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Le Républicain : Quelle lecture faites-vous de la prise de la ville de Douentza et de l’exécution du diplomate Algérien par le MUJAO ?

Ali Nouhoun Diallo : J’ai été surpris d’entendre la prise de Douentza. Le MUJAO n’a jamais quitté Douentza. Il est vrai que la force principale qui était à Douentza était le MNLA. Suite aux affrontements entre le MNLA et le MUJAO à Gao, le MNLA avait replié pratiquement de tout le Gourma. Douentza fait partie du Gourma. Mais le MUJAO était sur place. Il y a eu à un moment donné un détachement de Ganda iso qui s’est installé à Douentza avec comme arrière pensée : le MNLA a été chassé donc il est possible au Mali de récupérer ses terres.

Je pense qu’il y a eu des efforts au niveau de Sévaré pour amener l’état major, le commandant de la zone militaire de Mopti, à occuper Douentza. En désespoir de cause donc les éléments de Ganda iso se sont installés à Douentza, dans les locaux de l’académie de Douentza pendant que le MUJAO était dans les locaux du lycée. Ils ont coexisté ensemble jusqu’à ce qu’il y ait eu une sorte d’accident, si on peut dire ainsi : un Arabe qui a été enlevé et qui est porté à présent disparu. Le MUJAO a estimé que ce sont les éléments de Ganda iso qui ont procédé à l’enlèvement et lui demandait des comptes. La première visite de MUJAO à Ganda iso était pour dire qu’il tient à ce que le Ganda iso retrouve l’Arabe enlevé.

Cet élément était un membre du Mujao ?

Je ne peux pas l’affirmer avec certitude, mais s’ils insistent pour qu’on le retrouve ce que probablement, il y a des liens. Le MUJAO avait demandé au commandant de la base de Douentza, réellement de mener les enquêtes et qu’ils reviendront.

Quand ils sont revenus, ils se sont entretenus de nouveau avec la base de Ganda iso, cette fois-ci en présence même du contrôleur général de Ganda iso et là ils ont vraiment posé des conditions très claires : un, il faut qu’on retrouve l’Arabe vivant ou mort, deux il faut qu’on leur livre les éléments de Ganda iso qui ont procédé a l’enlèvement pour que la charia s’applique. Troisième condition eux MUJAO ils sont une force armée, Ganda iso est une force armée qui coexistent, mais s’ils n’ont pas les mêmes objectifs ils ne pourront pas longtemps coexister ensemble. Le MUJAO demandait en quelque sorte à Ganda iso de le rallier idéologiquement. Comme cela avec le même combat, ils peuvent coexister.

A quand remontent ces faits ?

Peut être un mois. Ceux qui étaient venus de Gao et donc le jour où on dit que Douentza a été prise par le MUJAO, c’est ce jour justement qu’ils sont venus, une forte délégation cette fois-ci. Ils sont venus uniquement pour encercler immédiatement la base de Ganda iso et les désarmer. Ceux-ci enfermés dans leur camp, je suppose, ont évalué le rapport des forces, et ont préféré effectivement rendre les armes. Les éléments de Ganda iso et la délégation venue de Gao se sont rendus chez les notables de Douentza, c’est là que la délégation a dit qu’il n’a pas de problème avec Douentza mais elle ne peut pas accepter qu’il y ait une force armée à Douentza, autre que le MUJAO. Ils ont offert aux éléments de Ganda iso de les rallier.

C’est face à leur refus qu’ils les ont désarmés. A la réplique des notables de Douentza que ganda iso était juste là pour sécuriser Douentza contre le MNLA et qu’il valait donc mieux leur laisser des armes, ils ont répondu qu’ils n’ont pas cette mission. Leur mission est de les désarmer et de rentrer à Gao. Ils n’ont qu’à envoyer une délégation à Gao pour négocier la possibilité de laisser les armes aux éléments de Ganda iso, ont fait comprendre les éléments du MUJAO.

Un responsable de MUJAO aurait déclaré qu’ils sont à Douentza pour y rester de bon

Oui effectivement la délégation est repartie, mais ils ont laissé les éléments de MUJAO à Douentza. Quelle lecture donc je fais de ces événements ? Le MUJAO, contrairement à tout ce qu’on raconte, tout comme Ansar Eddine, AQMI, a le souci d’avoir un territoire. Puisque jusqu’ici on disait que le MUJAO n’était pas concerné par la partition du pays.

L’essentiel pour eux est de leur laisser faire la prêche et appliquer la charia. Une chose est certaine, ils entendent être les seuls maîtres des terres qu’ils occupent, au moins ça c’est la première lecture. La deuxième lecture, c’est que des éléments de la résistance qui pensent pouvoir mener une guerre de type classique contre le MUJAO, Ansar Eddine et AQMI se trompent. La guerre à mener contre ces forces intégristes relève des guerres sûrement de type nouveau. La résistance populaire devait s’organiser en rapport avec les forces armées et de sécurité nationale.

Elle devrait participer de la stratégie générale de récupération des zones occupées. Si les forces armées et de sécurité ne se préparent pas, il y aura toujours des mouvements de desperados pour tenter de libérer le nord. Hors sans organisation méthodique, il est quasiment impossible de libérer le nord. Le cœur seulement n’est pas suffisant. Concernant l’assassinat du consul algérien, évidement je l’enregistre avec une profonde tristesse. Cet assassinat odieux souligne la nécessité pour l’Algérie et le Mali, les frères maliens et algériens, des frères d’armes qui se battent ensemble pratiquement depuis le début des années 50, de conjuguer leurs efforts face à l’occupation du nord Mali.

Que faut-il prôner dans l’immédiat : attaquer les occupants, négocier avec eux ou les laisser progresser ?

(Long silence …) Bon, par rapport à cela, j’avoue qu’aujourd’hui je préfère continuer la réflexion sur ce qu’il convient de faire. J’avais fondé beaucoup d’espoir sur la résistance populaire, mais sans s’adosser carrément à la stratégie d’ensemble de la nation pour la libération du Nord donc qui engage l’Etat malien dont la colonne dorsale est la force armée et de sécurité. Sans cela, il apparaît difficile de libérer le Nord. Hors si j’observe ce qui se passe je ne vois rien qui m’indique aujourd’hui que l’esprit est réellement au delà du discours, à la libération du Nord. Il est vrai que des hommes qui se préparent militairement n’ont pas besoin de rendre publique ce qu’ils sont en train de faire et cela aussi je le comprends parfaitement.

En entendant que l’armée soit prête est-ce qu’on laisse la situation comme telle ?

Bon, je pense que nous autres qui sommes des politiques nous ne pouvons que mobiliser l’ensemble du peuple malien, pour que l’esprit soit à la récupération des terres du Mali

Sinon présentement l’esprit n’est pas prêt à cette récupération ?

Bon, quand j’écoute les médias, je n’ai pas le sentiment en écoutant les médias d’Etat que l’esprit est à la mobilisation permanente. Aujourd’hui, j’étais en train de dire à un ami que dans la phase actuelle chaque fois qu’on ouvre une télévision, une radio où les trois chaînes de la radio malienne, on devrait entendre particulièrement Bazoumana Sissoko en train de mobiliser le peuple malien pour la récupération de ses terres. Mais j’ai l’impression que les programmes sont particulièrement musicaux, culturels et ne sont pas conçus pour la libération des zones occupées du pays. Je n’ai pas ce sentiment mais la classe politique fait son devoir honnêtement, particulièrement la société civile regroupant les citoyens des régions du Nord. Cette société civile là devrait être mobilisée 24 heures sur 24 pour la conscientisation de la jeunesse malienne, en vue d’être prête réellement à la libération du Nord.

Président, le MNLA a condamné l’occupation de Douentza par le Mujao, Qu’en pensez- vous ?

Moi je crois que là c’est une lutte simplement entre factions armées. Et le MNLA particulièrement, je connais les dirigeants, sont pratiquement tous du Gourma ; et Douentza faisant partie du Gourma, je comprends parfaitement pourquoi le MNLA estime en faire sa chasse gardée. L’occupation de Douentza par le Mujao peut être lue par le MNLA comme une occupation par des forces étrangères alors que le MNLA considère que cela fait partie de l’Azawad, qui est son territoire étant donné qu’ils n’ont pas encore changé, à mon avis, leur position qui est que l’Azawad est totalement indépendante et totalement différente du reste du Mali. Donc je comprends parfaitement cette protestation qui est en fait : « vous avez occupé mes terres ».

Et présentement le Mujao est à Douentza et vous êtes de Douentza. Qu’est-ce qui se passe et aujourd’hui à Douentza comment les choses se déroulent ?

Bon ! je pense que le seul fait que les Ganda Izo ait refusé de rallier le Mujao est significatif de l’état d’esprit des populations de Douentza qui sont en train de subir l’occupation par du Mujao.

L’application de la charia sera-t-elle acceptée par les populations de Douentza ?

Je ne suis pas sûr du tout que la population de Douentza se pliera à l’application d’une charia autre que ce qu’ils comprennent du Saint Coran et des hadiths. Je m’attends à ce que la population résiste de toutes ses forces à l’application de quelque chose qui est totalement étranger réellement à l’Islam.

Votre mot de la fin ?

La question dite de Douentza, comme toutes les autres questions du Nord, est une question d’ordre national, donc c’est tout le peuple malien qui doit se mobiliser. Si le Mujao occupe aujourd’hui Douentza, il peut bien être tenté d’avancer si les forces armées restent stationnaires. Jusqu’à quand le Mujao va observer le modus vivandis qu’il y a aujourd’hui. C’est d’attirer l’attention du peuple malien, dans son ensemble, et surtout l’attention du gouvernement de la république du Mali et de ses forces armées sur le fait qu’une situation qui reste aussi stationnaire représente des chances offertes au Mujao à Aqmi à Ançar Eddine, réellement de transformer complètement l’état d’esprit des citoyens des terres occupées.

Propos recueillis par Moussa Dagnogo

Boukary Daou

Le Républicain du 04 Septembre 2012