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Il y a quelques mois, le continent africain, notamment l’Afrique Noire -celle de l’Ouest en particulier- perdait celui dont le nom peut être désormais inscrit au panthéon des “patriarches” de la culture afriaine : Ousmane Sembène.

Cinéaste, écrivain, membre fondateur du Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou (FESPACO), Ousmane Sembène s’est éteint un samedi 9 Juin 2007 à l’âge de 84 ans, d’une maladie qui le rongeait depuis le mois de Décembre de la même année.

Auteur d’une dizaine de films, pour la plupart primés dans des festivals, Ousmane Sembène est issu d’une famille de pêcheurs de Ziguinchor, en Casamance, dans le septentrion du Sénégal.


Les tribulations d’un globe-trotteur culturel

C’est dans les années 1930 que cet autodidacte a parachuté à Dakar pour exercer divers métiers, alors qu’il était encore tout jeune : maçon, mécanicien, charpentier… Enrôlé ensuite comme tirailleur pendant la seconde guerre mondiale, il deviendra plus tard docker dans les quais de Marseille. c’est là qu’il flirtera avec le Communisme.

Mais le militant communiste apprendra l’art cinématographique aux Studios GORKI, à Moscou. Pourtant, il a toujours refusé de suivre les modèles, encore moins les imiter : il a préféré plutôt inventer ce qu’il a appelé un “néo-réalisme à l’africaine“.

Ousmane Sembène se tournera aussi vers la littérature. Il publiera ainsi quelques romans, dont “Le Docker Noir“, qui s’inspirera de son expérience dans le métier. C’es alors qu’il se rendra compte que “l’image est plus accessible que les livres”, selon ses propres termes.

Et d’en exliquer la raison : “La publication d’un livre écrit en français ne touche qu’une minorité. Alors qu’avec un film, on peut faire comme Dziga Vertov (NDLR : un cinéaste soviétique de l’époque), c’est-à-dire du cinéma forain qui permet de discuter avec les gens et de brasser des idées. Les meilleurs critiques sont ceux qui viennent du peuple”.

Rentré à Dakar au moment de l’indépendance du Sénégal, Ousmane Sembène fera le tour de l’Afrique pour, disait-il, ”connaître mon continent, aller à la rencontre des peuples, des ethnies, des cultures“. C’est ensuite qu’il demandera à des amis -dont les critiques français de cinéma, Georges Sadoul et André Bazin (1918-1958)- de l’aider à aller étudier aux Studios GORKI de Moscou, où il aura comme Professeur le célèbre cinéaste soviétique de l’époque, Mark Donskoï (1901-1981).

Après avoir réalisé quelques courts métrages, Ousmane Sembène signera “La Noire de…”. Cet ouvrage édité en 1966 et qui obtiendra le Prix Jean Vigo évoque la fatalité qui contraint de nombreux Africains -hommes et femmes- à émigrer en métropole, et la manière dont on les y traite. En fait, “La Noire de…” est l’histoire d’une petite bonne africaine transplantée en Europe, et qui se suicide, victime des humiliations du racisme.

En 1968, soit deux ans après la sortie de “La Noire de…”, une autre de ses œuvres obtiendra le Prix Spécial du Jury à Vénise, en Italie : “Le Mandat”. A travers l’histoire de ce mandat envoyé à sa famille par un balayeur de rue sénégalais en France, Ousmane Sembène dénonce ainsi une administration qui exploite le peuple sans vergogne.

Ledit mandat n’arrivera d’ailleurs jamais à destination, justement à cause des combines et autres filouteries de cette même administration locale. Dès lors, le propos du cinéaste est clair, et son opinion établie : après la décolonisation, il faut passer au socialisme.


Un défenseur de la justice sociale

Ousmane Sembène s’est toujours refusé, disions-nous, à copier les modèles occidentaux ou soviétiques. Fidèle à l’héritage des griots africains, s’inspirant de faits divers, il inventera plutôt un nouveau réalisme de type africain, pétri d’humour et de malice, profondément tiré de la vie populaire africaine, mais avec une faconde qui n’est pas sans rappeler le style de l’écrivain et cinéaste français, Marcel Pagnol (1895-1974).

Dans un style pourtant toujours simple, et tout en camouflant plus ou moins habilement son didactisme, Ousmane Sembène saura également signer des drames. Ainsi, son œuvre “Ermitaï“, réalisé en 1971, retrace un épisode sanglant de la répression coloniale. Dans son film “Xala“, le cinéaste s’en prend à la bourgeoisie d’affaires africaine qui, en succédant aux colons européens, s’est conduite exactement comme eux, sinon pire.

En Afrique Noire, nous sommes gouvernés par des enfants mongoliens du colonialisme français“, constatait Ousmane Sembène. L’ouvrage “Ceddo“, réalisé en 1977, traite de la pénétration de l’Islam. Et “Camp de Thiaroye“, réalisé en 1988, évoque le retour des tirailleurs sénégalais en terre natale, à la fin de la seconde guerre mondiale, mais sans leur solde promise.

Le Ceddo est un homme de refus, jaloux de sa liberté absolue, un guerrier à l’esprit caustique“, expliquait Ousmane Sembène : ce caractère du Ceddo ressemblait trait par trait à celui de son auteur. Si bien que l’ancien Président sénégalais et actuel Secrétaire Général de la Francophonie, M. Abdou Diouf, parlait de lui en tant que “fervent défenseur de la liberté et de la justice sociale“.

L’oeuvre “Moolaadé”, qui, en 2004, à Cannes (France), a remproté le Prix “Un Certain Regard“, s’attaquait à la tyrannie masculine, en dépeignant le combat et le martyre d’une femme luttant contre les mutilations sexuelles imposées aux fillettes, au nom de l’Islam.

L’afrique a perdu l’un de ses phares, la référence du cinéma africain. Ousmane Sembène a amené notre continent à comprendre son identité et à se construire un horizon culturel”, assurait l’ancien ministre malien de la Culture, M. Cheick Oumar Sissoko.

Invité au Festival de la Rochelle, en France, Ousmane Sembène y affirmait avoir “un coeur de vingt ans“, et “qu’un militant reste jeune toute sa vie“. Au public, il confiait son bonheur d’avoir retrouvé “son village natal choyé par les femmes“.

Aussi en avait-il profité pour faire l’éloge des femmes de son village : “Pendant la seconde guerre mondiale, même l’armée française ne pouvait rien contre elles. Ma mère a kidnappé mon père qui était venu de Dakar pour faire fortune, et l’a forcé à rester là, en Casamance… Mes films n’ont jamais réflété que la vie quotidienne“.


Oumar DIAWARA

23 Octobre 2008