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Paul Martin est un des hommes politiques les plus marquants du Canada moderne. Après avoir bâti une fortune colossale dans le fret maritime et occupé le banc de députés pendant plus de 30 ans, il est aujourd’hui impliqué dans l’humanitaire. C’est lui que Jean Chrétien a fait appel en 1993 pour occuper le poste de ministre des Finances et sauver un Canada au bord de la faillite. Il a aussi été Premier ministre. M. Martin livre ici ses impressions sur différents sujets de l’heure.

Les Echos : M. le Premier Ministre, vous avez été l’artisan du redressement des finances publiques du Canada ; que vous inspire la crise financière actuelle ?

Paul Martin : Jusqu’à un certain point, je pense que le monde se trouve dans la même situation que le Canada en 1993. Un déficit budgétaire de plus de 40 milliards de dollars, une dette abyssale qui frôlait les 700 milliards, un pays au bord de la ruine, un chômage endémique, etc. Cependant, deux choses sont à signaler en ce qui concerne la crise financière actuelle :

– D’une part, aux Etats-Unis on a permis pendant trop longtemps l’endettement excessif des consommateurs et l’on a basé l’économie sur la capacité du consommateur surendetté de continuer d’être le moteur, l’engin de la croissance mondiale.

– Et deuxièmement, on n’a pas mis en place, au niveau mondial un système de surveillance, de réglementation des banques. On a mis en place des mécanismes, mais c’était inefficace et, on a oublié que les plus grandes crises ont toujours, à leur base, des difficultés bancaires.

Je pense, que la suggestion de Gordon Brown de créer une université, une sorte de collège des surintendants bancaires réunissant les grandes banques et les institutions financières, est une piste plus que sérieuse.

Lorsque j’étais ministre des Finances, nous avons mis en place un système qui s’appelle le Financial Sector Assesment Program qui stipulait que les réglementations bancaires de chaque pays devraient être étudiées par un comité de pairs dans d’autres pays. C’est moi qui l’ai suggéré, donc c’est une initiative canadienne. J’ai précisé que le Canada est prêt pour donner l’exemple, être le premier pays à suivre ou à subir cet examen des pairs.

Mais, on a eu beaucoup de difficultés lorsque j’ai fait la suggestion. Elle a été acceptée, mais il y a deux choses que j’ai essayées de pousser et qui n’ont pas été acceptées :

D’abord, ce n’était pas obligatoire, et deuxièmement, on regardait seulement la réglementation des institutions bancaires à l’intérieur de chaque pays. Malheureusement, le fait que cela n’était pas obligatoire a conduit les Etats-Unis au refus de subir l’examen. Et deuxièmement, on aurait dû insister pour que l’on examine non seulement les étapes à l’intérieur d’un pays mais qu’on regarde les étapes de connexion à l’extérieur.

Si vous posez la question : qu’est-ce qui différencie la crise actuelle de celle des années 1990, c’est qu’avec cette dernière, on se rend compte à quel point les problèmes de risques financiers dépassent les frontières d’un seul pays.

Les Echos : Croyez-vous que le Canada est menacé dans les fondamentaux de son économie et que cela pourrait créer un déficit aussi important qu’avant 1995 ?

P. M. : Non, je ne pense pas qu’il y ait un risque immédiat que le Canada retourne dans la situation des années sombres de 1990 et suites. Il y a une possibilité de déficit mais pas pour la raison que le gouvernement avait donnée. Je pense qu’on devrait investir dans des infrastructures, on devrait stimuler l’économie au lieu de tirer dans tous les sens et de devenir fataliste.

La raison pour laquelle on pourrait tomber en déficit est que le gouvernement a diminué la TPS (taxe sur les produits et services) de 2 %, ce qui va coûter au Canada 12 milliards de dollars par année. C’est un geste qu’ils n’auraient jamais dû faire. Le temps de dépenser de l’argent, le temps de prendre des risques, ce n’est que quand la situation est bonne. Il faut toujours sauvegarder votre marge de manœuvre pour pouvoir l’utiliser lorsque ça va mal.

Les Echos : On parle beaucoup de refondation du système capitaliste mondial. Si vous aviez une suggestion à faire, quelle serait-elle ?

P. M. : D’abord, ce qu’il faut faire, c’est donner aux institutions qui existent la capacité, les instruments pour fonctionner. Par exemple, je ne pense pas que nous ayons besoin de profondes réformes mais je pense que nous avons besoin de restructurer les institutions qui existent aujourd’hui.

Par exemple, le FMI, qui n’a pas d’argent pour aider un pays qui lui demande de l’aide, a besoin de réinvestissement d’une part et d’autre part, c’est ici, selon moi, notre grande lacune. Nous avons un système d’institutions qui sont euro-centriques ou américo-centriques et sont basées sur le fait que le reste du monde n’existe pas.

La réalité du monde, de notre monde, c’est que d’une part, vous avez les économies émergentes comme la Chine et le Brésil qui sont cruciaux pour la croissance économique et n’ont pas la position importance qu’ils méritent.

Nous avons des zones, comme par exemple l’Afrique qui, d’ici 2030, aura une population plus grande que la Chine, et en 2050 l’Afrique va avoir la plus grande population de tous les continents et la capacité pour l’Afrique de parler au nom des pauvres et de ce qu’ils vont faire pour les aider n’existe pas. On ne parle même pas de l’Afrique, on l’ignore comme si ce continent avait cessé d’exister dans nos têtes, que sa cause est perdue !

Alors, je pense que nous n’avons pas besoin de profondes mutations du système capitaliste mais nous avons besoin certainement de discussions globales qui reflètent la réalité du monde qui change. Nous devons trouver les moyens d’aider l’Afrique, par exemple, à s’aider, à sortir de cette misère terrible et à participer au fonctionnement du monde.

Les Echos : Lorsque vous étiez Premier ministre, vous avez joué un rôle important auprès des pays émergents et surtout en développement et de leaders d’opinion comme Bono ont apprécié votre travail. Quel peut-être aujourd’hui le coup de pouce du Canada afin d’éviter que la crise ne provoque le naufrage final de ce continent ?

P. M. : Je pense que le Canada devrait jouer le rôle qu’il a toujours joué : celui de partenaire fiable, tant technique que financier et qui ne s’accommode pas de la facilité et de la fatalité. Vous savez, je ne veux pas être partisan ou vous forcer à l’être, mais, le fait est que le gouvernement actuel ignore le Tiers-monde, et ça ne devrait pas être une question partisane comme ils le font.

Il faut dire que moi, par exemple, j’étais très impliqué dans le Tiers-monde surtout l’Afrique, M. Chrétien l’a été avant moi et M. Mulroney avant Chrétien et c’est Mulroney qui a mené la lutte contre l’apartheid et contre Margaret Thatcher.

Donc, l’intérêt du Canada pour le Tiers-monde et surtout pour Afrique, date de longtemps et pour moi, il faut que le Canada retrouve cet intérêt. On n’a jamais été un pouvoir colonial, on est très respecté. Beaucoup de ressortissants du Tiers-monde et spécialement de l’Afrique vivent ici à Montréal, et moi-même j’ai passé beaucoup de temps en Afrique et je constate à quel point on admire le Canada. Il faut profiter de cette image positive pour changer nos façons de faire et éviter la complaisance.


Les Echos : Pour changer de sujet et concernant les réformes des Nations unies, pensez-vous que, compte tenu de la réalité actuelle, il faut revoir les structures de cette machine pour les adapter à un monde qui a profondément changé ?

P. M. : Si la question est : est-ce qu’on devrait le faire et vite : la réponse est oui. Est ce qu’on va réussir ? J’en doute fort !

Je pense que ça va être très difficile de réformer le Conseil de sécurité ; lorsqu’on voit les pays qui sont là, personne n’est prête à bouger, alors pour moi, je voudrais bien, mais j’ai travaillé beaucoup là dessus et ça n’a pas abouti à grand-chose.

Pour moi, la création d’organismes comme le G-20 pourrait ouvrir la porte parce que si le G-20 se rencontre avec tous les pays autour de la table et l’on discute, peut être qu’il arriverait à un consensus. Cela pourrait conduire à la réforme aux Nations unies et ailleurs. C’était la suggestion du panel d’études proposées par Kofi Annan.

Le panel avait conclu qu’il devrait y avoir un groupe de 20 pays qui, entre autres, pourrait étudier toute la question de la réforme et pourrait arriver à un consensus ce qui n’était pas possible avec les 5 du Conseil de sécurité et les 180 ou 190 qui sont aux Nations unies. Vous savez, les habitudes ont la vie dure et réformer ce genre de structures n’est pas aisé.

Les Echos : L’élection de Barack Obama a suscité beaucoup d’espoirs à travers le monde. Quel est votre point de vue sur son élection, la relation avec le Canada, et surtout avec le reste du monde ?

P. M. : Moi, je pense d’abord que M. Obama va créer une ouverture, un multilatéralisme dans la capacité de travailler avec le reste du monde qui sera très important. Je pense que M. Obama comprend très bien que la force « sécurisante » va venir de sa capacité de partager ses points de vue avec des nations amies et alliées ; j’ai beaucoup d’espoir.

Vous posiez la question en ce qui concerne le reste du monde. Je suis convaincu qu’il va faire de bonnes choses et surtout écouter mais il y a un autre aspect qu’on ne devrait pas sous-estimer : c’est l’importance du symbole Barack Obama à l’intérieur même des Etats-Unis et le sentiment de confiance qu’il va donner aux Américains.

Quand je pense à l’état d’esprit aux Etats-Unis dans les années 1950, quand j’étais jeune dans le Michigan, en Ohio, en Illinois, le fait qu’aujourd’hui nous ayons un président noir, c’est incroyable.

Je pense qu’on doit féliciter les Américains car aucun autre pays n’est capable de faire ce qu’ils ont fait. Quelle évolution en seulement 40 ans ! Si vous aviez posé la question à quelqu’un dans les années 1950 ou 1960, un président noir… il vous aurait traité de fou !

Je pense que ça va ouvrir les Etats-Unis et le reste du monde et ça va donner aux Américains une confiance qu’ils ont perdue ces huit dernières années.


Les Echos : Je ne peux clôturer cette entrevue sans mettre l’accent sur votre ouvrage « Contre vents et marées », une biographie de 555 pages sur votre expérience de député pendant près de 30 ans, ministre pendant 13 ans et Premier ministre pendant 3 ans…

P. M. : J’ai appris qu’écrire un livre est beaucoup plus difficile que je ne le pensais ! Même s’il est très facile de le lire et de faire des commentaires ! Je l’ai écrit car je voulais beaucoup plus parler de l’avenir que du passé. Je voulais parler de ma vie mais vraiment des trois thèmes qui m’engagent le plus actuellement : l’Afrique, les autochtones du Canada et la question de l’architecture économique mondiale. Il faut l’acheter et le lire !

Les Echos : La rumeur laisse entendre que vous seriez peut-être notre prochain candidat au poste de secrétaire général des Nations unies et que le gouvernement veut vous aider…

Paul Martin : Je suis très impliqué dans ce que je fais et je continue sur de nouvelles pistes…

Propos recueillis par

Ousmane Sow et l’équipe de Diplomat

26 Novembre 2008