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Au Mali, il est aujourd’hui plus que jamais utile de nouer des ponts de dialogue et de compréhension entre la minorité et la majorité.

Le colonialisme a été un des événements les plus dramatiques de l’Histoire africaine avec la Traite.

La colonisation a réussi, d’abord par la politique du « diviser pour mieux régner » et ensuite, en semant les graines tenaces de la chienlit de l’intolérance, de l’extrémisme et de l’explication « scientifique » d’un banal phénomène tribal.

Au Rwanda, la création artificielle d’une « ethnie » tutsie rivale d’une autre hutue, a conduit au génocide de 1994. Des peuples qui avaient toujours vécu ensemble se regardent désormais en chiens de faïence, notamment au Kenya, au Zimbabwe ou en Somalie.

C’est dire que les élites africaines ont la responsabilité historique d’effacer les traces, les survivances de ce cancer qui entrave toute œuvre de développement.

Ce détour me permet d’aborder le cas spécifique du Mali où, depuis l’indépendance, des rébellions ou révoltes successives secouent le Septentrion. A la vérité, il faut dire qu’entre le Nord et le Sud, entre la minorité tamashek (touareg) et la majorité noire, il n’y a jamais eu de dialogue direct, très peu d’échanges et surtout il y a beaucoup d’ignorance.

Il se trouve aujourd’hui des milliers sinon des millions de Maliens qui n’ont jamais vu un Touareg en chair et en os, même s’ils sont citoyens du même pays. Ce n’est pas seulement la faute de la colonisation.

Mais il faut reconnaître que l’œuvre coloniale, du moins dans son agonie, n’a pas facilité les choses en campant des portraits sociologiques sommaires, partiaux, erronés et grossiers des uns et des autres.

Le Noir du Sud est devenu cet éternel enfant fêtard, insouciant, procréateur devant l’éternel, daba à la main et travaillant comme une bête de somme ; le Touareg du Nord s’est vu coller cette fausse représentation de brigand amateur de razzia pour vivre et incorrigiblement esclavagiste, refusant d’aller à l’école ou de se soumettre à une autorité organisée.

En 2008, hélas, comme on le voit au Niger, des Africains font encore appel à d’anciennes puissances coloniales pour arbitrer des conflits qu’un dialogue national sans préalable ni préjugés peut trancher à la satisfaction de tous. Parce que dans un pays, la première règle doit être la connaissance de l’autre et non l’indifférence.

Après 48 ans d’indépendance, il est triste de constater que des préjugés de 1960 continuent encore à alimenter les débats au Mali. Chacun est convaincu de sa vérité et personne ne souffre d’entendre le point de vue l’autre.

Il y a deux semaines, j’ai laissé un message avec mon courrier électronique sur un forum en demandant aux participants de me donner des informations sur la situation à Kidal dans le cadre d’une rencontre avec des étudiants.

Quelqu’un qui se cache lâchement derrière un pseudonyme m’a envoyé un message dont voici l’extrait le plus nauséeux : « Tu montres maintenant ton vrai visage d’ennemi du Mali en revenant fréquenter kidal.info, le site Internet des bandits armés. Continue à faire ami avec ces vipères et tu verras… » S’ensuit une série d’injures, d’appels à la violence et à la haine que je ne peux reproduire ici.

Je ne connais pas les bailleurs de fonds de kidal.info. Cependant, je peux certifier une chose : Kidal.info n’est pas le site de Bahanga et de ses amis. Il y a, parmi les forumistes, des pompiers et des pyromanes, mais, globalement, la majorité des contributions sont faites par des gens pondérés, adultes, mesurés et ayant une connaissance de leur sujet.

En plus, une équipe de modération filtre les messages afin d’empêcher les appels à la haine ou à la violence. Le reste relève de la liberté d’expression. Toutefois, le plus important dans ce message haineux n’est pas l’attaque contre un site, mais la charge négative contre tout un peuple. Et cela m’a rappelé de mauvais souvenirs.


Selon les lois de la guerre

Nous étions au milieu des années 70 à Sendégué (non, ce n’est pas sur la planète Mars, juste un arrondissement de la région de Mopti, sur un bras du Bani). Le gouverneur de région, Ibrahim Harwalo Maïga, un gendarme surnommé « 5400 », deux de ses collègues et mon père étaient en conversation devant la porte d’entrée du bureau d’arrondissement.

Puis, soudain, un gendarme se tourne vers mon père et lui lance en tirant de manière méprisante les lèvres : « Mon commandant, je ne savais pas que vous aviez des amis parmi ces gens-là ! » « Ces gens-là » avaient pour représentant Zeïda, un Touareg de la zone de Menaka, ami de mon père jusqu’à ce que la mort les ait séparés en 1977.

Le paternel avait répliqué au gendarme en ces termes : « Ces gens-là sont des Maliens comme vous et moi, ce monsieur a sauvé la vie de mon fils sans me demander une fortune alors que vos docteurs le disaient condamné. Ces gens-là sont mes amis. Ça va ? »

Le gouverneur Maïga fit un sourire et se contenta de murmurer : « En voilà une discussion ! ». Le gendarme enchaîna : « Je parie que si je prononce tout de suite Diby Sillas, il va détaler comme un lapin ! » Un autre lui répondit : « En tout cas, nous savons tous comment Diby a fini ses jours. Ce type a commis trop d’atrocités dans le Nord… »

Je me souviens que mon père avait cité Sékou Sallah Sidibé, le sage qui repose à Ouoro Boubou (Que Dieu l’accueille dans son paradis) : « La force n’a d’utilité pour le pouvoir que quand il peut la montrer en priant de ne jamais avoir à l’utiliser car, le jour où il en fait usage, il perd sa légitimité ».

Lui, formé dans la mentalité coloniale pour casser du Nègre au profit des Blancs, avait ajouté : « Si vous croyez que Diby Sillas a fait œuvre utile au Nord, détrompez-vous ! Car, les enfants qui ont vu leur père, mère, frères et sœurs sauvagement assassinés n’oublieront jamais.

Ils vivront et grandiront avec la boule de la vengeance dans la gorge. Tôt au tard, ils prendront les armes et cette-fois, 1963 sera une plaisanterie ».

Le lendemain de cette conversation qui s’était poursuivie avec les quolibets et propos racistes du gendarme surexcité qui avait de la peine à se contrôler, nous étions (les enfants du coin) autour de Zeïda qui nous racontait des contes touareg.

Nous aimions beaucoup ceux ayant trait à la cosmogonie locale qui nous représentait un monde féérique.
Peu avant le crépuscule, quand il vit le même gendarme passer, Zeïda lui dit, dans son propre français, sans colère et je reconstitue de mémoire : « Mon frère, ce que tu as dit hier n’est pas bien. Je ne suis pas illettré.

J’ai étudié en arabe et si je ne sais pas écrire le français, c’est parce qu’il n’y pas d’école chez moi.

Je ne suis pas idiot et t’entendre vanter Diby Sillas m’a fait mal. Si tu ne connais pas ce que Diby Sillas a fait, viens chez nous, je vais te le montrer. Un militaire en armes, à la tête d’une troupe, qui débarque dans un village, aligne des femmes, des enfants et des vieillards et se met à les tuer au hasard ne mérite pas l’honneur d’un uniforme.

Je ne te demande pas de m’aimer ou d’aimer les miens, mais tu n’es pas obligé de nous mépriser, de dire que nous avons mérité le massacre de 1963. Si j’étais un paresseux, je ne ferai pas la moitié du Mali assis sur le dos de mon chameau pour gagner ma vie ». Le gendarme a baissé les yeux. Il n’a jamais répondu.

Je pense que chaque Malien du Nord devrait avoir un ami du Sud et chaque Malien du Sud un ami du Nord. Ainsi, des gens comme Bahanga n’auraient jamais existé.

La vraie vie, ce n’est pas faire l’apologie de la barbarie en se disant réaliste. Si l’armée malienne doit faire le travail pour lequel elle existe, ce sera pour protéger le Mali et laisser au Nord l’image d’une force démocratique qui sait défendre la patrie selon les lois de la guerre, sans commettre de crimes.

C’est ce que veut la majorité des Maliens aujourd’hui. C’est ce que voulait mon oncle Zeïda qui avait épousé une peule du Macina en secondes noces, une femme peule très très noire.


Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

03 Juin 2008