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Premier message : le chef de l’Etat cherche à rassurer la communauté nomade, y compris les ex-combattants de la rébellion aujourd’hui intégrés dans l’armée nationale, qu’il ne peut pas être trompé sur l’enjeu de cette dernière crise et qu’il ne laissera pas faire de dérapage.

Deuxième message et qui est la continuation du premier : convaincre le Sud et la forte composante sédentaire du Nord qu’il ne s’agit aucunement de la reprise de la rébellion dans ses argumentaires et son envergure du début des années 1990, mais au contraire, d’un baroud suicidaire de la part d’un groupuscule qui préfère sa petite poignée de dollars à la paix des communautés au nom desquelles il prétend agir.

Troisième message : accorder aux insurgés une dernière chance pour éviter que le sang d’un Malien, peu importe son ethnie, son statut ou ses motivations, soit versé là où le dialogue peut régler l’affaire.

Quatrième message enfin : affirmer son attachement au pacte national qui signa un des moments les plus symboliques de la transition politique malienne de 1991 à 1992 et qui fut salué partout dan le monde comme une voie originale de résolution des conflits liés à la problématique des intégrations nationales.

Les messages dévoilent-ils la stratégie que l’Etat compte adopter pour faire face à la nouvelle situation créée dans le Nord ? On ne peut pas en être certain. Le président de la République a soigneusement tenu à éviter le lexique guerrier et aura même invité ses “frères égarés” au dialogue.

Le ton de fermeté est pourtant là, et c’est sans aucun doute un avertissement au groupe de Iyad Ag Ali quant à la détermination de l’Etat à crever cet abcès pour conjurer une gangrène susceptible de réveiller de vieux démons.

Si l’on traduit en tactique militaire l’adresse de ATT au plan militaire, on peut pressentir un objectif d’isolement des insurgés dans les contreforts de Tagargat qu’eux-mêmes ont choisi comme base mais qui pourrait vite être leur prison.

Seulement une hypothèse, car beaucoup à ce stade dépendra de ce que sera la stratégie de l’ancien chef militaire du MPA qui a deux options : chercher à réparer sa grave erreur tactique en restant sage et en obtenant une médiation qui lui permet comme aimait à dire Churchill de “sauver la face” ou chercher l’embrasement, par ses attaques répétées, les fautes de l’armée et le ralliement des communautés nomades à la dissidence.

L’armée réagira donc selon la stratégie de Iyad dont on ne peut pas, pour l’instant, préjuger. Quoi qu’il arrive cependant, il ne faudra pas commettre l’erreur de faire de Iyad Ag Ali un martyr…à la 25è heure. C’est-à-dire maintenant, où il est clair pour tout le monde qu’il a cédé à un coup de tête, sans grande base sociale, sans la puissance de feu de l’époque et sans argumentaire politique crédible.

Une combinaison de facteurs qui laisse à penser que c’est peut-être son dernier combat qu’il est en train de livrer présentement. Mais Iyad n’aura pas la même signification vivant ou mort.

Vivant, il restera cet ancien chef de rébellion à la valeur militaire certes reconnue, mais tout de même un homme paumé qui aura tout essayé pour exister, de la recherche systématique de rente à l’intégrisme pakistanais.

S’il meurt les armes à la main, cette image s’effacera au profit de celle de Iyad, co-acteur décisif comme ATT du pacte national sans lequel la paix au Nord du pays aurait été bien plus difficile à obtenir. Et c’est ainsi que naît le mythe qui fonde les martyrs.

Il est vrai aujourd’hui qu’ATT et Iyad sont séparés par les méthodes et désormais les morts récentes de Kidal ainsi que la mauvaise publicité qui en résulte pour le pays.

Cependant, en dépit de ses erreurs tragiques, Iyad doit être évalué, non à la somme de ses bévues d’aujourd’hui, mais à l’aune de sa résolution d’hier qui l’amena à déposer les armes pour négocier et dont il ne s’est pas départi, malgré les moments d’escalade où les représailles contre les communautés ainsi que la polarisation ethnique du conflit du Nord, pouvaient l’amener à se radicaliser.

C’est cet Iyad qu’il faut avoir à l’esprit, et non le dissident désespéré d’aujourd’hui dont les efforts de réactivation ne lui ont assuré que l’adhésion, pour l’instant, de quelques-uns de sa tribu.

Tels les irrédentistes Bahanga et Fagaga qui ne tarderont pas, eux non plus, à regretter de s’être mis en résidence surveillée et de découvrir qu’ils étaient même plus près en 2001 qu’aujourd’hui de faire aboutir leurs doléances dont toutes ne sont pas dénuées de fondements.

Car on n’insistera jamais assez sur le fait qu’Iyad, cette fois, l’aura eu tout faux. La communauté nomade, dans sa majorité, ne veut plus que sa paix soit troublée. Le Mali, non plus, n’en est pas aux premières années de sa générosité révolutionnaire des années 1991.

A l’époque pour tolérer la rébellion, l’unanimité s’était faite autour du constat que les Régions Nord du pays avaient été abandonnées par le pouvoir central.

Nous savons depuis que même si les conséquences ont été plus graves pour les régions Nord à cause de leur vulnérabilité écologique, c’était le pays tout entier qui était abandonné à cause d’une politique rurale inappropriée.

N’est-il pas d’ailleurs admis aujourd’hui que le recul le plus parlant et le plus assidu est bien celui d’une Région comme Mopti passée, en trois décennies, du statut de poumon économique à celui de sinistrée alimentaire chronique.

Rien, en fait qui ne doive nous empêcher de demander au Président Touré, et ceci pour l’honneur de notre système, et pour éviter de laisser à l’Histoire des martyrs qui n’en sont pas, de tout faire pour sauver le soldat Iyad…

Que celui-ci et ses hommes encourent le tribunal de leur corps respectifs, celui de l’Etat ou celui de la communauté nomade à laquelle ils doivent des excuses est une autre affaire qui dépendra de l’habileté de la médiation nécessaire à ce stade.

Une médiation non pour renégocier le pacte car cela doit être hors de question, mais pour que les dissidents déposent les armes. Les va t-en guerre utiliseront bien sûr les raccourcis, notamment l’argument d’infliger une punition exemplaire à Iyad et à son groupuscule pour éviter la contagion à d’autres individualités de l’ancienne rébellion.

Mais contre leurs arguments, on peut souligner que c’est essentiellement ce groupe aujourd’hui réfugié à Tagargart qui anime la dissidence depuis les élections de 1997. Nous avons tous pu avoir l’occasion de suivre leurs doléances qu’il s’agisse des litiges liés à la décentralisation et notamment à la formation des communes ou des interminables contentieux électoraux.

Il est peut-être temps d’examiner de bien plus près la portée des élections dans le Nord et dans les autres sociétés hiérarchisées où les groupes majoritaires attendent de l’arithmétique électorale d’être leur ascenseur social et où les aristocraties séculaires recherchent la complicité de l’Etat pour préserver le statut quo.

Prendre le temps d’examiner, de très près, les motivations des uns et des autres à la lumière de ce que doit être une bonne feuille de route dans le domaine de la gouvernance, c’est prendre le parti, au-delà de la personne de Iyad, de sauver la démocratie tout court. Ce n’est pas au dessus des capacités du Mali.

Si ATT, le principal arbitre de la transition politique est retourné dans l’arène politique, impulsant la première grande trêve politique de notre histoire depuis l’indépendance, c’est aussi, rappelons-le, pour corriger notre jeune processus démocratique.

Il se trouve en plus qu’il est le père du pacte natioinal. Lequel est un pacte pour la démocratie. La nouvelle situation dans le Nord, bien entendu, ne doit pas être surestimée. Iyad et ses compagnons ne peuvent aujourd’hui s’accrocher qu’à une oued et à des rochers. Mais il faudra également éviter de tomber dans le travers inverse.

Les analyses entendues ces derniers jours sur l’implication ou non de pays voisins indiquent que même, dans un mouchoir de poche, un projet de dissidence au Nord pose une question stratégique. On ne peut jamais, non plus, être totalement sûr du risque zéro de dérapage et de conflits intra-communautaires, voire inter ethnique, avec la durée. Surtout, le Nord n’est jamais trop loin pour avoir les moyens de gâter la météo politique sur l’ensemble du pays, comme il l’a démontré par le passé.

Ce qui serait d’autant plus triste que commencent pour nous, dans quelques mois, des échéances électorales capitales et que nous ne devons pas être distraits de notre devoir de génération de faire du Mali, et dans des horizons brefs, un pays à revenus intermédiaires. Comme le Cap-Vert entré, il y juste quelques mois, dans ce cercle, sans bruit mais de la manière la plus méritoire possible.

Adam Thiam

06 juin 2006.