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Ce que sont ces étranges « amis de l’Afrique …  » Préface de Elikia M’Bokolo


Le plus surprenant concerne l’Afrique elle-même, où le contexte mémoriel comporte des paradoxes saisissants. II est important de souligner que le premier à réagir au « discours de Dakar» a été le président sud-africain Thabo Mbeki. Sa réaction, largement positive, avec la seule réserve concernant sa maîtrise de la langue française et les subtilités discursives de ce discours, affirmait la convergence totale de ses points de vue avec ceux du président français: ce discours, dit-il en substance, peut former la base d’un dialogue entre l’Afrique et l’Europe.

D’autres responsables africains ont tenu à témoigner des «malentendus» entourant ce discours : Nicolas Sarkozy reste, selon eux, un « ami de l’Afrique» ; la paternité du discours ne lui reviendrait pas; il ne l’aurait pas lu avant d’entrer dans l’amphithéâtre où le discours a été prononcé et n’en aurait connu le contenu qu’en le prononçant!

Le seul qui ait été cohérent avec ses fonctions à la tête de la commission de l’Union africaine est Alfa Oumar Konaré qui, sur les antennes de Radio France Internationale, qualifia ces propos d’” inacceptables« . Habile dans le jeu bien connu, mis au point tout au long des dominations que l’Afrique a connues et consistant, pour discréditer un Africain, à lui opposer un autre Africain conforme à la posture favorable aux dominateurs, Henri Guaino n’a rien trouvé de mieux que de balayer d’un revers de la main les arguments de Konaré pour valoriser les propos de Thabo Mbeki : sans se référer précisément à ses arguments, il voulut l’enfermer dans la position de celui qui, «resté dans son registre habituel, celui de la critique contre Nicolas Sarkozy », n’aurait rien compris à la singularité du discours de Dakar!

Ces réactions doivent nous conduire encore plus loin, vers l’examen attentif des pratiques mémorielles dans l’Afrique d’aujourd’hui. En se limitant aux faits les plus récents, on se rend compte que les contradictions sont énormes d’un pays à l’autre et à l’intérieur d’un même pays.

Les apologies de la colonisation ne manquent pas, comme on l’a vu en 2006 au Congo, lors des fastueuses cérémonies accompagnant le « retour des cendres» de Pierre Savorgnan de Brazza, l’explorateur franco-italien, créateur du Congo français à la suite de la signature du « traité Makoko » avec le « roi» des Batéké, et des membres de sa famille à Brazzaville, de même qu’en République démocratique du Congo lorsque, à l’indignation générale, un ministre de la Culture a tenté, sans succès, de réinstaller sur son socle colonial érigé à Kinshasa aux temps du Congo belge la statue équestre du roi des Belges Léopold II.

Mais, dans ces deux pays, comme dans d’autres, des groupes actifs continuent d’exalter la mémoire des résistances et des luttes contre la traite et contre la colonisation.

L’un des temps forts récents de ces combats fut, toujours en 2006, les manifestations marquant les commémorations, en Angola, du tricentenaire du supplice de « Dona Béatrice» Kimpa Vita, la prophétesse antiesclavagiste, fondatrice du mouvement messianique des Antoniens qui fut condamnée à être brûlée vive pour hérésie, et, au Bénin, l’ancien Dahomey, le centenaire de la mort de Béhanzin, le douzième roi du Dahomey, déporté en Martinique après avoir lutté contre l’expansion coloniale française dans son pays.

Il y a donc urgence, plus exactement une double urgence pour les historiens que nous sommes et pour tous ceux qui défendent la même conception et la même pratique de l’histoire que nous: une urgence à réagir, à multiplier les lieux et les formes de réactions, et, surtout, une urgence à prendre l’initiative. La production scientifique relative à l’histoire de l’Afrique est, de l’avis de tous les spécialistes, appréciable tant par sa quantité que par sa qualité.

La seule inquiétude ici concerne la publication de ces travaux dont un trop grand nombre restent dans les rayonnages des centres de recherche spécialisés. Il faut surtout se préoccuper de disséminer le plus largement possible l’histoire, la vraie histoire de l’Afrique et des peuples africains, en Afrique et hors d’Afrique.

La jeunesse africaine est avide de savoir. Elle se pose légitimement des questions qui reviennent presque toujours à celle-ci: comment se fait-il que nous en soyons là où nous sommes aujourd’hui? Parallèlement à l’écrit, nous disposons désormais de toutes sortes de moyens techniques pour procéder au mieux à cette dissémination. C’est là assurément le moyen le plus certain d’armer intellectuellement les citoyens d’Afrique, d’ici et d’ailleurs, et d’empêcher les Sarkozy et autres diseurs de balivernes, prétendument« amis de l’Afrique» d’aller devant eux jouer aux montreurs.


Postface de Catherine Clément: Un chef d’Etat a-t-il le droit de se fier à ce point ? Je pense que non

Philosophe de formation, romancière par ailleurs, je ne suis pas qualifiée pour intervenir dans des travaux d’historiens; je veux simplement porter témoignage d’un sérieux incident survenu au micro de France Culture, un mercredi d’octobre 2007, alors qu’Henri Guaino était l’invité des «Matins de France Culture», émission d’Ali Baddou dans laquelle je tiens une chronique hebdomadaire sur « les cultures des autres ». J’avais sous les yeux l’entretien d’une page que mon amie Adame Ba Konaré avait accordé cette semaine-là à l’hebdomadaire Jeune Afrique : elle y annonçait le lancement des travaux qui s’achèvent au moment où j’écris ces lignes, pour répondre aux propos tenus par le président de la République française lors de son voyage officiel au Sénégal à l’Université Cheikh-Anta Diop – université où, sous l’autorité de mon jeune camarade Souleymane Bachir Diagne, j’ai donné bénévolement un séminaire de troisième cycle de philosophie pendant les trois années de mon séjour à Dakar, de 1996 à 1999. J’ai donc longuement fait état de l’interview d’Adame Ba Konaré, puis j’ai interpellé Henri Guaino sur le contenu du discours de Dakar, la question de l’auteur n’étant pas prioritaire: lui ou son supérieur hiérarchique, le contenu ne faisait aucune différence. Très vite, j’ai dit ce que je pense: ces propos étaient » limite racistes « .

Encore ma formulation était-elle très réservée au regard de mes sentiments profonds. Mon interlocuteur est aussitôt entré dans une violente colère en prétendant me faire taire; il n’a pas réussi. Puis, et c’est là que je veux en venir, invoquant l’héritage des grands anthropologues français d’autrefois, il a rapproché le sort fait à ce discours de Dakar des accusations portées contre Claude Lévi-Strauss à propos de «Race et Culture 1 », conférence prononcée à la demande de l’Unesco en 1971, succédant à Race et histoire, conférence de 1952. «Tenez, c’est exactement ce qui est arrivé à Lévi Strauss! », s’est exclamé Henri Guaino.

Précisons. En effet, après la publication de « Race et Culture », dans quelques hebdomadaires français de gauche, notamment Le Nouvel Observateur, Claude Lévi-Strauss a été accusé de racisme sous deux prétextes : d’abord, il utilisait la génétique des populations, discipline scientifique encore mal connue, et peu admise, le seul terme de « génétique» évoquant l’eugénisme et ses méfaits nazis de façon irréfléchie; ensuite, il décrivait avec précision les dangers des rapprochements hâtifs entre populations, les différences entre les cultures ayant besoin de distance et de pénombre pour se préserver, thèse qu’il n’a cessé de poser depuis lors sans susciter les mêmes réactions. Simplistes et fumeuses, ces accusations de racisme ont disparu avec la popularisation et les progrès de la génétique contemporaine.

Peut-être me faut-il préciser qu’en 1970, j’ai publié le premier livre écrit sur Lévi-Strauss et, en 2000, le « Que sais-je? » qui lui est consacré, après un dialogue amical commencé en 1962. Il n’existe évidemment pas le moindre rapport entre les propos de Lévi-Strauss et ceux du discours de Dakar, et pour cause! Lévi-Strauss est l’anthropologue français qui, dès 1949 et plus encore avec Tristes tropiques en 1955 a tordu le cou aux vieilles thèses ethnocentriques de l’anthropologie française, dont certaines – pas toutes – souffrirent durablement de l’idéologie colonialiste. En revanche, ce sont ces thèses ethnocentriques désuètes que l’on retrouve intactes dans le discours de Dakar, expression maximale de la supposée supériorité européenne.


On a le droit de ne pas savoir

On a le droit d’apprendre seul, et c’est qu’a fait Henri Guaino, qui a raison de revendiquer d’être un autodidacte. Mais utiliser des connaissances fragmentaires apprises en solitaire lorsqu’on est conseiller d’un chef d’État, ne pas en faire vérifier la justesse et l’actualité par des historiens et des anthropologues, c’est un risque.

Je comprends que la quête de la beauté du style l’a emporté sur la prudence: autre risque, que Platon ne cesse de dénoncer par la bouche de Socrate ridiculisant les rhéteurs athéniens, attachés à la beauté du verbe au détriment de la vérité. Ce que je ne comprends pas, c’est qu’aucun frein n’ait entravé la démarche rhétorique du président de la République française: est-il possible qu’il ne se soit trouvé personne pour signaler l’erreur et le danger ? Fallait-il que le président de la République française soit à ce point confiant ? Un chef d’État a-t-il le droit de se fier à ce point? Je pense que non.

Henri Guaino ne s’est pas arrêté là. Pour me clouer le bec, il a utilisé un argument que chacun jugera: «Vous n’êtes pas africaine! Alors vous n’avez pas le droit de vous mêler de questions africaines. »Je suis restée muette de stupeur, je l’avoue; mais à ma place, l’excellent Olivier Duhamel, autre chroniqueur des «Matins de France Culture “, s’est chargé d’expliquer à Henri Guaino pourquoi il déraisonnait.

L’émission touchait à sa fin. Hors studio, loin des micros, j’ai mis dans la main d’Henri Guaino le numéro de Jeune Afrique, en lui conseillant vivement d’en profiter pour laver l’outrage fait à l’Afrique. L’a-t-il fait? Je ne sais. J’avais en face de moi un homme sincèrement indigné, sincèrement inconscient des erreurs qu’il avait pu commettre, sincèrement prisonnier de ses idées.

Peut-il comprendre? Ce n’est pas certain. Je m’interroge sur l’apprentissage des connaissances dans le monde d’aujourd’hui. Tout le monde peut être autodidacte, tout le monde peut penser apprendre seul, sur la Toile, dans des encyclopédies comme Wikipédia, par exemple.

Pour avoir lu Sur Wikipédia une biographie de moi totalement erronée, pour avoir constaté sur nombre de sujets l’énorme quantité d’erreurs diffusées sur la Toile, je sais quels risques encourt la connaissance ainsi disséminée: fragile, incomplète, mensongère parfois, mal construite toujours, elle perd sa force de vérité et sa qualification. Elle n’est plus connaissance, mais rumeur du monde; elle n’est plus de l’ordre du savoir.

II faut plus d’une personne pour construire un savoir; il faut des décennies parfois tâtonnantes, que seule une collectivité soudée peut rendre valide à la fin. Que des historiens africains se rassemblent pour corriger avec précision et par écrit l’erreur d’un chef d’État français est la seule réplique politique envisageable, la seule qui traversera les années.


09 Octobre 2008