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Les interrogations se multiplient autour de l’école malienne. Les inquiétudes aussi. Que ce soit au niveau des parents anxieux pour l’avenir de leur progéniture, à celui des enseignants consciencieux qui assistent à la montée des pratiques déviantes, ou encore à celui des jeunes gens, complètement perdus dans les revendications de leurs professeurs. Le désarroi ambiant ne déboussole pas tout le monde. Certains capitalisent l’incertitude et en tirent de substantiels bénéfices.

Il y a quelques années, l’expression « notes sexuellement transmissibles (NST) » était entrée dans le langage courant des écoles et elle décrivait sans fard le comportement de certains enseignants et de certaines étudiantes. Plus tard, une expression aussi peu glorieuse – « notes argentées » – a pris le relais.

Elle aussi est très explicite. Elle décrit cette pratique qui consiste à réunir une grosse somme d’argent, puis de la remettre à un professeur ou à un intermédiaire pour s’assurer le passage, soit à un examen, soit à la classe supérieure.

La principale difficulté pour ceux qui choisissent d’emprunter ce raccourci est bien sûr de trouver les fonds auprès d’un bailleur généreux. Car une fois ce préalable rempli, tout le reste coule de source. « L’acheteur » peut se permettre de sécher les cours et de faire acte de présence le jour de l’examen.

Mais même cette formalité minimale n’est pas remplie par de gros clients qui estiment avoir payé suffisamment cher pour n’être pas obligés de se déplacer par dessus le marché. Ils se limitent à envoyer un observateur le jour de la publication des résultats pour vérifier que le contrat a été bien respecté.

La montée rapide du phénomène des « notes argentées » a eu comme conséquence prévisible l’arrivée massive dans ce créneau de personnes en quête d’enrichissement rapide et qui pratiquent une politique de la terre brûlée. C’est à dire qu’elles opèrent vite, essaient de ramasser le maximum sans précaution, ni garde-fou.

C’est cela qu’a fait l’escroc qui se trouve au centre de notre récit d’aujourd’hui. Tout a commencé pour notre équipe de reportage par une rencontre au commissariat de police du 12è Arrondissement. Nous y avons trouvé un groupe constitué de 72 étudiants, filles et garçons.

Des cas à « arranger » :

Lorsque nous les avons interrogés sur la raison de leurs mines effondrées, ils se sont littéralement bousculés pour narrer la malchance qu’ils avaient eu de tomber sur l’un des plus grands escrocs qu’ait à ce jour connu notre système éducatif.

L’homme se nomme BK. Il a 42 ans, est ingénieur en aéronautique et se trouve par dessus le marché être le coauteur d’un livre de mathématiques que l’on trouve sur le marché malien.

Il vit à Boulkassoumbougou, mais passe le plus clair de son temps au centre-ville où il possède de nombreux contacts dans le milieu universitaire. Avec son début de calvitie et ses manières affables, BK sait inspirer la confiance, voire la sympathie. Atouts dont il a largement usés pour arriver à ses condamnables fins.

Tel est l’homme arrêté le mercredi 13 février par les éléments de la brigade de recherche et de renseignements du commissariat que dirige le commissaire divisionnaire Moussa Balla Diakité.

Tout est parti des examens de la faculté de Sciences juridiques et politiques de l’Université de Bamako. Peu de temps avant que ne se tiennent ces évaluations, notre ingénieur avait pris contact avec un groupe d’étudiants à qui il a promis de le passage en classe supérieure en échange du versement par chacun d’eux de la somme de 75.000 francs.

Interrogé par les jeunes gens sur le modus operandi qu’il se proposait de suivre, BK expliqua que lors de ses études en Russie, il avait côtoyé de nombreux professeurs de l’actuelle FSJP. Il lui était donc facile de contacter ses anciens camarades de promotion pour « arranger » le cas de ses clients.

L’ingénieur sut se montrer si convaincant que certains s’acquittèrent séance tenante de la somme réclamée. Ceux-ci reçurent en échange un reçu ainsi libellé : « Je soussigné BK domicilié à Boulkassoumbougou, rue (…) porte (…) m’engage à restituer la somme de… (les sommes variaient de 50.000 à 75.000 F) en cas de non satisfaction concernant un problème nous liant« .

L’escroc se montrait méticuleux. Lorsque les 75.000 F n’étaient pas intégralement versés, Konté mentionnait sur le reçu manuscrit qu’il délivrait, le montant du reliquat à payer ainsi que le délai au bout duquel cet engagement devait être tenu.

En outre pour mettre en confiance ses clients, Baffal leur assura que pour eux, il serait joignable à tout moment. Il ajouta donc sur le reçu le numéro de son cellulaire. A raison de 72 souscripteurs (tous identifiés et recensés par la B.R. du 12e arrondissement), l’escroc a fait main basse sur 5.400.000 francs.

Les choses se gâtèrent à la proclamation des résultats. Aucun des 72 n’a vu son nom sur la liste d’admission. Certains ont fait des réclamations et dans la liste définitive, leur nom n’apparaissait toujours pas.

L’inquiétude commença alors à gagner les souscripteurs et un groupe de 7 étudiants fut désigné pour dénouer cette affaire. Le chef de ce groupe appela BK pour lui faire part de l’échec de ses « protégés ».

L’homme ne se troubla pas et il demanda à ses correspondants de ne pas s’inquiéter. Il affirmait qu’il avait eu connaissance de la situation et qu’il était en train de gérer celle-ci avec ses complices dans certaines structures administratives de la faculté.

Il donna rendez-vous aux sept à leur lieu de rencontre habituel le vendredi 1er février. Là, il expliqua aux représentants des 72 qu’il était en train d’actionner son réseau de camarades pour leur donner satisfaction.

Un chèque de 700.000 francs : Après cette première rencontre, un autre rendez-vous fut fixé au lundi 4 février aux environs de 19 heures. BK n’apporta pas d’éléments nouveaux. Il se contenta de répéter les explications et les apaisements donnés trois jours plus tôt.

L’escroc assura ces jeunes amis qu’il serait prêt à les rencontrer chaque jour pour les informer des avancées de ce dossier. Les étudiants anxieux acceptèrent volontiers cette proposition.

Mais le jour suivant (un mardi 5 février) un groupe d’impatients réclama le remboursement de la somme versée. BK promit de revenir avec l’argent le mercredi. Il prétendit avoir un chèque de 700.000 francs chez lui, sur lequel il prélèverait de quoi désintéresser ses « clients« .

Le mercredi 6 février, l’homme ne se présenta pas au rendez-vous. Contacté au téléphone par un des étudiants, il se prétendit coincé par une affaire à traiter, mais maintint le rendez-vous pour plus tard dans la journée.

Les sept virent dans ce report un signal alarmant et comme Konté avait mentionné son adresse sur les reçus, ils décidèrent d’aller le coincer chez lui.

Les renseignements portés sur le document étaient exacts et au moment où le petit groupe d’étudiants déboucha à proximité du domicile de BK, il vit ce dernier qui s’apprêtait à enfourcher sa moto Jakarta. L’homme entendit les étudiants le héler.

Il se retourna, les reconnut, sauta littéralement sur son engin qu’il fit démarrer en trombe. Cette fuite (il n’y avait pas d’autre mot pour décrire ce qui s’était passé) laissa les sept complètement désemparés.

Ils finirent par s’adresser à un groupe jeunes assis à la porte et demandèrent si ce domicile était effectivement celui de l’ingénieur. La réponse fut positive et l’un des jeunes qui se présenta comme le jeune frère de BK les interrogea sur le but de leur présence.

Les étudiants se concertèrent et décidèrent de tenter un arrangement social en faisant part de leur problème aux membres de la famille de BK. « Nous avons été écoutés avec égard« , nous a rapporté l’un d’eux rencontré au commissariat.

Mais la famille visiblement désorientée par l’ampleur de l’affaire, ne put dégager de solution immédiate. Elle demanda aux jeunes gens de repartir. « Quand BK sera là, nous allons lui parler« , leur assura un des proches de BK.

Sans défense :

Le groupe comprit qu’il n’y avait plus à hésiter et qu’il fallait porter l’affaire à la police. Au commissariat du 12è, les étudiants trouvèrent l’adjudant-chef Lamissa Coulibaly, un homme d’expérience, habitué des dossiers délicats.

Le policier, après avoir attentivement écouté les jeunes, leur conseilla de rester au commissariat et d’attendre avec lui. Il se proposait d’entrer en contact avec BK et de le faire venir là également.

On trouva une pièce où faire asseoir les jeunes et Coulibaly commença sa traque. Celle-ci fut longue, car l’escroc échaudé par l’alerte essuyée avait visiblement choisi de faire le mort.

Mais la patience de l’adjudant-chef paya et aux alentours de 4 heures du matin (!) BK fit son entrée au commissariat.

A son arrivée, Lamissa Coulibaly fit venir les étudiants et organisa une confrontation. BK se trouva sans défense lorsque furent produits les reçus établis de sa main. Il faut savoir que l’ingénieur n’en était pas à sa première opération.

Il avait déjà commis ce genre de délit et avait séjourné pour cela dans un commissariat de la capitale.
L’arrestation de BK a fait rapidement le tour de la faculté et ses victimes se sont toutes présentées au commissariat.

Ce sont déjà 72 reçus qui sont entre les mains de l’équipe de l’inspecteur Yoro Traoré, chef de la B.R. Les langues se délient peu à peu. Certains affirment que BK aurait également sévi à la faculté des Sciences économiques et de gestion.

L’escroc devrait être incessamment déféré au parquet de la Commune I. Mais, il est pratiquement acquis que ses victimes n’ont aucune chance de récupérer leurs mises. Elles auront donc doublement perdu en s’aventurant dans le raccourci des « notes argentées« .

Mais ce n’est pas certain que l’écho donné à leur mésaventure préservera d’autres jeunes de la tentation d’une réussite obtenue sans effort. Mais pas sans risque.


G. A. DICKO

18 février 2008.