Partager

A la conférence de Berlin, en 1885, l’Europe se partage le continent africain. Le Congo devient la propriété personnelle du roi des Belges, Léopold II. Le 30 juin 1960, Patrice Emery Lumumba, un jeune nationaliste autodidacte de 36 ans, postier de 3e classe dans l’administration coloniale, originaire de la province de Stanleyville, devient le premier chef de gouvernement du nouvel Etat indépendant. Son pouvoir ne durera… que deux mois.

Le discours

Debout sur la tribune, dans une attitude majestueuse, Lumumba va marquer cette date d’indépendance du Congo Léopoldville (actuel R.D Congo) par un discours aussi inattendu qu’incendiaire à l’adresse du colonisateur.

Dans un silence sépulcral, sa voix s’élève, calme, posée, et sans passion : “Congolais, congolaises, combattants de l’indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami, avec qui nous traitons d’égal à égal, nul congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c’est dans la lutte qu’elle a été acquise. Une lutte dans laquelle nous n’avons épargné ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.Nous avons connu le travail harassant exigé en échange d’un salaire de misère. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera les fusils qui ont fait périr nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui avaient échappé aux balles des soldats, dont les colonialistes avaient fait l’outil de leur domination ? Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert, et nos blessures sont fraîches et douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Tout cela, mes frères, et nous le disons tout haut, tout cela est désormais fini ! La République du Congo a été proclamée, et notre pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants. Nous allons rétablir la justice sociale et assurer que les terres de notre patrie profitent veritablement à ses enfants. Sire, Excellence, mesdames, messieurs, mes chers compatriotes, mes frères de lutte, mes frères de race, voilà ce que j’ai voulu vous dire. Vive l’indépendance de l’unité africaine ! Vive le Congo indépendant et souverain !

En cette fraîche matinée du 30 juin 1960, qui proclamait la fête nationale d’indépendance du Congo Lépolville, personne ne s’attendait à ce que Lumumba prennne la parole, encore moins qu’il clame une diatribe aussi enflammée, mais criarde de vérité.

Connaissant, sinon redoutant ses idées “révolutionnaires”, le protocole avait pris la précaution d’exclure Lumumba de la liste des intervenants à la tribune. Mais, après le discours du Président Kasavubu, c’est avec surprise que les officiels voient Lumumba monter résolument sur la tribune et assener ses quatre vérités, ponctuées par les applaudissements et les hourras d’une foule en délire.

Le roi Léopold II, vert de rage, quitte précipitamment les lieux, sous le regard confus de Kasavubu. Dès lors, les congolais ont senti qu’un nouveau vent vient de souffler sur le pays, qui entraînera de graves bouleversements sociaux, dans les prochains jours. Et dès cet instant, les dés étaient jetés, et le sort de Lumumba, scellé.

La trahison

Depuis cette diatribe de Lumumba, la tension n’a cessé de monter, enfammant tout le Congo : pillages et destruction des biens appartenant aux blancs, saccage de leurs domiciles, viol de leurs femmes, meurtres en série, mutineries dans les casernes, afrontements sanglants entre soldats coloniaux et soldats congolais…

Craignant pour son poste et sa vie, le Président Joseph Kasavubu décrète la révocation de Lumumba de son poste de Premier ministre. Ce dernier se rend alors à la réunion du Parlement et, face aux élus, réitère ses propos accusateurs, dénonçant, cette fois, l’impérialisme américano-belge et la lâcheté de kasavubu.

En effet, sans Lumumba qui lui a cédé la place, Kasavubu n’aurait jamais été Président de la République. Et sans l’aval de Lumumba qui l’a fait Colonel, Joseph Désiré Mobutu n’aurait jamais été porté à la tête de l’Armée. Mais l’adage est connu : “On n’est jamais mieux trahi que par ceux qui vous connaissent” .

C’est donc la fourbeie de Kasavubu et la félonie de Mobutu qui ont livré Lumumba à ses pires ennemis : le colon belge et la CIA américaine. Si les idées nationalistes de Lumumba entraient en vigueur, c’en était fini de la mainmise des Belges et des Américains sur les richesses du Katanga.

C’en était fini aussi du règne secessionniste de Moïse Tchombé sur cette province. Il fallait donc éliminer Lumumba pour empêcher cette “catastrophe”. Et mieux, il fallait faire disparaître son corps… pour toujours. Pourtant les ennemis de Patrice Emery Lumumba avaient oublié une évidence : les héros et les martyrs ne meurent jamais.

L’assassinat

Secrètement informé de l’imminence de son arrestation, Lumumba parvient à s’enfuir, accompagné de sa femme Pauline, sa fille et deux de ses proches. Arrivés à la traversée d’un fleuve, Pauline se ravise au dernier moment et… décide de rester avec sa fille. “Va-t-en maintenant ! Ils ne me feront aucun mal”, rassure-t-elle son mari.

A contrecoeur, Lumumba doit les laisser donc sur la rive, pour traverser le fleuve avec ses compagnons. Mais il est trop tard : au moment où ils se trouvaient au beau milieu du fleuve, des soldats à la solde de Mobutu surgissent de l’autre côté fleuve, et capturent Pauline, sa fille et tous ceux qui étaient restés.

Alors, Lumumba décide de rebrousser chemin “Mais c’est de la folie !”, lui crie un de ses compagnons. “Si je ne me rends pas, ils feront subir d’atroces tortures à ma femme et à ma fille. C’est moi qu’ils veulent. Si je leur parle, ils m’écouteront”.

Mais Lumumba se trompe, car un coeur plein de haine n’a pas d’oreille. Dès qu’il se livre, avec ses compagnons qui ont refusé de l’abandonner, leurs bourreaux commençent à les rouer de coups de crosse. Après d’insoutenables sévices, ils sont fusillés dans une forêt, sous le regard satisfait des agents de la C.I.A et de Moïse Tchombé.

A la CIA et au colon belge, il fallait une preuve irréfutable de la disparition physique et définitive de Lumumba et de ses compagnons. Aussi, après cette exécution, leurs corps sont découpés en morceaux et brûlés à l’acide, ainsi que leurs vêtements.

Ceux qui étaient chargés de cette macabre besogne sont obligés… de s’enivrer à mort pour tenir le coup. Et tous ceux qui ont participé à l’assassinat – y compris surtout le peloton d’exécution – n’ont jamais eu la langue assez décousue pour en parler,encore moins s’en glorifier.

Le message posthume

Au delà de la mort et par-delà les années, l’esprit de Patrice Emery Lumumba se manifeste comme un message posthume adressé à sa famille, à son pays, à l’Afrique. A cette mort, il s’était, depuis, préparé psychologiquement. Si bien qu’au moment d’être fusillé, il a refusé qu’on lui bande les yeux comme ses deux compagnons. Il a attendu la mort, en regardant ses bourreaux droit dans les yeux.

Ainsi, il avait eu l’occasion d’écrire cette lettre à sa femme Pauline : “Tu n’as jamais rien su de cette nuit au Katanga. Personne ne doit rien savoir. leur ordre de mission était très clair : trois corps, à retrouver dans la savane et tout faire disparaître. Pas de sépulture, pas de lieu de pélerinage. Même mort, je leur faisais encore peur. Tu ne raconteras pas tout aux enfants, n’est-ce pas? Ils ne comprendraient pas. Ne leur dis rien. Tu leur diras que ce que nous voulions pour notre pays, d’autres ne l’ont jamais voulu. Dis-leur simplement que j’étais arrivé cinquante ans trop tôt. Ma chère Pauline, lorsque ces mots te parviendront, je ne serai plus en vie. Tu diras à mes enfants que l’avenir du Congo est beau, et qu’il attend d’eux la reconstruction de nore dignité. Tu leur diras que tout au long de notre lutte, jamais je n’ai douté un seul instant du triomphe de la cause pour laquelle mes compagnons et moi avons donné notre vie. Ne me pleure pas, ma compagne. Je sais que l’histoire dira un jour son mot, et ce ne sera pas l’histoire écrite à Bruxelles, Paris ou Washington. Ce sera une autre histoire, celle d’une nouvelle Afrique. Et ce jour-là…”.

Oumar DIAWARA

08 août 2007.