au « coup de force » des chefs d’États de l’Uémoa, ses attentes sur l’avenir de la monnaie ouest-africaine.

Les Echos : Vous avez démissionné du gouvernorat de la Bcéao. Comment tout cela s’est-il passé ?

Philippe-Henri Dacoury-Tabley : La Banque, centrale dès l’aggravation de la crise en Côte d’Ivoire, c’est-à-dire après la proclamation des résultats du second tour de la présidentielle a vite senti que des difficultés économiques allaient apparaître au niveau de l’économie ivoirienne dans le cadre de l’émission des bons du trésor. La Côte d’Ivoire allait connaître des défauts de paiement.
Cette situation a interpellé la Bcéao parce que nous sommes garant de la stabilité financière et bancaire. Aussi avons-nous pris des positions rapides pour sécuriser le remboursement des bons du trésor au niveau du Trésor ivoirien. Cela s’est passé entre le 1er janvier et le 23 janvier 2011. Cela veut dire que nous avons travaillé avec le Trésor qui était en place. Nous avons donc pris toutes nos responsabilités pour éviter que le système bancaire entre en crise. On a mis en place un dispositif pour cela.

Le 23 décembre 2010, le président de la conférence des chefs d’Etat a demandé une réunion extraordinaire du conseil des ministres de l’Union à Bissau, à l’effet de se prononcer sur les événements en Côte d’Ivoire. A la Bcéao, durant un mois, nous avons résisté aux appels incessants, aux pressions qui nous demandaient de nous prononcer sur la validité de l’élection de tel candidat. Nous nous sommes dit que la Banque centrale n’est pas un organe politique, n’a pas à proclamer les résultats d’une élection.

Nous nous sommes tenus à cette politique et c’est ce qui a amené des tensions assez vives à la Bcéao et suscité des rumeurs.
Le 23 décembre, le conseil des ministres a pris la décision politique de reconnaître Alassane Ouattara comme président légitime de la Côte d’Ivoire. Dès cet instant, la Banque centrale qui est un organe de l’Union a pris acte de la décision et s’est inscrite dans l’application de cette décision. Nous avons à partir de là écrit au gouvernement légitime pour qu’il nous envoie des représentants dans les organes de la Banque centrale.

C’est ainsi qu’un représentant a été désigné pour siéger au conseil d’administration en la personne du nouveau directeur général du trésor qui s’appelle Koné Adama. Deux représentants ont été désignés pour siéger au sein du conseil de l’Union. D’autres démarches ont été faites pour mettre en application la décision du conseil des ministres. Cependant, l’action concernant la signature au sein de la Banque centrale des nouvelles autorités, a rencontré des difficultés majeures liées à la situation sécuritaire et au fait que le pouvoir en place détient toujours l’ensemble des rouages de l’Etat.

Dans ces conditions, il était parfaitement impossible à la Banque centrale d’appliquer la totalité des décisions prises par le conseil des ministres à Bissau. La Banque n’est pas la seule institution dans ce cas. Puisque les responsables des régions qui ont été nommés par le gouvernement légitime jusqu’à présent n’ont pas réussi à prendre fonction au sein de l’administration politique ivoirienne qui est toujours entre les mains du gouvernement sortant. Cette difficulté rencontrée a fait croire à beaucoup que la Banque centrale refusait d’appliquer la décision mais nos agents ont travaillé dans un climat d’hostilité.
Par ailleurs, il convient de dire que l’ensemble de l’administration du trésor, de la douane, des impôts continuent d’être entre les mains du gouvernement sortant.

Or, les relations entre la Banque centrale et le Trésor ne se limitent pas uniquement aux relations entre le trésorier et le directeur national de la Bcéao. Ce sont des rapports des agents, des employés des deux institutions, rapports qui se déclinent au quotidien. Tous les jours ils s’appellent, ils font des mises à jour, des nivellements. Dans ces conditions, il était vraiment impossible, pour la Banque centrale, d’établir des relations professionnelles et institutionnelles avec le nouveau trésor mis en place.

Les Echos : Certains ont estimé que vous vous êtes limité à ces difficultés ?

P.-H. D.-T. : A ce stade, il nous a été demandé certaines requêtes parce que le pouvoir légitime ne comprenait trop pourquoi s’arrêter à ces difficultés. On a donc demandé que je limoge mon directeur national. J’ai indiqué qu’il a fait son travail et qu’il m’était difficile de le limoger et qu’en tout état de cause, c’est un agent qui a toujours bien fait son travail. Confronté à des difficultés et à des cas de forces majeures, il ne pouvait rien faire d’autre que ce qu’il a fait.

Je tiens à noter que j’ai régulièrement rendu compte des difficultés rencontrées par l’institution dans l’application des décisions de Bissau. C’est ainsi que le 7 janvier dernier, j’ai rendu compte en faisant le point des actions déjà menées et en indiquant les difficultés rencontrées dans l’espoir que le conseil des ministres allait donner des instructions nouvelles et un soutien nous permettant d’aller plus loin dans l’application des mesures. Le 17 janvier, j’ai à nouveau fait un rapport intérimaire pour indiquer les difficultés rencontrées sur le terrain et le soutien absolu qu’il convient de donner à la Banque centrale pour qu’elle puisse appliquer effectivement sur le terrain les décisions de Bissau.

Les Echos : Quelles sont au juste ces difficultés ?

P.-H. D.-T. : On m’a répondu que ces difficultés étaient si énormes qu’il fallait les rapporter à la conférence des chefs d’Etat. Ce qui nous vaut notre présence. J’ai fait un rapport à la conférence. J’ai indiqué ces difficultés qui sont liées à des questions sécuritaires. Parce que vous ne pouvez pas vouloir appliquer des décisions qui vont à l’encontre d’un pouvoir qui est encore en place.

Les décisions s’appliquent avec l’assentiment des uns et des autres. Nous ne pouvons pas exécuter les décisions alors que ceux auprès de qui l’on doit les exécuter y sont totalement hostiles. Voilà les difficultés que nous avons relevées. Face à l’incompréhension de ces explications, face au fait que les uns et les autres n’arrivent pas à bien saisir ce qui s’est réellement passé où ce qui se passe réellement sur le terrain, nous avons accepté la démission qui nous a été demandée.

Les Echos : Et quelles en sont les conséquences immédiates ?

P.-H. D.-T. : Je voudrais dire que je suis profondément attristé pour l’institution que j’ai servie pendant 35 ans. Il y avait mieux à faire que ce qui a été fait. Je reste attaché à cette institution. Je crois à l’Union monétaire et j’espère que les jours à venir ne seront pas sombres pour elle. Et que nous pourrions commencer cet idéal d’intégration que nous avons commencé. Il est indispensable de le consolider. J’y tiens énormément. C’est la seule tristesse que j’ai eu en rendant la démission qui m’a été demandée. Parce que la politique est en train de rentrer à la Banque centrale.

Propos recueillis par

Amadou Sidibé

24 Janvier 2011.