Partager

Nous ne sommes ni politicien, ni politologue. Enseignant de notre Etat, notre attention est, parfois, attirée par certains faits ou évènements et, à l’occasion, nous y réfléchissons et partageons nos idées dans l’espoir d’en apprendre davantage. De nos jours, nous constatons, de plus en plus, une certaine confusion dans l’usage du terme ‘société civile.

Par exemple, dans un pays voisin, le gouvernement de coalition formé l’an dernier comporte des dirigeants des partis politiques avec, en plus, «une entrée en force de la société civile» (CETSI, 2000)1. Plus précisément, sur la liste gouvernementale, l’affiliation politique de chaque ministre était précisée avec le nom de son parti politique. Ceux qui n’appartenaient à aucune formation politique étaient, disait-on, membres de la ‘société civile’.

La même impression nous est donnée avec un autre remaniement ministériel de ce même pays qui compte, alors, «neuf ministres [de tel parti], … sept de la société civile… quatre ministres de deux autres formations politiques…» (Sud Quotidien N°2432 du lundi 14 mai 2001). Pour nous, tout cela implique que les partis politiques ne relèvent pas de la ‘société civile’.

Aussi classé l’an dernier comme «un autre membre de la société civile» était un général d’armée en activité, l’armée étant alors considérée une organisation de la société civile.

En juillet 1998, nous faisions partie d’une équipe de consultants chargés de faire une évaluation sur la ‘société civile’ dans un autre pays de la sous-région. Nos informateurs étaient nombreux à nous dire que, dans ce pays, quand le gouvernement a une rencontre avec la ‘société civile’, il est précise que les partis politiques ne sont pas conviés à ladite rencontre. Cela nous ramène au constat fait dans le précédent exemple.

Nous relevons le même constat avec cet article qui nous informe que, lors d’une réunion à propos d’un remaniement gouvernemental, «les participants, composés d’universitaires, de groupes de la société civile, d’organisations non-gouvernementales et des média, ont aussi pris en considération les aspects constitutionnels et d’autres défis dans la nomination et l’évaluation des ministres» (Daily Graphic, 2005)*. Dans ce cas, on est tenté de comprendre que les universitaires, les ONG et les media ne sont pas membres de la «société civile».

Au Mali, parmi les nombreux évènements relatés par notre presse2, nombreux sont les exemples ou on cite plusieurs partenaires en fermant la liste avec ‘la société civile. Par exemple, dans les efforts pour la résolution du problème scolaire, on fait appel aux organisations gouvernementales et à celles non-gouvernementales (ONG), aux parents d’élèves, aux enseignants, aux religieux et, pour terminer, à la ‘société civile’.

Le 6 avril 2001, un message de l’ORTM diffusé avant le journal télévisé de 20 heures 15 se termine ainsi : «…pour créer une synergie entre les partis politiques et la société civile». Tout cela nous amène à nous demander «où est notre société civile» ?

Des origines de la notion de société civile

Il n’est pas surprenant de constater que, de façon générale, on attribue les origines de la notion de société civile à l’Europe des fins des 17e, 18e et 19e siècles (Hyden, in Burdridge, 1 998), plus précisément après les évènements ayant entraîné avec eux le ‘Mur de Berlin’ en Novembre 1989. Comme on le sait, ces évènements ont causé, dans les pays de l’ancien Bloc soviétique, un changement radical d’un système politique centralisé en faveur d’un autre dirigé par la société civile, à travers diverses organisations à la base.


Chez nous,
dans la même période, les populations se sont organisées en associations politiques telles que le Comité National d’Initiative Démocratique (CNID) créé le 18 octobre 1990 et l’Alliance pour la Démocratie au Mali (Adéma) créée une semaine plus tard pour réclamer la démocratie dans notre pays.

Peut-on passer sous silence la marche historique de l’Association des Jeunes pour la Démocratie et le Progrès (AJDP) en date du 15 octobre 1990 ?

En fait, la création de ces associations à caractère politique n’est que l’une des conséquences des luttes de notre société civile contre le régime militaire, luttes commencées le 20 novembre 1968, c’est à dire dès le lendemain du coup d’état militaire.

Saurions-nous oublier les formes de résistance plus connues que sont, par exemple, les activités du Syndicat National des Enseignants et de la Culture (SNEC), celles de l’Union Nationale des Elèves et Etudiants du Mali (UNEEM) et la longue liste de martyrs que cela a causés à notre société civile, qu’il s’agisse d’éliminations physiques (l’ancien Président Modibo Kéïta le 17 mars 1977, l’étudiant Abdoul Karim Camara le 17 mars 1980, etc.) ou d’emprisonnements (enseignants et étudiants maliens incarcérés en 1980 au Camp des Parachutistes de Djicoroni, Bamako) ?

En remontant un peu plus dans notre passé, nous nous rappelons, par exemple, les actions des confréries des chasseurs, les donsotonw en langue bamanan, de l’Empire du Mali (13e et 14e siècles) qui se sont organisées pour mettre fin à cette autre forme d’autoritarisme qu’est l’esclavage ? (L’ESSOR, 2001).

Ils ont alors élaboré et défendu de leurs vies une Charte des Droits Humains, la Charte de Kurukanfuga qui demandait à tout être humain d’épargner et de respecter la vie des autres. Ces mêmes chasseurs sont à l’origine de la création de l’Empire du Mali en 1235 et du Royaume Bambara de Ségou en 1712. Cela fait dire à Adam Bâ Konaré que, «Au Mali, le mouvement associatif a souvent constitué le moteur des grandes mutations socio-politiques» (Bâ Konaré, 1999).

En outre, Mahmood Mamdani (1996) attire notre attention sur le fait que, une décennie avant les évènements de l’Europe Centrale, il y a eu les soulèvements populaires de Soweto contre l’apartheid en Afrique du Sud. Pourquoi attribuer alors la prééminence de la société civile aux évènements d’Europe Centrale et ignorer ceux d’Afrique du Sud survenus plus tôt ?

Que dire alors de la lutte des associations des chasseurs de l’Empire du Mali ? Ne s’agit-il pas de sociétés qui, de façon volontaire et résolue, se sont organisées pour lutter contre l’autoritarisme et l’arbitraire en allant jusqu’au don suprême de certaines vies humaines ?

Personnellement, nous sommes mal à l’aise chaque fois que nous entendons des termes tels que «l’avènement de la démocratie au Mali grâce au vent de démocratie venu d’Europe de l’Est», surtout quand cela provient de nos propres concitoyennes et concitoyens. Est-ce là la reconnaissance envers les membres de notre société civile qui sont morts pour l’avènement de la démocratie dont le 26 mars 1991 a été l’aboutissement ?

Vers une définition de la société civile

Il y a une multitude de définitions proposées autour de la notion de société civile. Après avoir noté l’absence de ce terme dans l’édition 1985 de l’Encyclopédie des Sciences Sociales, Saad Eddin Ibrahim (1998) en a relevé 76 définitions à travers la littérature consacrée à cet effet.

Personnellement, nous trouvons cette multitude positive par elle permet de prendre en compte des sensibilités issues de plusieurs facteurs eux-mêmes provenant d’horizons très divers. Nous n’avons pas la prétention de les évoquer toutes ici.

Nous nous arrêterons seulement à quelques-unes d’entre elles. Généralement, on retient l’idée de trois composantes ou secteurs de la société entière: le gouvernement est le premier secteur, le marché (ou secteur privé) est le second, le peuple en étant le troisième.

C’est, par exemple, la classification faite auparavant par David Korten (1990) par laquelle il préconise aussi des termes synonymes tels que, respectivement, le Prince (ou la princesse)*, le Marchand (ou la marchande)* et le Citoyen (ou la citoyenne)*.

D’autres termes dans le même ordre d’idées sont le Pouvoir de la Menace, le Pouvoir Economique et le Pouvoir Intégrateur. Quelque soit la terminologie employée, cette classification des composantes de la société donne la prééminence au gouvernement par rapport au peuple par lequel (plus ou moins directement selon les pays) et pour lequel il est mis en place.

Le Sénateur américain William Bradley (1995) partage cette division tripolaire et va plus loin pour comparer la société à un «escabeau à trois pieds»*. Tout en réservant la même troisième place au peuple, il précise que, à eux seuls, «le gouvernement et le marché sont incapables de réaliser la civilisation»9. En d’autres termes, il faut des citoyens organisés.

Abdoul Diallo Universitaire

(à Suivre)

04 Mai 2009