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Après avoir piloté l’organisation de la biennale 2008 à Kayes, Mohamed El Moctar, ministre de la culture, fait le bilan. La démarche de responsabiliser la région de Kayes dans l’organisation de cette manifestation culturelle phare de notre pays, la responsabilisation des régions pour le transport et la nourriture des troupes et le sort qui sera réservé aux recommandations du jury, Sikasso 2010 et les grands chantiers du département, sont autant de sujets que le ministre de la culture aborde dans cette interview. Lisez.


Républicain : Votre département en collaboration avec la région de Kayes vient de réussir une expérience nouvelle dans l’organisation de la biennale. Comment cette démarche a été mise en place ?

Mohamed El Moctar, ministre de la culture : Je vous remercie sincèrement. Et à travers vous, je remercie tous les journalistes qui nous ont accompagné. Nous sommes satisfaits de tout ce qu’on a pu faire ensemble. C’est une nouvelle méthode que nous avons expérimentée. Elle a donné les résultats escomptés.

Elle a consisté simplement à responsabiliser les collectivités territoriales, notamment les régions. Nous sommes partis du principe simple qu’il n’était pas du rôle du département d’organiser à Kayes, ou à Ségou ou à Gao des manifestations culturelles.

Il y a au niveau de chaque région, des autorités administratives et politiques, donc des compétences. Il faut simplement leur faire confiance et c’est ce que nous avons fait.

C’est vrai que notre démarche est inédite. Nous avons pris un gros risque, mais ça a marché. Le risque a payé. La démarche a d’abord consisté à mettre en place très rapidement une structure régionale au niveau de la région de Kayes et à la responsabiliser pleinement.

Ensuite pour roder cette commission régionale, pour qu’elle puisse s’approprier la biennale, vous l’avez constaté puisque vous nous avez accompagné, nous avons eu une série d’activités, notamment la remise du témoin qui a été un événement majeur à Kayes.

Le deuxième élément a été le lancement de la biennale 2008 toujours à Kayes. Ces deux événements ont permis de jauger la capacité d’organisation de la région. Je crois que le teste a été positif. Vous l’avez constaté, la biennale a été organisée dans de très bonnes conditions.

Contrairement à d’autres biennales ou à d’autres semaines nationales, il n’y a pas eu de plaintes. Pour insister sur d’autres éléments de responsabilisation des régions, j’indiquerai que très vite le transport a été confié aux régions. Le montant nécessaire à couvrir les frais de transport de toute la troupe a été affecté aux régions.

Nous avons aussi mis à temps à la disposition de toutes les régions, les montants nécessaires à la nourriture de tous les éléments des troupes pendant leur séjour à Kayes.

Donc, on s’est délesté d’un fardeau inutile qui nous a permis de faire taire toutes les critiques. Notre démarche nous a permis de responsabiliser les gouverneurs, les directeurs régionaux de la jeunesse, des arts et de la culture et les présidents des Assemblées régionales.

Ce sont eux mêmes qui ont choisi leur bus pour le transport et ce sont eux qui ont acheté la nourriture pour faire à manger à leurs troupes. Et du coup, on donnait la possibilité à chaque région de manger exactement ce qu’ils ont l’habitude de manger chez eux. Je crois que c’est comme ça qu’il faut travailler.

Mais, je reste persuadé qu’il faut encore renforcer cette démarche. Il faut la renforcer puisque les résultats sont-là. Moi à ma connaissance, il n’y a pas eu de plaintes majeures, ni sur le plan de l’organisation, ni sur le plan de la nourriture, ni sur le plan du transport.

Au niveau du ministère, malgré que toutes les régions ont reçu les frais de location des cars, des dispositions ont été prises pour louer un bus témoin qui a suivi le convoi de Bamako à Kayes.

Et, heureusement qu’on l’avait fait. Le bus de Ségou est tombé en panne et ce car a immédiatement pris en charge les passagers. Au retour, le même car a volé au secours des passagers d’un bus de Koulikoro qui était tombé en panne. Je crois que ça s’est bien passé.

En venant à Kayes pour la biennale, quels étaient vos objectifs ? Est-ce qu’on peut dire que ces objectifs ont été atteints ?

Ils ont été atteints. Quand, je suis arrivé pour m’installer à Kayes avec un staff du département, ce n’était pas dans l’intention de faire le travail à la place de la commission régionale. C’était seulement pour lui apporter un appui technique.

C’est ce que vous avez constaté chaque matin, j’avais une réunion à 10 h avec mon propre staff pour récolter l’ensemble des obstacles, des difficultés, des oublis ou couacs, qu’on mettait au niveau de la commission régionale qui se réunissait chaque jour à 11 h.

Cela nous permettait de recenser tous les points de défaillances pour les verser au niveau de la commission régionale pour qu’elle les prenne en charge. La confiance ne peut pas avoir des limites. Vous ne pouvez pas faire confiance à quelqu’un et concrètement sur le terrain, vous lui montrez que vous ne lui faites pas confiance.

En venant à Kayes, je m’attendais à une bonne organisation. Je voulais une bonne organisation sans imprévus, sans heurts. C’est ce que nous avons réussi. Vous l’avez vu à l’ouverture. Vous avez aussi vu la clôture, il y a eu très peu de mouvements incontrôlés.

Les choses se sont passées dans les très bonnes conditions. Et c’était pour avoir un tel résultat que nous avons décidé de prendre en charge la nourriture de toutes les régions deux ou trois jours avant l’ouverture de la biennale.

C’était pour pouvoir faire des répétitions pour éviter la pagaille à laquelle nous sommes souvent habitués malheureusement. Vous avez constaté que ces répétitions nous ont servi à l’ouverture parce que c’était vraiment calé, chacun connaissait sa place. Je m’attendais à une biennale apaisée et c’est vraiment ce qu’on a eu.


Pour cette réussite, il a fallu mobiliser des ressources financières. Combien la biennale a-t-elle coûté ?

La biennale a coûté beaucoup d’argent. Pour le département, ça a coûté un peu moins de 400 millions de FCFA et pour la région de Kayes ça a coûté près de 130 millions de FCFA. Je vous rappelle que la biennale 2005 à Ségou a été organisée avec 530 millions FCFA. Pour la biennale 2008, nous avons reçu au niveau de l’Etat, moins de 400 millions de FCFA.

Je crois qu’on peut estimer la somme à un montant compris entre 380 ou 395 millions de FCFA. Au niveau de Kayes, à travers des cotisations, ils ont pu mobiliser environ 130 millions de FCFA, surtout par rapport à l’assainissement de la ville de Kayes.

Nous, nous sommes intervenus au niveau des activités traditionnelles. De l’argent reçu, nous avons construit la galerie que vous avez pu constatée. Elle a coûté 45 millions Fcfa environ.

C’est avec cet argent que nous avons financé la cérémonie de passation du témoin entre la région de Ségou et la région de Kayes. C’est aussi de cet argent que nous avons financé la cérémonie de lancement de la biennale.

Il a aussi servi à financer la biennale elle-même, notamment la prise en charge des régions, de la partie technique en ce qui concerne le son et la lumière. Le budget de cette année était juste à la limite des dépenses. De 2005 à 2008, le coût de la vie à augmenter, donc le budget devait être au moins estimé à 700 millions FCFA.

Mais, on a serré les vis comme on pouvait. Et la responsabilisation de la région qui a abrité la manifestation a permis de l’amener à prendre un volet important, notamment l’assainissement de la ville et le renouvellement des toilettes au niveau des écoles.

Cela nous a permis de prendre en charge le financement d’autres activités qui n’étaient pas prévues dans le budget du département de la culture, telles que la construction de la galerie d’exposition, la cérémonie de passation du témoin et la cérémonie de lancement de la biennale.


Malgré la réussite de l’évènement, les membres du jury ont formulé un certain nombre de recommandations. Certaines sont adressées à votre département et d’autres aux régions. Que comptez vous faire pour la prise en charge de ses recommandations, afin qu’elles ne soient plus une préoccupation du jury à l’édition prochaine ?

Je vais vous surprendre. Depuis Kayes, j’ai pris une copie des recommandations. Et j’ai déjà désigné trois conseillers techniques qui doivent réfléchir en tandem avec le directeur national de l’action culturelle.

La semaine dernière, au cours de la réunion hebdomadaire que j’ai eue avec les directeurs des services rattachés à mon département, la question était à l’ordre du jour. Nous avons déjà saisi les responsables de la région de Sikasso qui doit recevoir la biennale de 2010 pour leur demander de se mettre au travail.

Nous sommes actuellement en train d’élaborer les éléments d’un cahier de charges que nous allons partager avec la région de Sikasso. Les recommandations des membres du jury de la biennale 2008 seront versées dans l’ensemble de la démarche pour qu’on les lève au fur et à mesure. Il faudrait que la région de Sikasso bénéficie de ces recommandations pour améliorer l’organisation de la biennale 2010.

La biennale, évènement national de premier ordre au Mali attire toute la population. Mais, il se trouve que le grand nombre de maliens n’a jamais la possibilité de voir et d’apprécier les œuvres de la biennale. Après Kayes qu’elle est la stratégie qui est élaborée pour une bonne diffusion des œuvres de la biennale 2008 et pourquoi pas des éditions passées?

Nous avions déjà commencé à poser des actes allant dans le sens que le maximum de maliens puissent voir les œuvres de la biennale. Vous étiez témoin de la cérémonie organisée au ministère de la communication et des nouvelles technologies, au cours de laquelle, nous avions remis les cassettes de la biennale 2005 à madame le ministre en charge de la communication pour une large diffusion. Pour la biennale 2008, nous avons à notre niveau toutes les cassettes. La réflexion est ouverte sur la démarche à adopter.

Vous voyez, on ne peut pas continuer à produire des œuvres et laisser ceux qui sont les auteurs de ces œuvres, ou bien ceux qui les ont interprétés ou exécutés, vivoter. On le dit, on le répète la culture est un facteur de développement. Il faut que cela se concrétise dans notre démarche.

Il faudrait qu’on arrive à sécréter des fonds. Le bureau malien des droits d’auteurs et le Ministère de la communication étant des partenaires par rapport à toutes ces œuvres, nous sommes en train de réfléchir au delà même du département pour trouver la meilleure façon de rentabiliser la biennale et les produits de la biennale.

La réflexion porte sur ces deux dimensions. Je me demande s’il faut prendre les produits de la biennale pour les valoriser et les promouvoir à travers les supports comme les CD et les DVD et les vendre à un prix modique pour que chaque malien puisse les avoir chez lui. C’est une hypothèse de travail. Cela permet plus ou moins de rentabiliser la biennale et de permettre une bonne préparation de la prochaine édition.

Une autre hypothèse voudrait qu’on mette les œuvres à la disposition de l’ORTM pour une diffusion quotidienne pour l’ensemble du pays. Une autre hypothèse voudrait la combinaison des deux premières. Je vous certifie que la presse sera associée à la solution finale que nous allons arrêter. Dans tous les cas, nous sommes en pleine réflexion sur la situation.

Mais, je pense qu’il faudrait qu’on sorte des habitudes négatives, afin d’offrir toutes les opportunités à la promotion de notre culture. On ne peut pas continuer comme ça. Il faudrait que ces troupes qui sont venues des régions sentent un impact financier. Il faudrait que tous ces chanteurs, ces jeunes qui se livrent de façon totale et entière pendant cette biennale, aient le plaisir de recevoir des chèques de 200 à 300 000 FCFA. Ils ne sont pas aussi nombreux que ça.

Et si les produits de la biennale sont très bien gérés, très bien commercialisés, cela est possible. Mais, je tiens à dire que la biennale est financée par l’Etat. Et l’Etat n’a pas vocation a joué au commerçant. Et, je me demande s’il ne faut pas mettre les œuvres au niveau de l’ORTM pour une diffusion totale. La réflexion continue et elle concerne tous les maliens. Pour le moment rien n’est décidé.

La prochaine édition est annoncée par le chef de l’Etat pour Sikasso en 2010, en même temps que les festivités commémoratives du 50ème anniversaire de l’accession de notre pays à l’indépendance. Comment vous voyez vous Sikasso 2010 et qu’elle stratégie allez -vous mettre en place pour que Sikasso soit une réussite sur toute la ligne ?

Ecoutez, quand une méthode marche, il faut la maintenir. Je crois que la méthode que nous avons utilisée pour organiser la biennale à Kayes a marché. Nous allons la reprendre en l’améliorant. Nous allons tirer toutes les leçons de ce qui s’est passé à Kayes pour améliorer l’organisation de la biennale à Kayes en 2010. Par rapport à la commémoration du cinquantenaire de l’accession de notre pays à l’indépendance, je ne peux pas vous dire à la date d’aujourd’hui l’articulation qui sera mise en place.

Pour cet évènement, il y a une commission nationale qui est pilotée par le ministre Oumar Hamadoun Dicko. Nous sommes partie prenante de cette commission et nous saurons dans les mois à venir quel serait le rôle de la biennale dans le cadre de la manifestation du cinquantenaire. Mais, je crois qu’il y a une synergie a recherché par rapport à tous les évènements et à toutes les manifestations qui auront lieu à cette occasion là.


Après le biennale de Kayes 2008, quels sont les grands chantiers de la promotion de la culture malienne qui sont inscrits sur votre agenda?

Il y a n’en deux essentiellement. Il y a un grand chantier que nous avons ouvert et sur lequel nous nous engageons totalement : c’est l’inventaire du patrimoine national matériel et immatériel à travers toute la République du Mali. Nous avons terminé deux étapes. L’atelier qui a sorti les termes de références. Nous avons fait un deuxième atelier qui est la formation des formateurs.

En février, il y aura l’atelier de formation des enquêteurs. Il y a deux enquêteurs qui sont prévus par cercle. A mon avis, c’est peu. L’idéal, c’était de prévoir un enquêteur par commune. Dans chaque commune de notre pays, nous avons un pan important de notre culture qui s’y trouve enterré. Il faut sortir tout ça sous terre. Il faut les sortir de l’oubli. Il faut en faire une série d’ouvrages.

Et de ces ouvrages, il faut tirer le maximum de brochures pour les mettre à la disposition du Ministère de l’artisanat et du tourisme pour la promotion de la destination de notre pays.

Il faut arriver à faire ce travail exhaustif. Il y a tellement de choses dans notre pays qui sont complètement oubliées. Il faut sortir tout ça. Et chaque élément trouvé à un intérêt particulier pour l’histoire et pour la culture malienne. La deuxième chose, c’est l’industrie culturelle. Il faudrait qu’on aille vers l’industrie culturelle.

On ne peut plus continuer à danser, à chanter et le lendemain tendre la main. Ceux qui chantent et dansent, doivent s’améliorer et vivre convenablement de ça. L’industrie culturelle est une option. C’est un axe important de notre politique au département. La promotion et la valorisation de notre patrimoine, à travers l’industrie culturelle est immuable. Il faut qu’on y aille.

Propos recueillis par Assane Koné

23 Janvier 2009