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Dans nos pays, une appréciation du gouvernement tourne généralement à un procès de société. Les maliens n’ont pas dérobé à la règle quand ils se sont prononcés sur la capacité du gouvernement Moussa Mara à relever les défis pour atteindre le changement nécessaire à un développement durable. Dans le micro trottoir qui suit, différents corps socioprofessionnels expriment leurs doutes, craintes mais également des raisons d’espérer…

Me Amadou T. Diarra, Avocat à la cour: «Le problème du Mali réside dans ses cadres au sein de l’administration»

jpg_maitre-diarra.jpgConcernant la nomination du nouveau premier ministre, si l’on s’en tient à la littérature qui nous a été fournie dans la presse, à savoir que son prédécesseur a eu des difficultés pour faire avancer certains dossiers, cela se comprend dans la mesure où ce dernier n’était pas politique, donc dépourvu de base politique. Nous espérons que ces obstacles pourront être surmontés par Moussa Mara.

Sa nomination est bien contraire à l’orthodoxie classique des régimes parlementaires mais les maliens doivent comprendre que nous ne sommes pas dans le cadre de cette orthodoxie classique des régimes parlementaires pour la simple raison que les clichés de l’occident ne doivent pas être forcement liés aux nôtres. Les suffrages sont organisés de telle manière que la volonté du corps électoral ne correspond pas forcement à la physionomie de nos dirigeants. Je pense, dans cet ordre d’esprit, qu’il faut l’accepter en tant que tel.

S’agissant de la structure du gouvernement, il peut y avoir quelques problèmes. Je ne suis pas sûr que certains ministres soient à leurs places, sauf s’il s’est agit de les récompenser pour leur participation à l’élection présidentielle. Je ne suis pas embarrassé de dire que Me Tall, qui est un ami à moi de longue date, ne connait absolument rien de l’enseignement supérieur.

Je l’aurais préféré à un autre poste que celui de l’enseignement supérieur. L’enseignement supérieur est un département clé et fondamental comme celui de la justice. Pendant ces vingt dernières années, nous avons eu des problèmes avec l’enseignement. Donc il ne faut pas blaguer avec ce secteur.

Relevé les défis dépendra de la volonté des maliens parce que la politique, c’est l’administration centrale. Or, tout le problème au Mali réside dans ses cadres, ceux qui se trouvent dans l’administration.

S’ils ont la volonté du changement, on changera quelque chose. Mais si les cadres se livrent à des choses parce que simplement ils y trouvent leur compte, les compétences à la tête des départements n’aboutiront à rien. Il faut que les administrateurs au niveau de l’administration centrale acceptent de se remettre en cause.

Bengaly Sissako, fonctionnaire : «Le salaire des fonctionnaires au Mali est très bas…»

Nous ne pouvons pas dire que cette équipe gouvernementale est bonne ou mauvaise. Nous allons la juger à la tâche. Nous étions à un niveau de crise très redoutable. La sortie de crise n’est pas totalement effective. C’est pourquoi, je me réserve des critiques ciblées. Avec le problème du nord et la parenthèse du coup d’État, la stabilité du pays est toujours fragile.

Beaucoup de doléances ont été adressées à IBK à la faveur de la campagne électorale. Parmi ces doléances, il y a le problème des salaires des fonctionnaires qui est très bas au Mali comparativement aux autres pays de la sous région. Un fonctionnaire malien peut effectuer 25 à 40 ans de service sans jamais avoir les moyens de se construire une maison. S’il part à la retraite dans ces conditions, comment voulez-vous qu’il soit à l’aise ?

En termes de solutions, je ne peux pas dire qu’il faut impérativement rehausser les salaires ou offrir des abris aux fonctionnaires parce que ce sont les emplois qui occasionnent les ressources économiques. Or, nous avons un problème d’employabilité au Mali.

Nos entreprises telles que l’Huicoma, l’Energie, ont été bradées bien avant ce régime. Il n’y a aucune usine dans ce pays qui soit un réel motif d’espoir. La principale source de revenus pour l’Etat est l’or et même là, notre gain est une infime partie de la production de cette matière première.

Nous savons – nous en avons entendu – que Mara s’est beaucoup sacrifié pour sa commune. A l’image de Moussa Mara, qui est le chef du gouvernement, nous osons espérer pour le futur à travers d’actions salutaires pour le pays même si nous ne connaissons pas assez les autres membres du gouvernement.

Sory Ibrahima Traoré, président de l’Association des jeunes élus du Mali : «Ce gouvernement a une forte dose d’anciennes personnalités»

jpg_traore-ibrahim.jpgA première vue, le gouvernement Moussa Mara peut nous amener à croire qu’il peut nous aider à sortir du trou, si bien sûr, il bénéficie de l’accompagnement et de l’appui du peuple malien. Tout dépendra de cela. Ce qu’il faut par ailleurs retenir, c’est que ce gouvernement a une forte dose d’anciennes personnalités, ce que l’homme de la rue appellera «les vieilles têtes» de l’administration malienne.

Cela nous donne un sentiment d’échec parce que ceux qui ont fait les premiers pas de l’ère démocratique, surtout au niveau gouvernemental, si ces mêmes personnes se retrouvent au gouvernement plus de 20 ans après, ça nous laisse vraiment perplexes. Ce sont ces «années démocratiques» qui ont besoin de passer sur la table du bilan. C’est pourquoi, certaines personnalités de ce gouvernement, nous les aurions voulu plutôt comme appui-conseil.

De toutes les façons, le gouvernement est en place. Nous allons l’accompagner mais, s’il faut être honnête avec soi-même, nous aurions souhaité plus de changement que ce qu’on nous a servi. Il y a la compétence nécessaire au sein de la jeunesse. Regardez le premier ministre, son Excellence Moussa Mara, personne ne doute de sa compétence et de ses aptitudes à tirer le Mali vers un bon port.

Comme lui, il y a beaucoup d’autres jeunes maliens. Certains travaillent dans des institutions internationales où ils ont fait leurs preuves. D’autres sont même à l’intérieur du pays. Au sein de la jeunesse malienne, nous pouvons vraiment trouver des femmes et des hommes capables de diriger à hauteur de souhait.

A l’Association des jeunes élus du Mali (AJM) et à la Coalition des jeunes volontaires de développement (Conjedev) dont je suis aussi le président, nous ne pouvons qu’appeler les maliens à se donner la main. L’air n’est plus aux petits calculs politiques, ni aux tergiversations inutiles. Nous appelons tous les maliens à se mettre ensemble. Nous n’avons pas d’autres choix que la réconciliation nationale.

Cette réconciliation, ce n’est pas seulement entre nord et sud, touareg-arabe et sonrhaï ou autre. C’est entre toutes les entités du peuple, toutes les couches socioprofessionnelles et toutes les tendances politiques du pays. C’est aussi entre les institutions de la République. Pour une fois, nous devons mettre le Mali au dessus de tout et donner espoir aux générations futures. La réussite de ce gouvernement dépendra de notre capacité à travailler ensemble.

Souleymane Fomba, jeune chômeur : «Le risque que les jeunes basculent dans la délinquance est très grand»

Je pense que l’équipe constituée autour de Moussa Mara est un bon gouvernement. Nous savons les qualités de Moussa Mara au même titre que du président de la République. Nous espérons que les personnalités qu’ils ont choisies sont sérieuses. Je pense que cette équipe ne sera pas comme les précédentes. Nous les avons soutenu espérant des lendemains meilleurs. Une fois arrivés au sommet, ils ne doivent pas nous lâcher.

Nous leur disons simplement de penser à la situation de chômage chronique que vivent les jeunes. Sans emplois, nous sommes obligés de nous réfugier dans les «grins» pour ne prendre que du thé et fumer des cigarettes. Le risque d’un basculement dans la délinquance, notamment le vol, est trop grand. Nous souffrons énormément. Ceux d’entre nous qui travaillent n’ont pas assez de revenus. L’ouverture de nombreuses unités industrielles seraient la solution à ce problème de chômage.

A part ces observations, je pense que le gouvernement est bien constitué. Je pense même qu’il peut achever le reste du quinquennat. Il y des qualités individuelles. J’ai assisté à des réunions politiques de certains d’entre eux. Et collectivement, ils peuvent bien réussir le changement tant espéré. Leur réussite pourrait nous convaincre d’aller voter pour eux à la prochaine élection présidentielle.

Dado Camara, directeur de publication de «L’Annonceur» : «C’est un réaménagement opéré pour gérer les urgences du moment»

jpg_Dado--annonceur.jpgA mon avis, il n’y a eu que des réaménagements, avec à la clé la suppression des ministères délégués. Certainement que ces réaménagements ont été opérés pour gérer les urgences du moment. Par ailleurs, en faisant une analyse de l’ordre de préséance, on constate un renforcement de la position de certains ministres comme Soumeylou Boubeye Maiga à la défense et aux anciens combattants, et Mohamed Ali Bathily à la justice, aux droits de l’homme, garde des sceaux.

On évoquait dans l’opinion le remerciement de ces ministres. Si on reprochait au premier d’être mal aimé par les porteurs d’uniformes, le second est accusé d’immixtion dans la gestion des procédures de justice.

Je suis convaincu de la capacité de gestion de cette équipe gouvernementale, avec la réserve que les politiques la laissent gérer. Je dis cela parce qu’en faisant une analyse du communiqué du RPM concernant la nomination de Moussa Mara, ce parti a pris acte au lieu de le féliciter. La question qui se pose à cet effet est de savoir si les Rpmistes ont apprécié cette nomination…

Oumar Traoré, 64 ans, militaire à la retraite : «Le premier ministre est sans expérience… J’attends d’abord des preuves»

Je trouve que ce gouvernement est pléthorique. Trente-et-une personnes, c’est trop pour un gouvernement. Mieux que cela, le premier ministre est sans expérience. Je pense qu’il n’a pas l’expérience nécessaire pour diriger ces trente-et-une personnes. C’est ce qui nous inquiète. Si au niveau communal, il a fait ses preuves, la mairie est différente de la primature. Le président aurait du choisir une personne expérimentée comme chef du gouvernement.

Je ne suis vraiment pas sûr que cette équipe puisse impulser la dynamique de changement dont les maliens ont besoin. Nous souhaitons qu’il y ait la paix dans ce pays. Tout le monde doit pouvoir manger à sa faim et avoir accès à des soins de santé de qualité. Les maliens aspirent également à une éducation de qualité pour les enfants. La jeunesse doit pouvoir travailler ! Si le gouvernement parvient à assurer cela, tant mieux. C’est le voeu que nous formulons. Mais de cela, je doute fortement. C’est pourquoi j’attends d’abord des preuves.

Propos recueillis par Seydou Coulibaly

16 Avril 2014

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