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Les statistiques évoquent le chiffre de plus de 300.000 engins à deux roues sillonnant les artères et les ruelles de notre capitale. Parmi la vingtaine de versions de “Jakarta” qui inondent le marché, les plus sollicitées sont « Power K », « KTM » et « SANILI ». Pour acquérir un de ces modèles, il faut débourser entre 200.000 et 300.000 FCFA. Parfois moins, lorsqu’on a recours à l’un de ces réseaux informels qui se sont spécialisés dans l’introduction frauduleuse des motos.

une-7.jpgCes dernières, lorsqu’elles empruntent les circuits légaux, atterrissent sur le marché malien en pièces détachées contenues dans des caisses. Ces kits sont ensuite montés sur place par des spécialistes avant leur mise sur le marché. Par contre, le marché parallèle est le plus souvent alimenté par des engins montés dans un pays voisin et conduits sur des pistes de contrebande par des passeurs qui font des incessants va et vient entre le port d’approvisionnement et le magasin du revendeur. La Jakarta est donc relativement abordable. Mais ce qui fait sa force représente aussi sa dangerosité. Si pour les adultes la moto est un moyen de déplacement irremplaçable et qui apporte au citadin la solution à de nombreux problèmes, pour la plupart des jeunes elle représente avant tout un objet de désir et un instrument de frime.

La mort pressée

Ces adolescents (et parfois pré ados) harcèlent leurs parents pour se faire offrir les bolides de leurs rêves. Sans se douter que ce qui fait leur bonheur du moment peut devenir la cause de drames aussi bien pour leur famille que pour d’autres. Beaucoup de jeunes se retrouvent perchés sur un engin ultra rapide sans être passés par les phases d’apprentissage de jadis qui faisait qu’un adolescent commençait par un vélo, continuait sur un solex ou un vélomoteur « monovitesse » (type Camico ou CT) avant de conclure par une moto à vitesse ou un scooter. Brutalement introduits dans l’univers de la vitesse, la plupart des jeunes conducteurs se laissent griser par la puissance de leurs engins. C’est ainsi que s’explique l’explosion des accidents de la route à Bamako. Selon les statistiques de la circulation routière, on y enregistre chaque jour plus de 15 accidents dont 5 mortels dans lesquels sont généralement impliquées les fameuses « Jakarta ». Le port du casque – imposé par le Code la route, mais non encore contrôlé de manière sévère – ne produit pas les effets atténuants attendus.

En attendant que des mesures strictes viennent dissuader les imprudents, les extravagants débordent déjà d’ingéniosité pour mettre en danger leur vie et celle des autres. Les plus décidés d’entre eux n’hésitent pas à désosser leur « Jakarta » nouvellement acquise. Pour la rendre plus rapide, ils en démontent les deux protections latérales, les rétroviseurs et autres accessoires qu’ils jugent superflus. L’essentiel pour eux, c’est de pouvoir filer comme une flèche sur la première avenue dégagée qu’ils trouveront. Ils se moquent bien du fait que lancés à toute vitesse et privés de toute protection, ils encourent la tragédie au moindre choc. Ce n’est pas pour rien que certains désignent ces kamikaze sous le surnom de «  la mort pressée « .

Comme si l’imprudence ne suffisait pas, certains jeunes se sont inventés des jeux dangereux, tous basés sur la vitesse de leurs motos. Le premier est connu dans leur milieu sous la désignation de « Chi fi lè« , désignation qui sonne comme un défi (« Mesure tes chances de vivre »). Des groupes de jeunes ciblent des voies très fréquentées et se défient sur la manière la plus dangereuse de les traverser. L’exercice le plus « simple » consiste à brûler un feu rouge et de traverser en trombe un carrefour de grande circulation. Mais il y a d’autres manières de faire plus compliquées et donc plus périlleuses.

une-8.jpgUn policier nous a raconté comment procédait un groupe de jeunes lycéens cascadeurs qu’il a vu à l’œuvre.

« Ces jeunes gens étaient cinq, chacun sur sa Jakarta et avaient choisi d’opérer sur l’autoroute de Faladié. Leur défi, c’était de traverser en trombe le carrefour constitué par l’intersection de cette autoroute avec la rue qui mène à la rue de l’Institut des aveugles.
Ils se mettent d’un côté de l’avenue, guettent l’arrivée de voitures qui remontent l’artère à toute vitesse et s’élancent au dernier moment. L’exploit consiste à passer de justesse avant les voitures en frôlant la collision. Au moment où j’ai remarqué leur manège, trois d’entre eux avaient déjà passé le « test » et attendaient tranquillement que les deux autres le tentent à leur tour. Le quatrième s’était mis en position pour tenter cette manœuvre quand je l’ai interpellé pour le dissuader et en même temps, je me suis dirigé vers lui. Ils ont tous pris la fuite, mais j’ai pu en rattraper un et c’est lui qui m’a expliqué le principe du « Chi fi lè « 
. Selon ce jeune, la mode est en train de prendre de l’ampleur actuellement et beaucoup de lycéens sont dans cette pratique ».

On finit par « se comprendre »

Un autre phénomène est également en train de monter en puissance et au cœur duquel se trouvent à nouveau les lycéens. Un phénomène à peine moins dangereux que le « Chi fi lè » et guère plus glorieux. Les jeunes l’ont baptisé « le bluff à la Jakarta » et l’ont tout particulièrement développé dans les quartiers populaires. Les jeunes cascadeurs sillonnent les grandes voies en guettant les voitures de luxe. Dés qu’ils en repèrent une – de préférence une belle « tout terrain » ou une grosse limousine – deux motocyclistes se détachent pour suivre le « client ». Lorsque celui-ci ralentit à l’approche d’un feu rouge ou d’un virage, le premier motocycliste accélère, le dépasse et se rabat brusquement devant lui. Le conducteur de la voiture, surpris par cette moto surgie de nulle part et qui se retrouve pratiquement à quelques centimètres de son capot, donne tout naturellement un violent coup de frein.

Le premier motocycliste se laisse alors tomber à terre, alors que son complice vient heurter le véhicule sur le côté et feint lui aussi de chuter. L’un des jeunes gens (celui qui est tombé devant le véhicule) fait mine d’avoir perdu connaissance tandis que l’autre, qui n’a reçu que des égratignures bénignes, interpelle violemment le conducteur sur son arrêt brusque. Le propriétaire de la voiture réagit comme toute personne qui cherche à se sortir d’un mauvais pas avec le moins de désagréments possibles : il propose un arrangement.

Autrement dit, il accepte de payer pour les soins et pour le silence, à condition que l’incident s’arrête là. Naturellement, les lycéens font monter les enchères, mais au bout de quelques minutes et dans la plupart des cas, les protagonistes finissent par « se comprendre ». Selon les pratiquants, deux détails ont leur importance. Primo, ils utilisent de vieux engins pour ne pas abîmer leurs belles motos dans une manœuvre qui malmène les engins. Secundo, les cascadeurs avouent une nette préférence pour les conductrices. Les femmes, disent-ils, sont plus émotives, plus faciles à affoler et mieux prédisposées à l’arrangement.

Ainsi qu’on le voit, les « Jakarta » peuvent amener aussi bien le meilleur que le pire. Le malheur, c’est que le pire tente les couches les plus jeunes des conducteurs. Ces derniers semblent aujourd’hui emportés par un tourbillon d’inconscience qui non seulement les rend imprudents dans la circulation (ce n’est pas pour rien que certains ont baptisé les motos du surnom de « laharata, Destination la mort »). Mais qui les incite également à des pratiques qui exposent leurs vies et celles des conducteurs victimes de leurs provocations. Alors, il est temps aussi bien pour les parents que pour les autorités de se donner la main pour stopper des déviances qui sont en train de s’installer en nouvelles mœurs. Sinon, il arrivera un moment où ces pratiques deviendront indéracinables. Car elles auront pour les jeunes un attrait supplémentaire, celui de l’interdit.

Doussou DJIRÉ

Essor du 28 avril 2008