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La semaine dernière, j’ai reçu l’invitation d’une association pour participer à un colloque sur le thème : « Le peuple touareg à la recherche d’une autonomie ». Dans le courriel, il était spécifié que je devais présenter une communication ainsi libellée : « La crise au Mali et au Niger : revendication identitaire légitime ou excroissance saharienne du phénomène Al-Qaïda ».

J’ai refusé sec l’invitation. Non pas par ignorance crasse des enjeux en cours dans le Septentrion malien mais par principe. Je considère que la crise dans cette région est une affaire purement malienne.

Je ne vois pas en quoi des individus postés à 8 000 km d’une réalité en deviendraient des experts à moins que leur passion ne cache des motifs inavouables.

Je verrai du même mauvais œil des Maliens organiser un symposium sur le thème : « Autonomie pour le peuple corse maltraité par la France » ou des Ghanéens phosphorer sur le slogan : « Liberté pour l’Irlande du Nord ».

En plus, si sans fausse modestie, je suis familier des questions de banditisme international, je suis complètement ignorant des arcanes du terrorisme.

Cependant, cette invitation a eu, pour moi, un côté positif parce qu’elle m’a permis de revisiter la « rébellion » d’Ibrahim Ag Bahanga et de son cousin Hassan Ag Fagaga qui, depuis mai 2006, ont décidé d’entrer en dissidence contre l’autorité de l’État et d’imposer leurs humeurs à tout le Nord malien.

Car, pour un pays confronté de si près au péril de la famine, les turpitudes de Bahanga sonnaient au départ comme des coups de feu sur une ambulance aux gyrophares actionnés. Mais a-t-il encore vraiment les moyens de nuire au point de déstabiliser la nation tout entière ?

Bahanga au banc de la société

A l’évidence, Bahanga s’est mis en marge de tous les cadres de concertation créés au Mali. Il a fait fi du Pacte national, des Accords d’Alger voire ceux de Tripoli.

Souvent, c’est le départ de l’armée malienne de Kidal qu’il réclame, puis un allègement du dispositif de sécurité. Il prend des otages quand il veut, les libère quand il en décide, sans jamais avouer si des envoyés très spéciaux lui ont remis quelques valises bien lourdes de devises.

Toutefois, à présent, personne ne peut saisir exactement les motifs des caprices de Bahanga. Et le cas de son cousin Ag Fagaga est encore plus énigmatique car on se demande bien ce qui a bien pu pousser ce lieutenant-colonel de la Garde nationale à déserter pour rejoindre le « maquis ».

Mais le pire pour Bahanga et sa bande, c’est que du point de vue de la mobilisation et de la sensibilisation, il a lamentablement échoué. A part une radio internationale qui lui ouvre complaisamment son micro pour défoncer des portes ouvertes, sa campagne internationale ne trouve aucun écho.

C’est que peu expert en stratégie, Ibrahim Ag Bahanga n’a pas compris que depuis un certain 11 septembre 2001, le cadre géopolitique mondial a énormément changé ; ceux qui, naguère, prêtaient attention à un certain type d’irrédentisme sont aujourd’hui confrontés à la dure réalité du terrorisme qui n’épargne évidemment pas le Sahara.

Les Etats-Unis en particulier sont obsédés par l’idée de contrôler le plus grand désert du monde parce que les services de renseignement ont fait comprendre à la Maison Blanche qu’une fois les réseaux de Ben Laden bien enracinés au Sahara, aucune force militaire au monde ne pourra les déraciner.

Sur le plan intérieur, l’échec le plus lamentable d’Ibrahim Ag Bahanga se joue dans la communauté touareg elle-même. Il n’arrive tout simplement pas à convaincre de la justesse de sa cause.

A part quelques francs-tireurs prêts à enfourcher n’importe quel casus belli, les Touareg maliens sont restés sourds à ses appels du pied pour une mobilisation générale contre le Mali. Cela est tout à leur honneur.

Il est important de souligner ici le sang-froid de ceux qu’on appelle les « intégrés » des forces de sécurité. Ils ont fait preuve de courage et de loyauté à chaque attaque traîtresse contre leur garnison. Ils ont défendu leurs matériels et leur vie avec courage et surtout, ils n’ont pas cédé à la panique et au découragement.

De son côté, le peuple malien a également démontré une maturité qui ferait rougir de honte bien d’autres. Contrairement aux années de braises (1963 et 1990), les Maliens ont fait l’effort de bien identifier les rebelles et ont refusé de les confondre avec leur communauté tout entière.

A part Internet, les discours extrémistes ont peu d’écho. Il faut cependant se garder de croire que les Maliens ne veulent pas que la « rébellion » soit mâtée. Il y a des militaires payés par les fonds publics, le Mali pauvre et exténué dépense des milliards pour entretenir une armée qui doit faire son travail quand il le faut.

Dire, par exemple, comme certains farceurs que ceux qui ont envie de combattre les rebelles n’ont qu’à se rendre au Nord relève de la pure démagogie. Chacun doit faire le travail pour lequel il est payé et s’il s’avoue incapable de le faire, la démission est plus appropriée.

Banhaga isolé

Bahanga et ses amis ont été profondément déçus de n’avoir pu dénoncer des pogroms à Mopti ou des « chasses aux oreilles rouges » à Bamako. Et cela n’arrivera pas parce que les citoyens sont aujourd’hui mieux informés et mieux éclairés grâce surtout au travail remarquable de la presse privée. Il n’y a aujourd’hui aucun espoir de mobiliser la « communauté internationale » sous le prétexte d’un génocide en préparation.

La grande majorité des Touareg est aujourd’hui en colère contre Bahanga et ses complices. Cette « guerre » arrive dans un contexte de pénurie de denrées alimentaires et d’explosion des coûts des produits de première nécessité. Selon les informations, les ravitaillements en provenance de l’Algérie sont dans un état anémique à cause surtout de la peur des commerçants de perdre leur stock dans cette zone d’insécurité.

Le cheptel manque de nourriture et les pluies se font attendre. Les habitants de la région de Kidal ont actuellement besoin de tout sauf d’une guerre qui finira par achever les derniers espoirs de résurrection de la région.

Les Touareg, dans leur majorité, ne comprennent pas aujourd’hui, les raisons pour lesquelles les ONG qui œuvrent au développement de la région sont la première cible de Bahanga. Il donne l’impression de vouloir saper durablement les efforts financiers consentis envers sa terre natale.

Il s’acharne de manière complètement absurde sur des personnes qui ont à cœur le bien-être des populations et détruit des biens sans objectifs clairs ni stratégie lisible. C’est à croire que cet homme cherche délibérément à ramener Kidal à l’âge de pierre pour pouvoir ensuite mieux brailler sur les tribunes internationales.

J’ai le sentiment que qu’Ibrahim Ag Bahanga ne sera heureux et satisfait qu’au moment où il verra des images de milliers de Touareg sur la route de l’exil ou entassés dans ces parcs immondes que l’on appelle « camps de réfugiés », la manne pour des humanitaires qui amassent des milliards en Occident.

Il n’y a pas de doute, Bahanga et son cousin Fagaga sont coincés. Pas par le génie du Gouvernement malien qui a géré cette crise de manière calamiteuse, mais par les dérives des « rebelles », par la pratique suicidaire du « tout, tout de suite » de Bahanga qui tablait sur un vaste mouvement de sympathie et un soutien massif des tribus.

Il a échoué. La mollesse et les tergiversations qui tiennent lieu de politique étatique à son endroit ont cependant donné des idées à d’autres apprentis sorciers qui entendent jouir de cette impunité.

C’est ainsi qu’il faut comprendre les attaques perpétrées contre Diabaly et Ansongo. Ces assauts outre qu’ils mettent à nu les carences de la politique de défense nationale prouvent, à l’envi, que l’impunité est une arme redoutable ; ce qui est valable pour Bahanga l’est aussi pour d’autres.

Si les uns peuvent faire du chantage en organisant des descentes sporadiques contre la puissance publique sans conséquences pénales, pour quelle raison le pied nickelé qui piaffe de s’enrichir rapidement ne l’imiterait pas ?

Ousmane Sow

Journaliste, Montréal

22 Mai 2008