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La liste du nouveau gouvernement a été rendue publique hier dans l’après-midi. Selon plusieurs sources, l’accouchement n’a pas été facile et pourrait avoir des répercussions sur la cohésion et la stabilité non seulement du RPM mais aussi de la coalition de partis et associations qui a soutenu la candidature d’IBK.

Dès le lendemain de son investiture, le président IBK a procédé au choix de son tout premier chef de gouvernement. En nommant à ce poste un technocrate présumé chevronné et qui n’aurait aucune attache politique, le chef de l’Etat semble baliser le terrain pour mener à bien son quinquennat qui s’annonce comme une période de transition, cette fois légale. Car, à n’en pas douter, malgré les profondeurs du projet de société sur la base duquel il a été largement élu par le peuple malien, les deux premiers essentiels auxquels l’homme doit faire face sont la relance économique et la refondation de la nation.

Sur le premier point, Oumar Tatam Ly, banquier et fin connaisseur des rouages de la finance internationale, peut jouer un rôle crucial notamment dans la gestion et l’utilisation des fonds promis au Mali pour sa reconstruction nationale.

Le deuxième point est une question de réformes politiques et institutionnelles dont le président de la République, longtemps dans l’arène politique notamment aux commandes de l’Etat, Premier ministre pendant six ans et président de l’Assemblée nationale pendant cinq ans, est fortement imprégné. En premier lieu, il incombe au nouveau chef de l’Etat d’organiser des élections législatives crédibles et transparentes qui auront pour mérite principal de doter l’hémicycle de députés plus légitimes et légaux que l’Assemblée nationale actuelle dont le mandat a été arbitrairement prolongé sans consultation populaire.

Cependant, pour atteindre ces objectifs, le chef de l’Etat et son Premier ministre doivent s’entourer des hommes et des femmes qu’il faut, autrement dit, constituer un gouvernement de mission, une équipe réduite dont les membres ne seront pas focalisés sur des agendas personnels ou partisans. Une équipe dont la constitution incarne le changement promis par le candidat IBK et attendu par le peuple malien qui l’a élu dans sa grande majorité pour ce faire.

Or, pendant les heures qui ont suivi la nomination du Premier ministre, le président Kéita a eu énormément de mal à constituer cette équipe de mission. Pour certaines raisons.

Sans consultation préalable

En premier lieu, IBK, dans sa conquête du pouvoir, a eu besoin de former une coalition avec certains partis politiques et des associations de la société civile, dont les responsables attendent forcément des dividendes de leur soutien. Une fois élu, IBK a affirmé n’avoir rien promis à personne. Pourtant, il n’avait auparavant refusé aucune aide, donnant l’impression de partager « le gâteau » une fois la victoire assurée. Pire, au lendemain du premier tour, sachant sa victoire inéluctable, le candidat IBK et sa coalition ont été rejoints par une nuée d’acteurs politiques qui avaient la ferme intention de ne pas se faire oublier une fois leur mentor intronisé. A ceux-ci également, le président du RPM n’avait pas fermé la porte mais n’a dit non plus à personne qu’il n’avait pas besoin d’aide.

Avant tous ceux-ci, quoi qu’il s’en défende sans convaincre, IBK a eu le soutien ferme de certains milieux islamiques et de cercles de militaires, ce qui a fait dire à plus d’un observateur que le nouveau président pourrait être un jour l’otage de ces groupes. Ils n’étaient pas les seuls à s’en inquiéter. En effet, conscients qu’ils avaient leur chance à jouer sans avoir recours à des forces extérieures à leur parti, des responsables, cadres et militants du RPM étaient contre toute coalition pouvant aboutir à un gouvernement d’ouverture ou élargi à des alliés encombrants.

Du reste, les dissensions n’ont pas manqué de se manifester avant même la formation de son premier gouvernement.

D’abord, on reprocherait à IBK d’avoir choisi un Premier ministre en dehors du parti. Pire, il l’aurait fait sans avoir consulté au préalable les autres membres du Bureau politique national a fortiori les composantes de la coalition. Sans manquer de critiquer le chef de l’Etat accusé de se laisser manipuler par des « conseillers occultes » sortis de nulle part, ses camarades du Bureau politique national ont accepté le fait accompli, se promettant de jouer les premiers rôles dans la composition du futur gouvernement. Là encore, c’est IBK qui va se révéler fin dribbleur et prendre tout le monde à contrepied. Et former un gouvernement sans avoir consulté, comme Cheick Modibo Diarra, ni les membres du Bureau politique national du RPM ni la classe politique ou la société civile, se contentant des conseils d’un cercle restreint de nouveaux venus.

Le mérite récompensé

Ce dimanche après-midi, les Maliens ont découvert avec stupeur la nouvelle équipe gouvernementale.

Du changement ? Il n’y en aura point. Les militaires resteront bel et bien. Le général Moussa Sinko Coulibaly, pour avoir organisé une élection présidentielle jugée crédible et démocratique malgré les nombreuses réserves. Le colonel Abdoulaye Koumaré, pour avoir bien géré le département des transports et des infrastructures pendant la transition. Abdel Karim Konaré revient à son ancien département, le ministère du commerce et de l’industrie qu’il avait quitté pour celui des finances. L’homme avait fait ses preuves en réglant le litige qui opposait les deux grandes tendances du monde des affaires avec la mise en place d’un collège transitoire. Les hausses vertigineuses des prix des denrées de première nécessité pendant le mois sacré de ramadan ont pu être évitées sous son magistère au département de l’industrie et du commerce. Il a également surpris lors de son bref passage au Ministère des finances où il a pu résister à toutes les pressions.

La note interne du FMI qui avait suscité beaucoup de polémique a fait l’objet d’une attention particulière par M. Konaté au cours de son bref passage aux finances. Où aucune dépense extrabudgétaire n’a pu être effectuée. Il a bien tenu les Finances Publiques avec une augmentation de recouvrement des ressources internes.

Pour le reste, c’est le retour des vieux chevaux, y compris les plus décatis et les plus incompétents sous l’ère d’Alpha Oumar Konaré ou le règne d’Amadou Toumani Touré. Mais aussi le retour sur scène d’un ex-combattant de la rébellion armée des années 1990.

Au bout du compte, les Maliens qui aspirent au changement se retrouvent avec les mêmes têtes que celles qui animent la scène politique nationale depuis plus de vingt ans. Seule satisfaction, l’entrée de Moussa Mara, l’un des rares maires corrects de ce pays.

Cheick TANDINA

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Un banquier à la primature : le revers de la médaille

Les quelques rares Maliens qui disent connaître Oumar Tatam Ly retiennent de cet économiste un homme compétent, intègre et rompu à la tâche. Ces qualités seront-elles pour autant suffisantes pour relever les nombreux défis qui assaillent notre pays ?

Depuis sa nomination, le jeudi 05 septembre 2013, le Premier ministre du premier gouvernement post-crise fait l’objet de débats tant dans les milieux politiques que dans les «grins» et autres salons feutrés de la capitale malienne. Mais ils sont peu nombreux les Maliens à pouvoir se prononcer sur l’homme qui, jusqu’à sa promotion récente à la Primature, était presque méconnu du grand public. Une situation qui du reste fait que beaucoup lui accordent en ce moment le bénéfice du doute en attendant de voir Oumar Tatam Ly à la tâche. Toutefois, les rares «privilégiés» qui ont une idée de ce banquier de 49 ans disent de lui qu’il est une sorte d’IBK en miniature, c’est-à-dire, un homme à poigne, compétent et intègre. Bien plus que son mentor, M. Ly serait un homme rompu à la tâche. L’autre atout du nouveau chef du gouvernement, c’est sa grande maîtrise des rouages des institutions financières internationales, ce qui, de l’avis d’observateurs, peu bien être déterminant dans la relance économique d’un pays qui en a fort besoin.

D’ailleurs, la nomination de ce grand «anonyme» à la tête du nouveau gouvernement, selon plusieurs analystes politiques, n’est guère surprenante en ce sens que le nouveau président de la République pouvait difficilement se départir de la soif de changement exprimée par le peuple du Mali lors de la dernière présidentielle et bien avant. Changement qui devra s’opérer d’abord à travers le choix des hommes appelés à conduire les affaires publiques. En effet, d’aucuns estiment qu’en portant Oumar Tatam Ly à la tête de la Primature, Ibrahim Boubacar Keïta a montré sa volonté de prendre sa distance vis-à-vis de la classe politique d’autant plus que ses électeurs auraient difficilement cautionné que leur désir de changement soit dilué dans la reconduction d’un de ceux-là qu’ils considèrent être les fossoyeurs de la République pour avoir été de tous les régimes depuis l’avènement de la démocratie pour nombre d’entre eux.

A donc analyser de près, on peut bien penser que le Mali ne pouvait avoir meilleur Premier ministre pour rassembler ses fils, retrouver son autorité perdue et lutter véritablement contre la corruption, trois défis parmi les priorités auxquelles les nouvelles autorités sont appelées à faire face. Mais ce qu’il nous parait utile de souligner et qui est l’avis de plusieurs autres Maliens, c’est que le choix d’un technocrate éminemment économique à la tête du gouvernement de la nouvelle transition résonne bien comme le dessein de notre nouveau président de la République à donner la priorité à la relance économique du pays, bien avant la réconciliation nationale qu’il reconnait lui-même être un défi pressant. Cette remarque est d’autant pertinente et légitime que beaucoup d’autres observateurs s’interrogent de nos jours si le banquier, fut-il le plus chevronné de notre planète, pourrait conduire à bon port le projet de réconciliation nationale plus que jamais chère à notre nation, s’il n’a pas une certaine connaissance de notre terroir, surtout ses réalités culturelles et sociales. Pire, le nouveau Premier ministre, pour avoir passé l’essentiel de sa carrière professionnelle dans les institutions financières régionales et internationales, a beaucoup à apprendre de l’administration d’Etat qu’il est appelé à moderniser pour la rendre beaucoup plus efficace. Aussi, sous sa conduite, le gouvernement qui vient d’être mis en place devra opérer d’utiles et nécessaires reformes sur le double plan politique et institutionnel alors que M. Ly ne réclame aucun passé dans ces domaines. C’est ainsi dire que Oumar Tatam Ly, en dépit des qualités qu’il est censé avoir, pourrait bien avoir du mal à s’accommoder avec certaines réalités du terrain. Ce qui parait beaucoup comme l’autre revers de la médaille qui plombe le choix du nouveau Premier ministre.

Bakary SOGODOGO

Le Prétoire du 9 Septembre 2013