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Et si les plus hautes autorités du Mali pouvaient mettre l’Office du Niger au dessus de la mêlée politique ? L’Office du Niger, le mastodonte agricole malien qui a tous les atouts pour faire de notre pays le grenier de l’Afrique occidental, après cinquante ans d’indépendance du Mali, n’a pas permis d’atteindre la sécurité alimentaire. Avec un potentiel aménageable de plus d’un million d’hectare, l’Office du Niger qui a jeté son dévolu sur la culture du riz, dispose aujourd’hui de moins de 100 000 ha aménagés. Sujet peu évoqué, mais qui relève du secret de Polichinelle, le facteur qui cloue au sol le géant au pied d’argile s’appelle : la politique. Quand elle occupe le champ, la croissance prend la clé des champs. Comment l’Office du Niger a-t-il vécu les contingences politiques, au gré des changements de pouvoir depuis l’avènement de la démocratie pluraliste au Mali ? Chronologie des faits.

Au début des années 90, l’Office du Niger éprouve un besoin réel de restructuration. Le président Alpha Oumar Konaré fraichement élu en 1992 fait appel à l’un des premiers ingénieurs agronomes du Mali, qui était en poste à la Banque Mondiale à Washington. Avant d’aller à la Banque Mondiale Djibril Aw avait servi à l’Office du Niger comme adjoint à Samba Lamine Traoré, après le départ du colonisateur. A ce titre, il cet homme des sérails qui avait remplacé le colonisateur à l’Office du Niger et l’homme qu’il faut pour procéder à la restructuration de l’Office en 1992.

Djibril Aw a conduit cette restructuration dans des conditions socio-économiques assez difficiles, procédant à une déflation du personnel par des licenciements, un changement de l’organigramme et des missions… Mais avec la détermination d’un homme expérimenté, honnête, équitable, il a pu conduire à terme cette mission délicate, en se au dessus de la mêlée. Cette restructuration a permis de donner un nouveau départ à l’Office du Niger, d’apurer la gestion des ressources humaines et financières.

Mais le ‘’virus politicus’’ ne tarda pas à taper à la porte qui s’ouvre au Dr Fernand Traoré, vétérinaire de son état qui a été nommé à la tête de l’Office du Niger en 1994. Ce baron du parti majoritaire au pouvoir, l’ADEMA-Pasj, a eu comme adjoint, un jeune ingénieur agronome et non partisan. Sorti de l’Ecole d’Ingénieur agronome supérieur d’Alger, Boubacar Sow jouit d’une réputation de compétence, d’intégrité. Il avait déjà occupé plusieurs postes techniques à l’Office du Niger et sélectionné suite à un test de niveau réalisé par la Banque Mondiale lors de la restructuration conduite par Djibril Aw. Si le premier responsable Fernand était un baron politique de l’Adema, Boubacar Sow était un cadre apolitique. Ils ont mis en œuvre : le maintien de l’équilibre financier et technique de l’Office du Niger ; la création du périmètre de Mbewani dont le premier coup de pioche a été donné par Alpha Oumar Konaré ; le développement de la double culture du riz (contre saison) ayant conduit à l’augmentation du rendement grâce à la capitalisation des recettes techniques du projet d’appui de la coopération néerlandaise.

Le Dr Fernand Traoré doit faire valoir ses droits à la retraite en 1996. Un autre baron de l’Adema le remplace : Nankoma Keita, Ingénieur en hydraulique agricole. Il veut un adjoint politiquement engagé et le jeune Boubacar Sow apolitique a été relevé du poste de Directeur adjoint et remplacé par IIlias Goro, un militant de l’ADEMA-Pasj.

En 2000, la crise qui a gagné la direction de l’ADEMA-Pasj a fini par diviser le parti, entre partisans de IBK qui créeront l’Alternance 2000 puis le RPM, et l’ADEMA-Pasj. Le Directeur général de l’Office du Niger Nancoma Kéita quitte l’ADEMA-Pasj pour le RPM. Son adjoint Illias Goro aussi. L’ADEMA est toujours au pouvoir avec Alpha Oumar Konaré. L’atmosphère dominé par ce clivage RPM-ADEMA, se dégrade à l’Office du Niger, les appartenances politiques prennent le dessus sur les objectifs de productivité et d’efficience de la boîte : la crise politique s’installe au cœur de l’Office du Niger, le dysfonctionnement est à son comble, on est ADEMA ou RPM.

On retient du couple Nankoma et Illias Goro la mise en œuvre des chantiers suivants : élaboration du schéma directeur de l’Office du Niger pour lui donner une visibilité de ses principales vocations ; l’aménagement de Kémacina ; la consolidation, la création de multiples organisations paysannes pour mieux autonomiser les exploitants agricoles dans la conduite de la gestion des terres et de la commercialisation. Mais le pouvoir ADEMA-Pasj ne laissera pas la direction de cette importante boîte entre les mains de ses adversaires jurés du RPM, au moment où le président Alpha Oumar Konaré s’achemine vers la fin de son deuxième quinquennat. Nancoma Kéita est viré et remplacé en 2001, par Yssoufou Keita, un cadre ADEMA, précédemment DG de l’Office Riz Mopti (ORM), et disposant de peu d’expérience à l’ON. Il lui a été difficile de former un couple homogène avec Illias Goro qui sera relevé et, qui finalement à la faveur d’une mise en disponibilité, quitte l’Office du Niger pour le projet VRES à Mopti. Feu Kalidy Kaloga est nommé DGA et forme avec Yssoufou Kéita, une équipe politique ADEMA, tous les deux étant des barons de ce parti. La division et le fossé entre le personnel et la Direction de l’Office du Niger est arrivée à son comble : tout le monde devant regarder dans la même direction que Yssoufou pour soutenir l’Adema. Le pourrissement de la situation débouche sur des mouvements sociaux et des révoltes des exploitants agricoles qui ont organisé des marches sur le gouvernorat de Ségou et le Palais Présidentiel de Bamako.

Le refus du paiement de la redevance eau par les exploitants agricoles, les litiges fonciers assez prononcés et non tranchés, l’invasion acridienne, le manque d’approvisionnement en intrants agricoles, début d’envahissement des casiers par les plantes aquatiques, des actes d’indélicatesses dans la gestion de la redevance eau prolonge la liste des anomalies qui menacent la production. L’Office du Niger est instrumentalisé pour des fins politiques. Changement de pouvoir en 2002, le système ATT arrive, Yssoufou pour se maintenir à ce poste, change de veste et devient mouvement citoyen, ensuite PDES. Feu Kaloga place son épouse dans le Mouvement Citoyen. Les résultats peu reluisants ayant plongé l’Office du Niger dans le gouffre et effondré les acquis, les autorités ont été amenés en 2006 à relever le PDG Yssoufou Keita.

C’est le vieux Seydou Idrissa Keita, un haut cadre de l’administration ayant assumé de très hautes fonctions, qui est nommé. Seydou Idrissa Kéita fut conseiller agricole à la Présidence sous la 2e République (régime de Moussa Traoré), ministre du développement rural dans le premier gouvernement de Alpha Oumar Konaré, ensuite Directeur national de l’agriculture sous Amadou Toumani Touré. De par son expérience, il se devait de relever les défis à l’Office du Niger. Cependant, il était un ami particulier du président ATT, qui de devait préparer sa retraite. Il a gardé Kalogo comme adjoint, la femme de ce dernier est militante du Mouvement Citoyen.

Seydou Idrissa Kéita a eu à son actif: la négociation d’un accord d’établissement ayant relevé le niveau de salaire des travailleurs de l’Office du Niger à l’instar de ceux de la CMDT ou presque ; le paiement de la redevance eau car disait-il «celui qui ne paie pas la redevance eau sera chassé» ; la vérification systématique de la gestion des redevances eau par le vérificateur général et des sanctions infligées aux coupables. Cette vérification avait pour but essentiel d’assainir la gestion de l’Office du Niger juste au début de sa prise de fonction. Malgré ces efforts, l’outil de production a été sérieusement dégradé, les canaux d’irrigation et les «falas» ont été complètement envahis de plantes aquatiques rendant le système d’irrigation et de drainage non fonctionnel. En 2009 Kassoum Denon a été nommé à la tête de l’Office du Niger en remplacement de Seydou Idrissa Traoré, admis à faire valoir ses droits à la retraite. Après avoir gravi tous les échelons à l’Office Riz de Ségou (ORS) jusqu’au poste de Directeur général pendant une dizaine d’années, Kassoum Denon n’est pas véritablement un engagé politique, même si on le soupçonne d’être un sympathisant du parti ADEMA-Pasj. Commis par les autorités de l’époque pour aller redresser l’Office du Niger, il a su mettre à profit son expérience d’homme de terrain de 30 années. Cependant avec le système ATT, le PDES impose à ses côtés, un Directeur général adjoint politiquement engagé, en la personne Amadou Boye Coulibaly, membre du comité directeur du PDES et fraichement sorti de prison, suite à une inculpation consécutive à sa gestion de la redevance eau, en tant que directeur de zone de Ndébougou.

Dès sa prise de fonction, Kassoum Dénon s’est attaqué aux fondamentaux de l’Office du Niger en vue de son redressement, notamment la réorganisation de la structure de l’Office du Niger, en le mettant en cohérence avec les missions essentielles de l’entreprise. Sur la base d’une démarche participative (cadres de l’Office du Niger, exploitants agricoles, les élus locaux, les privés et l’administration) il a identifié au cours d’une série d’ateliers les contraintes majeures et les a traduits en missions essentielles pour l’Office. Ainsi, de trois directions opérationnelles existantes, il a créé cinq directions en y affectant des cadres de haut niveau et redéployant tous les autres agents sur le terrain. Au titre de ces fondamentaux figurent également la mise en œuvre des recommandations du vérificateur avec un taux de 75% environ ; la révision des manuels de procédure de gestion ; la relecture des engagements du contrat -plan Etat-Office du Niger-producteurs, en ramenant aux engagements majeurs ayant une incidence positive sur le système de redressement de l’Office du Niger ; le lancement des travaux HIMO (Haut intensité de mains d’œuvres) pour le curage des canaux d’irrigation par les jeunes ruraux de la zone de l’Office du Niger en y affectant plus de 500 millions de francs CFA de la redevance eau à travers les zones agricoles.

On note également, le recrutement sur la base de test écrit et oral de plus de 100 jeunes à l’Office du Niger avec leur dotation en moyens de déplacement pour relancer le conseil agricole de proximité, afin de mieux suivre les producteurs et le système d’irrigation ; le lancement des travaux d’aménagement de 2500 hectares à Mbewani, financé par l’Union Européenne ; le redressement des finances de l’Office du Niger en y réduisant les dépenses et en payant les arriérés d’impôts d’INPS, des Agios aux banques de la place. Ce qui a valu à l’Office du Niger lorsqu’il a été relevé, de laisser un pactole de 4,9 milliards dans les caisses de l’Office du Niger. A l’actif de Kassoum Denon, on note la mobilisation des ressources avec les Partenaires techniques et financiers (PTF) pour un montant d’environ 70 milliards (AFD, Coopération Canadienne, BOAD, BID, Banque Mondiale) ; la création des sociétés coopératives de l’ON dont la projet est tombé dans l’oubli après lui. Très orthodoxe et exigent dans la gestion, Denon n’a pas pu faire bon ménage avec son ministre de tutelle Abou Sow, membre de la direction du PDES, qui voulait gérer l’Office du Niger à la place du PDG.

C’est un coup de fil du ministre de tutelle qui apprend à Kassoum Dénon qu’il a été relevé de ses fonctions, alors qu’il présidait le Comité de suivi du contrat-plan. Kassoum Dénon a été remplacé en 2011, par Amadou Boye Coulibaly, sorti de prison sur la base de caution du système ATT, et bombardé à la tête de l’Office du Niger, parce qu’il est simplement membre du directoire du PDES. Fils d’un ouvrier de l’Office du Niger, ayant passé toute sa carrière à l’Office du Niger, Amadou Boye Coulibaly incarnait l’espoir. Mais hélas, il fut le PDG le plus controversé. Cette période a été caractérisée par une gestion calamiteuse de l’Office du Niger (attribution de marchés aux militants du PDES et à ses amis), organisation inopportune de voyages en Europe avec le ministre et des hommes d’affaires, manque d’exploitation du réseau hydraulique, cessation de payement des fournisseurs, passation de marché nébuleux et flous, baisse de la productivité des casiers. A cela s’ajoute l’échec de l’introduction de la culture de pomme de terre en 2011, malgré que cela soit inscrit dans un programme pour palier à l’insuffisance alimentaire. Avec Amadou Boye Coulibaly, l’Office a replongé et amorcé son recul.

En novembre 2013, c’est le retour de Illias Goro à la tête de l’Office du Niger, celui-là même qui avait bénéficié d’une disponibilité pour quitter. Il a été réintégré en 2010 par le Directeur général Kassoum Denon. C’est la revanche du RPM sur l’ADEMA qui l’avait chassé et le PDES qui l’avait complètement écarté. Aujourd’hui, Illias Goro n’est pas à l’abri des intrigues de l’Office du Niger, car c’est d’une promotion interne, qu’il s’agit, ayant passé toute sa carrière à l’Office du Niger. Pourra-t-il relever les défis du système clanique et être au dessus de la mêlée politique? Aura-t-il la personnalité et le cran nécessaire pour gérer l’Office du Niger car il est là pour mener une mission bien précise au RPM. Le président IBK doit être beaucoup plus regardant sur l’Office du Niger car depuis 80 ans de sa création et 52 ans d’indépendance du Mali, l’Office du Niger n’a jamais pu atteindre son objectif d’être le grenier de l’Afrique de l’Ouest encore moins assurer la sécurité alimentaire pour le Mali. Tenez-vous bien, sur un potentiel aménageable de plus d’un million d’hectares, moins de 100 000 ha sont exploités, moins d’une dizaine de son potentiel.

IBK qui dit ‘’Le Mali d’abord’’ doit faire en sorte que les cadres qui seront nommés au niveau de nos départements sectoriels, techniques et nos grandes entreprises, soient au dessus de la mêlée pour mieux conduire sa politique de développement pour un Mali émergent. Il doit faire appliquer sa vision politique inscrite dans son Programme de Développement proposé aux Maliens, et donner la plus grande importance au secteur agricole, car c’est ce secteur qui est à la base de la croissance économique du pays.

Au regard de la succession de différents PDG et leurs adjoints, reposant essentiellement sur le mobile politique, IBK doit être assez vigilant pour mettre fin à cette caravane fondée exclusivement sur les contingences politiques. Ainsi l’histoire le retiendra comme le premier Président ayant su mettre l’Office du Niger au dessus de la mêlée politique, pour l’essor de la croissance.

B. Daou

Le Républicain du 9 Décembre 2013