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La libération sans effusion de sang des otages canadiens est un succès pour le Mali et ses autorités. Mais, il faut faire attention à l’effet boomerang…

Les ressortissants maliens du Canada ont suivi avec attention, voire une certaine fierté la couverture du pays à l’occasion de la libération des diplomates Robert Fowler et Louis Guay.

jpg_att_et_les_otages.jpgJ’ai déjà eu l’honneur de rencontrer plusieurs fois M. Fowler quand il était mandataire de l’ex-Premier ministre Jean Chrétien à l’occasion des grands forums internationaux. Ce diplomate chevronné, discret et efficace fait partie de l’élite de la fonction publique canadienne.

Les Maliens du Canada ont pu voir des images de leur pays sans qu’il ne s’agisse de catastrophes ou d’aide internationale. Le dénouement de cette affaire fut un soulagement tant on redoutait une ruée médiatique sur les bords du Djoliba pour récupérer des cadavres qui auraient pu être très encombrants si les otages avaient eu un malheur.

Il y a cependant un hic dans cette affaire. Maintenant que la poussière est retombée et la candeur dissipée, je pense avec le recul, que le président Amadou Toumani Touré, malgré son enthousiasme visible, a été imprudent de se mettre autant en avant. Car, il ne s’agit pas de touristes égarés ou kidnappés par des bandits.

MM. Fowler et Guay étaient aux mains de terroristes d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI). Il s’agit donc d’un groupuscule qualifié et classé dans la rubrique « mouvement terroriste » par tous les services de renseignements du monde. Dans le commentaire de la journaliste canadienne qui couvre la région, elle a bien dit et spécifié que la libération des otages a été rendue possible grâce aux efforts du président du Mali et de celui du Burkina Faso.

Comprenez-moi bien, je ne sombre pas dans la paranoïa, mais cela peut conduire à des insinuations et malentendus nuisibles au Mali et à son image extérieure. On dit, dans le domaine de la communication, que les faits et leur apparence ont souvent la même importance. Or, dans ce cas précis, dire que la libération des otages résulte « des efforts » du président en personne pourrait aboutir à la déduction hasardeuse qu’ATT à des connexions avérées ou occultes avec les ravisseurs.

Ce n’est pas le cas, mais la précision n’a pas été bien faite. Je sais qu’un Etat dispose de multiples canaux de communication et qu’un président ne prendra pas le téléphone pour appeler un chef de gang. Et c’est pour cette raison que je dis : ATT aurait dû déléguer simplement le ministre des Affaires étrangères ou un fonctionnaire devant les caméras au lieu de se présenter en personne ou d’accorder une interview à Al Watan.

Il ne devait donner aucunement l’impression d’avoir été impliqué en première ou dernière ligne dans les tractations. Bref, il aurait dû traiter de haut ce dossier et laisser des subalternes se mouiller ; donner la nette information qu’un président de la République ne se mêle pas de négociations avec des bandits.

« Prudence est mère de sûreté »

Pourquoi ? Il faut comprendre que depuis le 11 septembre 2001, tout ce qui évoque Al-Qaida de près ou de loin est devenu une obsession pour les Etats-Unis en particulier et l’Occident en général. Il ne suffit pas d’en être membre pour devenir un traqué, un simple soupçon de sympathie est assez lourd pour entrer dans le collimateur de la machine antiterroriste. La police américaine interroge des citoyens qui ont simplement fréquenté la même école que des individus qui se trouvent sur la « liste noire » du terrorisme.

Nous savons tous également que le gouvernement algérien, malgré les précautions de langage, est fort irrité par ce qu’il considère comme la « mollesse » du Mali face aux salafistes liés à AQMI. Il ne faut pas y ajouter le courroux de l’Occident, principal bailleur de fonds et soutien au développement du Mali.

Ceux qui ont poussé le président devant les caméras et l’ont encouragé à s’attribuer les mérites de cette libération ont eu tort. Même si l’événement en lui est un succès, il fallait s’en distancer au maximum, mieux, le banaliser.

Un simple communiqué indiquant que la Sécurité d’Etat a tout mis en œuvre pour aboutir à ce résultat était suffisant. C’est ce qu’a fait Stephen Harper, Premier ministre du Canada pour qui, ce dénouement heureux est le résultat d’un travail « long et patient de différents ministères canadiens avec nos amis étrangers ».

D’un autre côté, à mon avis, cet événement devrait pousser le Mali à plus de coopération avec les pays qui ont les moyens de traquer les salafistes d’AQMI qui écument actuellement le désert malien. Bamako n’a pas les moyens humains et militaires de quadriller près de 700 000 km2 de désert. Même les Etats-Unis avec une armada jamais vue dans l’histoire du monde ne sauraient y parvenir.

Mais, le Mali peut obtenir des partenaires qui n’attendent qu’une offre de collaboration, les moyens de mieux traquer les bandits, terroristes et trafiquants de drogue qui veulent faire du Septentrion une zone de non-droit. L’important n’est pas de négocier et d’obtenir la libération d’éventuels otages par des coups. L’important, c’est d’agir afin d’éviter les prises d’otages.

Le rapt est devenu une industrie très rentable pour une bande mineure mais organisée et déterminée. C’est un moyen sûr et rapide de s’enrichir sans courir de très gros risques juridiques. Or, un Etat de droit, un Etat soucieux de sa souveraineté et de sa respectabilité ne peut laisser le kidnapping devenir une banalité.

ATT doit, par des paroles et actes, réaffirmer le refus net du Mali de tolérer ce genre de mouvements sur son territoire. Insister sur le fait que son gouvernement ne paie de rançon, sous aucune forme. Et promettre de tout mettre en œuvre pour que les prises d’otages cessent. C’est un engagement qui pourrait rapporter gros au Mali et servir d’avertissement aux preneurs d’otages qui veulent, apparemment, fructifier leur négoce.

Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

05 Mai 2009