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Il y a quelques jours, les quatre otages français d’Arlit retenus depuis plus de trois ans par Aqmi ont été libérés et ont rejoint leurs familles. C’est une bonne nouvelle, et on ne peut que s’en réjouir.

Pour avoir participé, en septembre, à une journée de sensibilisation organisée à Marseille par leur comité de soutien, je sais le drame que leur détention a pu représenter pour eux et pour leurs proches, et l’immense soulagement qui est le leur aujourd’hui.

La présidence de la République, la porte-parole du gouvernement et le ministre de la Défense ont bien évidemment juré la main sur le cœur qu’aucune rançon n’avait été versée. Le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a été plus ambigu, en déclarant sur le plateau de TF1 le 30 octobre : « Pour ce qui dépend de l’Etat français, il n’y a pas d’argent versé. »

Aqmi pris d’une crise de bonté

Interrogé alors sur l’éventualité du paiement d’une rançon par de l’argent privé, il s’est contenté d’affirmer « pas d’argent public versé ». On aimerait le croire. Les islamistes d’Aqmi ont ainsi soudainement été pris d’une crise de bonté et ont libéré leurs otages sans la moindre contrepartie…

Le 2 novembre, deux journalistes français de RFI ont été enlevés puis exécutés à Kidal où ils s’étaient rendus pour réaliser un reportage sur les élections législatives qui auront lieu les 24 novembre et 15 décembre 2013.

A l’issue d’une réunion tenue à l’Elysée ce dimanche matin, Laurent Fabius a désigné les coupables :

« Ceux que nous combattons, les groupes terroristes qui refusent la démocratie et refusent les élections. » Rappelons-nous que le président de la République annonçait fièrement à Bamako le 19 septembre : « Nous avons gagné cette guerre ! »

« Que faire des terroristes ? Les détruire ! »

Qui sont donc, au Mali, « ceux que nous combattons » ? Ou plutôt, qui sont ceux que nous refusons de combattre ?

En théorie, la réponse est simple : la France combat les terroristes. C’est ce qu’a annoncé François Hollande lors du déclenchement de l’opération Serval le 11 janvier 2013. Il s’agissait alors de venir en aide à un pays ami « face à une agression d’éléments terroristes venant du Nord ».

Le 15 janvier, depuis les Emirats Arabes Unis où il se trouvait en visite officielle, le président de la République précisait sa pensée :

« Cette opération a trois buts. D’abord, arrêter l’agression terroriste qui consistait à aller chercher, y compris jusqu’à Bamako, le contrôle du pays. Ensuite, sécuriser Bamako, où nous avons plusieurs milliers de ressortissants. Enfin, permettre au Mali de recouvrer son intégrité territoriale. ». « Que faire des terroristes ? Les détruire ! » ajoutait martialement le chef de l’Etat.

Serval a laissé le MLNA prendre le contrôle de la ville

Détruire les terroristes, et permettre au Mali de recouvrer son intégrité territoriale… Vaste programme, aurait dit le Général ! Malheureusement, il ne fut pas appliqué… Arrivée à Kidal, en effet, la force Serval décida d’en interdire l’accès aux troupes maliennes et de laisser le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) prendre le contrôle de la ville.

Il était question, disait-on, d’éviter les représailles dont la population touareg de la région aurait pu être victime de la part des soldats maliens. Dans la réalité, il s’agissait de ménager les Ifoghas, dont la France avait besoin pour retrouver ses otages qui se trouvaient aux mains d’Aqmi.

Contrairement à ce qu’il affirme, en effet, le MNLA ne représente nullement la population de l’Azawad, nom qu’il donne au nord du Mali, ni même les touaregs, mais essentiellement la tribu des Ifhogas, dont le chef traditionnel, l’amenokal Intalla Ag Attaher s’est fort opportunément rallié à lui lorsqu’il entreprit en janvier 2012 ce qu’il appelait « la libération de l’Azawad » mais qui n’était rien d’autre que la destruction de l’Etat malien.

Très vite, le MNLA fut rejoint par un mouvement islamiste touareg, Ansar Dine, dirigé par le leader historique de la rébellion de 1990, Iyad Ag Ghali. Ensemble, et avec le soutien d’Ami, ils entreprirent la conquête du nord du Mali.

Ensemble, ils massacrèrent des dizaines de soldats maliens qui s’étaient rendus à eux à Agulehok, le 24 janvier 2012.

Ensemble encore, ils fondèrent l’Etat islamique de l’Azawad le 26 mai 2012 avant que le MNLA ne se ravise et ne dénonce l’accord de fusion avec Ansar Dine après s’être rendu compte qu’il perdait toute crédibilité.

Ansar Dine fait toujours la pluie et le beau temps

Intalla ag Attaher, pour sa part, joua sur les deux tableaux : alors que lui-même ralliait le MNLA, un de ses fils, le député Alghabass ag Intalla, était le porte-parole d’Ansar Dine ! Tous deux, aujourd’hui, se sont refait une virginité en fondant le Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA) dirigé par un autre fils de l’amenokal, Mohamed ag Intalla, lui aussi député.

Il s’agit en fait d’un faux-nez d’Ansar Dine qui, avec le MNLA, fait toujours la pluie et le beau temps à Kidal. Le MNLA, pour sa part, est en crise. Son chargé des Relations extérieures, Ibrahim ag Mohamed Assaleh a été mis sur la touche alors que l’on accuse son leader Bilal ag Acherif de préparer sa dissolution et sa fusion avec le HCUA…

Officiellement, Kidal est placée sous le contrôle de la Mission des Nations Unies au Mali, la MINUSMA et de l’armée et l’administration malienne qui y ont fait leur retour alors que les combattants du MNLA y sont cantonnés.

« Les otages sont libres. Et nous ? »

Dans la réalité, c’est l’armée malienne qui y est cantonnée ! Le gouvernorat est toujours occupé par le MNLA, tout comme la radio qui diffuse à longueur de journée des émissions à sa gloire. La région de Kidal fait-elle toujours partie du Mali se demande ainsi Makan Diallo alors que le président de la République Ibrahim Boubaca Keïta affirme que la situation y est « inadmissible, insoutenable, intolérable » ?

Cela ne l’a pourtant pas empêché de lever les mandats d’arrêts qui pesaient sur les principaux leaders de la rébellion pour leur permettre de se présenter aux élections législatives sous les couleurs de son parti !

Affirmer maintenant que l’insécurité est de retour dans le nord du Mali comme on le fait à Paris prêterait à sourire si la situation n’était aussi tragique. Djihadistes touareg d’Ansar Dine ou arabes du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA) liés au Mouvement pour l’unicité du Djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), rebelles interlopes du MNLA et terroristes de tout poil n’ont jamais quitté la région et s’y livrent à leurs trafics en toute impunité alors que la France détourne pudiquement le regard.

Principale victime : la population malienne

La libération des otages d’Arlit et le rôle qu’il y aurait joué ont remis en selle Iyad ag Ghali dont l’étoile avait singulièrement pali. « Les otages sont libres. Et nous ? » s’interroge avec raison le journaliste malien Adam Thiam qui prophétisait le 30 octobre : « Les barbus pousseront d’autres têtes. Pour le malheur immédiat du Sahel. Mais contre la sécurité globale».

Les Etats, on le sait bien, n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. Peut-être serait-il temps qu’à force de défendre les siens, la France n’en oublie pas ceux de la principale victime du drame qui se joue à Kidal : la population malienne !

Les Échos du 07 Novembre 2013