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Le médiateur de la Cédéao et une partie de la communauté internationale dont la France, sont en train de tout mettre en œuvre pour un retour« honorable» du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) sur la scène après sa déculottée face aux djihadistes au nord du Mali. Cette stratégie, au lieu d’être une solution à la crise, risque de choquer davantage nombre de Maliens qui ne sont pas prêts à pardonner au MNLA pour toutes les absurdités dont ce mouvement est à l’origine.

Blaise Compaoré, médiateur de la Cédéao dans la crise malienne, reçoit régulièrement à bras ouverts les combattants du MNLA, désormais la queue entre les pattes. François Hollande et certains officiels français ne se privent d’aucune occasion pour les présenter comme « un interlocuteur crédible » dans la lutte contre l’islamisme rampant et le terrorisme dans le Nord du Mali. Quant aux principaux concernés, les Maliens, ils observent ce « jeu » avec beaucoup de circonspection et de méfiance.

En effet, dans un pays à plus de 90 % de confession musulmane, vouloir « imposer » un choix entre celui avec lequel il partage au moins des liens religieux (même si leurs méthodes sont généralement désapprouvées) et un groupe d’individus considérés comme des irrédentistes et éternellement insatisfaits, n’ayant jamais hésité « à trahir » la nation pour un oui ou pour un non, le choix risque de ne pas être du tout compliqué pour la majorité des Maliens.

Aujourd’hui au Mali, nul besoin de sondage pour savoir que les populations, en tout cas dans leur grande majorité, sont prêtes à pardonner plus Ançar Eddine et les admettre dans le giron national plutôt que le MNLA. Les raisons sont simples. Les mouvements islamistes n’ont posé comme revendication que l’application de la « charia » selon leur concept. Ils n’ont jamais renié le Mali en tant qu’entité souveraine. Ils sont également perçus comme ceux qui n’ont pas été les premiers à prendre les armes contre le Mali. Maudit soit celui par qui le malheur est arrivé, a-t-on coutume de dire ! C’est en tout cas le sentiment général qui prévaut aujourd’hui au Mali par rapport au MNLA.

Pis, les crimes inqualifiables et totalement inacceptables commis à Aguelhok ont été clairement et solennellement revendiqués par le MNLA. Ces actes ont choqué la conscience nationale malienne. Aujourd’hui, vouloir à tout prix « ramener » le MNLA comme acteur majeur dans la recherche de solutions à la crise risque de compliquer davantage la situation en faisant rallier la majorité des Maliens aux « islamistes ».

Le peuple malien est fier et foncièrement jaloux de sa liberté. C’est un peuple qui a horreur de tout ce qui lui est « imposé » de l’extérieur et en dehors de lui.

En la matière, l’histoire nous enseigne que les colons ont eu beaucoup plus de difficultés à « convaincre » les peuples de cette zone géographique que n’importe quels autres ailleurs dans leur conquête de pénétration en Afrique. Les enseignements et leçons de l’histoire sont tirés pour être mis au profit du présent afin de mieux bâtir le futur. Le Malien n’aime pas être mis devant une situation de « fait accompli » décidée par autrui en son lieu et place, même si cela est supposé être dans son intérêt.

Par contre, dès lors que vous faites preuve de « respect » et de « considération » à son égard, vous pouvez alors tout avoir de lui, même, si généralement cette « faiblesse émotive » lui a joué plusieurs sales tours, dont la crise actuelle constitue un aspect des conséquences profondes.

Pour l’histoire, la forte mobilisation du peuple malien à l’éclatement de la Fédération du Mali était motivée par le discours jugé haineux tenu par le président Léopold Sédar Senghor devant les députés sénégalais réunis à cet effet, pour proclamer le retrait du Sénégal de la Fédération, mais, surtout par le fait que les responsables « maliens » des institutions fédérales avec à leur tête Modibo Kéita, président du gouvernement de la Fédération du Mali, aient été « arrêtés » et « maintenus » contre leur gré par les forces de sécurité de la gendarmerie sénégalaise.

Ce mépris a été à l’époque pour beaucoup dans la mobilisation générale de l’ensemble des forces vives maliennes en vue de « marcher », s’il le fallait, sur Dakar pour aller « libérer les dignes fils du pays » détenus par les « Wolofs ». Le 22 septembre 1960 donc, à l’arrivée des « illustres détenus de Dakar » tout le Soudan français était sur le pied de guerre et mobilisé comme un seul homme.

Pour la circonstance, les Maliens, toutes sensibilités confondues, ont accepté de taire leurs divergences de vue pour parler d’une seule voix. La cérémonie est marquée par la ferveur et l’enthousiasme. Un Modibo Kéita requinqué par une foule en liesse franchit la porte du lycée Technique.

Fervent panafricaniste, l’homme fait honneur à son rang de tribun hors pair en prononçant un discours des plus mémorables et les instigateurs de l’éclatement de la Fédération en prennent pour leur grade : « La République du Mali est née. Le Mali continue. Le mot Mali continuera à résonner comme un gong sur la conscience de tous ceux qui ont œuvré à l’éclatement de la Fédération du Mali et qui s’en sont réjouis ». « Toutes les Maliennes, tous les Maliens doivent accepter tous les sacrifices pour que notre pays puisse sortir grandi, rayonnant de l’épreuve qu’il traverse ».

Cet appel pourrait bien être adapté à la situation que traverse la Mali depuis le 17 janvier 2012 au déclenchement de la plus grave crise que la nation ait connue après l’éclatement de la Fédération du Mali.

Quoi que les Sénégalais aient pu reprocher à l’époque au gouvernement de la Fédération et à son président, le peuple n’en avait cure. Des « enfants de la patrie » avaient été « trahis et humiliés » donc il fallait « laver l’affront » et par tous les moyens. Le Malien de nature a « le sang chaud » comme on aime à le dire dans le jargon de la rue. Il peut être amené à réagir d’abord à certaines situations avant même de chercher à savoir quelles en sont les vraies raisons.

C’est ce même sentiment de fierté et d’attachement à la patrie malienne, qui a amené une partie de la population à manifester à plusieurs reprises ces derniers temps contre le déploiement d’une force étrangère au Mali. Ils ne sont certes pas les plus nombreux. Mais, si l’on n’y prend garde, les « petites erreurs » dans les stratégies d’approche et de règlement de la crise, pourraient vite être « exploitées » par les partisans de l’aile dure de la population et d’une partie de l’armée malienne, en vue de faire basculer les populations, à majorité analphabète et très sensible aux « appels nationalistes », dans les bras des islamistes radicaux.

Pour éviter un tel risque, le langage de »vérité, de respect et de considération » promis par François Hollande, lors de son entretien télévisé sur le plateau de France 24 le jeudi dernier, « pour écrire une nouvelle page des relations entre la France et l’Afrique » doit avoir tout son sens. Les mots doivent être traduits en actes concrets.

En tout cas, sur le dossier malien, la position de la France de Hollande est sans ambiguïté. Après avoir introduit un projet de résolution auprès du Conseil de sécurité des Nations unies, le président français a rappelé la détermination de son pays à « ne céder aucun pouce de terrain au terrorisme » qu’elle pourchassera avec « intransigeance et vigilance ».

Quant à l’éventualité de négociations, en l’état actuel, François Hollande a été là aussi on ne peut plus clair en ces termes « négocier avec qui ? Avec des terroristes ? Des gens qui violent les femmes, amputent les bras et les jambes, détruisent des monuments classés Patrimoine de l’humanité ? Jamais ! » Et de poursuivre, « la France a pour missions de défendre l’intégrité territoriale du Mali et de lutter contre le terrorisme et l’islamisme radical. Elle le fera dans le cadre du droit international en soutien et en appui à toutes les initiatives que les Africains prendront dans ce sens ».

Pour des choix stratégiques, d’aucuns peuvent privilégier l’un des groupes qui sévissent aujourd’hui au nord du Mali par rapport à d’autres. Mais pour le commun des Maliens, ils sont tous les mêmes et doivent être combattus avec la même détermination.

A ceux qui prônent la négociation, les Maliens répondent « dialoguer, oui ! Mais négocier, jamais ! » D’ailleurs si négociation il devrait y avoir, elle va se faire avec qui ? Elle va porter sur quoi ? Pour quel compromis, sans compromission ? Pour quel résultat final que les précédents accords n’auraient pas pris en compte ?

La démonstration de force réussie par le Front uni pour la sauvegarde de la démocratie et de la République (FDR) et le Collectif des ressortissants du Nord du Mali (Coren) à travers la grande marche organisée dans les rues de Bamako, le jeudi 11 octobre dernier, intervient comme un signal pour rappeler que la majorité, demeurée jusque-là docile et silencieuse, commence à véritablement s’impatienter.

En effet, les slogans qu’on pouvait lire sur les pancartes et banderoles ainsi que des propos scandés par les marcheurs, ont été très explicites à ce sujet. Pas de négociation avec les terroristes ! Pas d’auto détermination à plus forte raison d’indépendance ! Respect de la laïcité dans un Mali indivisible ! Pas d’impunité pour les criminels ! Tous au front pour libérer le Nord ! Sont entre autres les slogans et propos qui ont jalonné le parcours des milliers marcheurs sur plusieurs kilomètres dans les rues de la capitale malienne.

Alors, comment concilier des positions aussi extrêmes ? D’une part, se trouvent des groupes terroristes (Aqmi, Mujao) qui ne sont pas des Maliens pour la plupart et des fondamentalistes religieux aux pratiques et méthodes rigoristes et barbares, d’un côté. Et, une population trahie, humiliée, meurtrie et opprimée, qui n’aspire qu’à vivre en paix et en parfaite harmonie et conformité avec les valeurs de liberté, de démocratie, de justice et de solidarité dans un environnement stable, d’autre part.

Si nous n’étions pas dans un monde où « l’intérêt » égoïste prime sur toutes autres considérations, entre ces deux entités, il n’y a pas de conciliation possible. Les crimes commis sont si horribles, le ressentiment si fort et le désir de justice si ardent, que toute solution « arrangée » ne peut être qu’éphémère et aléatoire.

Le peuple malien est fatigué. Son amertume est sans limite. Aujourd’hui, il n’aspire qu’à une seule chose : la libération des régions occupées par des terroristes.

Le monde entier a encore le temps et les moyens d’agir. Il doit le faire vite, sans délai et sans tergiverser aucunement. Après, pourrait être trop tard. Nulle n’y a intérêt.

Ibrahima Sidibé

L’Indicateur du Renouveau du 17 Octobre 2012