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L’Amérique a élu le fils d’un Kenyan à sa tête. L’Afrique, pleine d’espoir, attend beaucoup de Barack Hussein Obama. S’il ne change pas le monde, il brisera le cœur de millions de Noirs.

Une icône est née. Pendant de longues années, je me suis pris à rêver. Je voulais assister à la naissance d’un mythe. Je voulais connaître une figure rassembleuse solidaire qui brise des siècles de divisions.

Souvent, malgré les images, je mettais en doute les valeurs prêtées à tous ces héros comme Che Guevara, Marilyn Monroe, Gandhi, Martin Luther King Jr. Je me lamentais contre ces médias qui nous fabriquaient les chevaliers des temps modernes souvent sportifs et quelques fois kamikazes. Je n’étais pas convaincu et voilà Barack. En un rien, il a conquis le monde. Le lot de goodies (pins, masques, marionnettes) à son effigie en est la preuve.

Il m’a bouleversé sur mon propre champ idéologique. Je découvre en lui une figure, humaniste, humble, un bon samaritain. « C’est la gentillesse d’accueillir l’étranger quand la digue se rompt, c’est la générosité du travailleur qui préférerait réduire ses heures plutôt que de voir un ami perdre son emploi, qui nous font traverser nos heures les plus sombres », dira-t-il lors de son investiture.

Il m’a bluffé sur mon champ professionnel. Mieux que quiconque, il a su maîtriser les médias de masse en adressant des discours personnalisés à ses militants, en tissant un réseau d’amis et de sympathisants sur le Net, en inondant les chaînes américaines de publicités. Ce mythe n’a pas le droit de décevoir.

Pourtant j’ai scandé Obama, Nobama ! Je n’ai pas soutenu le candidat noir. J’évite de le crier haut et fort parce qu’à chaque fois, j’ai droit à des commentaires, voire des insultes : c’est une honte qu’un Noir ne soutienne pas un frère de couleur. Heureusement que les Blancs ne se soient pas appropriés ce genre de commentaires, sinon ils n’auraient pas massivement voté pour Barack Obama.


Ma réticence à le soutenir reposait sur plusieurs points.
Je fais partie de cette catégorie de personnes qui obtiennent difficilement ce qu’elles souhaitent. Peut-être qu’au fond de mon cœur, je voulais que ce soit lui. Impossible était le nom de la mission. Je ne cherche pas à me dédouaner mais la société dans laquelle nous vivons est pleine de désillusions, de rêves inaccessibles, de gens qui piétinent nos espoirs. L’être humain est trop blasé en ce début de siècle pour croire à un miracle.

Moi, je lui ai préféré Hillary Clinton. Obama, je ne le connaissais pas. Il y a deux ans, j’ai lu un petit article sur ses ambitions présidentielles dans Jeune Afrique. Je lui ai ri au nez. Un drôle de plaisantin ! Candide version année 2000 ! Ce n’est pas avec un nom et un physique comme le sien que l’on devient Commander in Chief. Aux Etats-Unis, les Noirs qui réussissent sont des artistes : Beyonce, Will Smith, des sportifs avec un corps en V à la Serena Williams ou à la Mohamed Ali.

Obama est trop sahélien, à l’Ouest des clichés américains. Non, j’ai voté Hillary Clinton parce que fraîchement débarqué aux USA, à l’Université de Columbia, j’ai apprécié la ferveur de ses supporteurs sur le campus quand elle voulait être sénatrice de l’Etat de New York. Mon soutien à Hillary vient d’un constat bouleversant.

Nous, hommes, dans la grande majorité, avons échoué. Nous avons brutalisé nos peuples. Nous avons dirigé nos pays avec égoïsme et violence. Il est temps de céder la place aux mères (toutes sauf Tipi Livni, ministre des Affaires étrangères d’Israël).

En réalité, les femmes débordent d’humanisme, de générosité et d’intelligence humaine et affective. Qui mieux qu’elles peuvent valoriser la vie humaine ? Je me suis dit qu’avec Hillary à la tête de la Nation la plus prospère du monde, le ton était donné au monde entier. C’est ainsi qu’on aurait vu émerger des femmes présidentes à travers les cinq continents.

Mais voilà, he did it ! Barack Hussein Obama est donc le premier président noir de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique, de père kenyan venant du fin fond du village de Nyangoma-Kogelo. J’imagine sa grand-mère aux dents cassées boire sa bouillie dans le dining room de la Maison Blanche.

Un Black à Washington, ça force le respect à plusieurs niveaux. On peut ne pas connaître son père et réussir. On peut être le dernier et finir premier à condition d’avoir des valeurs, de développer l’amour de son prochain, d’être ambitieux, de croire fort en ses idées et de les défendre contre vents et marées.

Maintenant, la surprise fait place à la réalité. Que la star cède la place au président qui aura droit à une très courte période de grâce (conjoncture économique oblige), le temps que son équipe se rode et se penche sur les dossiers. En attendant, nous mesurons les enjeux et l’Afrique plus que jamais se demande ce que le président des USA va faire pour elle. Contrairement à d’autres qui l’ont précédé, Obama a une mesure parfaite des réalités géopolitiques. L’Afrique est dans ses pensées.

Son discours d’investiture en est l’écho. « Ainsi donc, à tous les peuples et gouvernements qui nous regardent aujourd’hui, des plus grandes capitales au petit village natal de mon père : sachez que l’Amérique est l’amie de chaque nation et de chaque homme, femme et enfant qui aspirent à un avenir de paix et de dignité, et que nous sommes prêts, de nouveau, à assumer notre rôle dirigeant ». Cela ne suffit pas pour nous sortir de la misère, mais c’est un message de paix et d’amitié qui ne crée pas une dualité, un monde manichéen.

A ce message de paix, s’ajoute la volonté de Obama d’aider l’Afrique. Pour persévérer dans cette voie, il doit rester fidèle à son pragmatisme. « Ce que les cyniques ne comprennent pas, c’est que le terrain sous leurs pieds a glissé – que les arguments politiques dépassés qui nous ont dévorés pendant trop longtemps ne sont plus valables. La question que nous posons aujourd’hui n’est pas de savoir si notre gouvernement est trop grand ou trop petit – mais s’il peut aider les ménages à trouver un emploi convenablement rémunéré, des soins médicaux qu’ils peuvent se payer, et une retraite qu’ils vivront dans la dignité », a-t-il dit.

Ce pragmatisme s’adresse en premier lieu au peuple américain dont il a identifié les préoccupations. Voilà, cette vision ne suffit pas pour perpétuer le mythe chez nous Africains.

En revanche, Barack Obama, Hillary Clinton et Susan Rice doivent se battre pour garantir à l’Afrique un siège de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations-Unies, se battre pour lever l’embargo sur Cuba et fermer Guantanamo.

Cette nouvelle administration est amenée à prouver que les démocrates savent gérer les conflits en arrêtant la crise au Darfour, au Congo. Pourquoi ne pas envisager une intervention militaire sous l’égide de l’ONU ? Que cette intervention ne soit pas motivée par des questions d’ordre économique et pétrolier, mais plutôt par la défense de la vie humaine et la promotion de la paix.

J’ai maudit le gouvernement de Bush quand j’ai appris qu’il déboursait 700 milliards de dollars pour aider le secteur financier américain alors que nous, il nous en faillait nettement moins pour combattre le Sida, la malaria, le paludisme… la pauvreté.

Cette nouvelle Amérique, si elle veut bien faire, devrait remercier tous les peuples qui lui ont fait confiance, elle devrait s’atteler à tenir ses engagements. Barack Obama a promis de lancer, après son élection, un plan de 50 milliards de dollars sur cinq ans pour lutter contre le VIH dans les pays au Sud du Sahara. A suivre.

Par ailleurs, Obama doit être la voix des sans voix. Il doit lutter contre les injustices, notamment celles subies par les peuples sans défense. Le monde musulman, le Mali en particulier est très sensible à la cause palestinienne. J’espère qu’il comprendra et fera savoir à Israël que c’est criminel de massacrer des femmes, des enfants, de pauvres innocents.

La réponse aux lancements de roquettes est de loin démesurée, barbare, lâche et criminelle. Les qualificatifs sont illimités. Comment une nation qui a connu tant de souffrance, peut-elle à son tour commettre de telles atrocités ?

Obama, nous l’espérons fera de son mieux pour ramener les sionistes à la raison et garantir la protection des civils pour au final permettre la création d’un Etat palestinien. C’est ainsi qu’il instaurera le leadership américain.

Hope , l’espoir, gardons notre calme. Je veux rêver. Je veux croire que Barack Obama est de bonne foi, prêt à aider l’Afrique à sortir de la misère matérielle en lui accordant plus de dons pour construire prioritairement des hôpitaux et des écoles mais aussi en aidant nos économies à se doter d’industries.

Il s’est adressé dans son discours « aux peuples des nations pauvres : nous promettons de travailler avec vous à faire prospérer vos fermes et couler des eaux limpides ; à nourrir les corps décharnés et les esprits affamés ». Ces propos m’ont bouleversé.

Il faut de vrais transferts de technologie, il faut permettre à plus d’étudiants maliens et africains d’aller dans les universités américaines. Il faut davantage de techniciens dans nos pays pour superviser techniquement nos cadres comme c’est le cas actuellement avec certains projets de la Banque mondiale et de l’USAID. Obama a un lien exclusif avec l’Afrique. C’est un enfant du continent.

S’il ne nous aide pas, ce sera une tragédie car personne mieux que lui n’est en mesure de défendre nos intérêts à moins de faire élire Nelson Mandela là-bas. Yes we can ! Plus sérieusement qu’il ne devienne pas comme ces politiciens qui expliquent leur incapacité par la crise financière. Barack a déjà fait l’impossible.

Dans tous les cas, le héros est là. La famille kenyane et les parents de Michelle Obama passeront les vacances en ville ou bien même à Camp David en compagnie des Sarkozy, Brown… En attendant le fils « Barack à la Maison Blanche », ce sacre est plein d’enseignements. J’ai souvent demandé à Dieu ce que le monde avait pu lui faire pour qu’il nous laisse avec Bush. Ce monsieur qui m’a enlevé tout ressentiment positif pour l’Amérique.

Aujourd’hui, je comprends, les années Bush, et tout son lot de malheurs représentaient le sacrifice nécessaire pour permettre l’émergence d’un Noir à la tête des USA. Une élection qui nous a montré que l’Amérique n’était pas raciste. Et dire que j’ai douté moi qui ai fait mes études à New York. Je m’y suis senti presque chez moi.

Mes amis étaient principalement blancs et asiatiques. Avec eux, je n’ai subi aucune discrimination. My bad, mon tort. J’ai mis en cause leur capacité de ne pas voter pour un homme à cause de sa couleur. Ils m’ont prouvé le contraire. Voilà, c’est cette Amérique que nous aimons, attentionnée, humble, consciente de son poids et de ses responsabilités envers le monde.

A Obama, nous lui disons Yes, Mister President ! Vous n’avez pas le droit de briser un mythe ne serait-ce que pour ne pas démolir le nouvel état d’esprit qui commence à nous habiter. Pour notre génération, vous êtes un mythe… vivant. C’est vrai, je ne vous ai connu et écouté qu’après votre élection mais vos mots pansent mes blessures, me donnent espoir. Les chantiers sont gargantuesques, mais j’espère que vous transcenderez les difficultés du pouvoir. Vive le mythe !

Birama Konaré

02 Février 2009