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En gérant de façon ferme la mutinerie qui vient d’agiter le camp Sunjata Keïta et, partant, la ville-garnison de Kati, le Président Ibrahim Boubacar Kéïta a confirmé tout le bien qu’on pensait de lui, notamment ses qualités d’homme d’Etat capable de redresser le Mali après la grave crise qu’il est en train de finir de traverser.

La mise au pas des mutins du lundi 30 septembre augure d’une nouvelle ère, marquée par l’émergence d’une armée républicaine, disciplinée et très professionnelle. Si IBK est en train de faire ses preuves en matière de redressement et de stabilisation du Mali au Sud, le pari est loin d’être gagné s’agissant du Septentrion du pays.
Les derniers événements, survenus récemment dans cette partie du Mali, sont là pour nous rappeler qu’après sa libération, grâce à l’opération Serval déclenchée par la France, et à la MINUSMA, les militaires tchadiens en première ligne, la sécurisation du Nord du Mali est loin d’être encore totalement acquise. Les derniers actes de cette série d’actions de belligérance sont le dynamitage d’un pont à Bentia, localité située à une cinquantaine de kilomètres de Gao, tout près de la frontière avec le Niger et des tirs à l’arme lourde.

Ils ont été précédés par des tirs à la roquette sur la ville de Gao. Les cinq roquettes tirées n’ont, heureusement, pas causé de dégâts majeurs. Quelques jours auparavant, une attaque-suicide, perpétrée au moyen d’un 4×4, avec à son bord une tonne d’explosifs et quatre jihadistes kamikazes, fit six morts: les quatre kamikazes et deux pauvres charretiers, qui ont eu le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. L’attaque fit également d’importants dégâts matériels. Des maisons s’effondrèrent sous l’effet du souffle.
Réagissant alors, depuis la France où il était en visite officielle, IBK, qui afficha un calme olympien tranchant avec la gravité des faits, avait laissé entendre que les auteurs de ces actes «vivaient leurs derniers soubresauts».

Baroud d’honneur de combattants se sentant vaincus et défaits ou gestes volontaires d’éléments déterminés à revenir à la charge, profitant de l’assoupissement de l’ennemi et de la moindre faille de sa vigilance, cela dans le cadre d’une guerre d’usure? Toujours est-il que, à défaut de créer un émirat islamique dans le Septentrion malien, les narco-jihadistes, qui semblent reprendre le poil de la bête, entendent déstabiliser durablement notre pays.

C’est une menace qu’il ne faudra pas prendre à la légère. Plusieurs facteurs devraient inciter à la prudence. Une nouvelle jonction des jihadistes avec les bandits armés du MNLA, dans le cadre d’un nouveau marché de dupes, n’est pas à écarter. Une Libye déstabilisée et laissée à la merci des milices leur servant de base-arrière constitue pour eux une motivation supplémentaire pour la réalisation de leur entreprise criminelle. Sans compter le fait que certains pays du Golfe, qui leur ont offert de précieux appuis – financiers et autres – durant leur agression contre le Mali, continuent, certainement dans l’ombre, de leur témoigner la même sollicitude.
Last but not least, il y a aussi que – et c’est capital – au nombre des pays du champ, seul le Niger semble jouer franc jeu. Quant à l’Algérie et la Mauritanie, deux pays avec lesquels le Mali partage les frontières les plus longues, malgré une communauté de destin supranationale ou régionale, elles n’ont jamais joué la carte de la solidarité. Elles ont toujours adopté une attitude pour le moins suspecte dans la gestion du dossier sécuritaire du Septentrion malien.

De façon générale, par rapport à la gestion de la question sécuritaire dans la zone sahélo-saharienne, ces deux pays ont toujours privilégié une approche partielle et partiale, alors que la realpolitik commande une approche globale, holistique, prenant en compte les besoins sécuritaires de l’ensemble des pays du champ. Tant la communauté de destin est évidente, comme peuvent l’illustrer les événements d’In Amenas, qui ont vu les hommes de Belmocktar frapper au cœur même de la nation algérienne, en prenant d’assaut, le 18 janvier dernier, le plus important site gazier du pays d’Abdelaziz Bouteflika.

Tout se passe comme si l’Algérie avait décidé de faire du Septentrion malien sa énième wilaya, une espèce de peuplement ou, plus prosaïquement, un débarras pour les éléments extrémistes de sa société, les salafistes qui avaient mis l’Algérie à feu et à sang dans les années 90. Et dont les chefs de file (Droukdel, Abouzeid et Belmocktar) se sont retrouvés, par la force des choses, en territoire malien. Notamment à cause de la déliquescence de l’Etat malien et de son armée. Il y a aussi que, pour assouvir ses velléités de puissance régionale, l’Algérie a toujours eu tendance à utiliser le dossier de l’irrédentisme targui comme moyen de pression sur le Mali.
La Mauritanie, cet autre pays du champ, a toujours eu une attitude pour le moins trouble. Véritable parrain de ce qu’on a abusivement appelé «la rébellion touareg», à l’image de l’Algérie, elle a constamment accueilli les leaders du MNLA, qui ne représentent, en réalité, qu’une infime partie de la communauté touareg et qui ont, jusque-là, plutôt excellé dans les actes du grand banditisme et dans un lobbying de mauvais aloi.

Sous les ailes protectrices de la France de Nicolas Sarkozy, la Mauritanie n’est-elle pas allée jusqu’à se livrer à de véritables équipées sanglantes sur le territoire malien sous le prétexte fallacieux de lutter contre le terrorisme? Curieusement, lorsqu’il s’est agi de lutter contre les mêmes narco-jihadistes après le déclenchement de l’opération Serval par la France de François Hollande, Nouakchott a multiplié les faux-fuyants, pour ne pas participer, en réalité, à cette lutte, pourtant salutaire pour tous les pays du champ, voire au-delà.
Tout se tient, si l’on sait que c’est en Mauritanie que les bandits armés du MNLA vont écouler véhicules, équipements et autres matériels par eux volés en territoire malien. Des véhicules et équipements qui servaient le plus souvent dans le cadre de projets dédiés au développement du septentrion malien.

En somme, la partie nord du Mali, qui occupe les deux tiers du territoire national, malgré son caractère désertique, n’a jamais cessé d’aiguiser appétits et convoitises de toutes sortes, à cause d’immenses richesses naturelles, supposées ou avérées, comme le pétrole, l’uranium, l’or, le manganèse et les phosphates et de sa position géostratégique sur le planisphère. Comme si le Septentrion malien était une sorte de «terra incognita» et comme si, en plein 21ème siècle, le droit international n’existait pas.
Cela, hélas, au moment même où l’on se dispute au Sud pour des galons, des postes, des prébendes et autres privilèges, indifférent au sort de la nation, obnubilé par l’argent. Où est le patriotisme dans tout ça? Devant un si triste spectacle, Modibo Kéita, le père de l’indépendance, devrait se retourner plus de mille fois dans sa tombe. Face à la grave crise que nous avons vécue – plaise à Dieu qu’il en soit ainsi – rappelons sa célèbre phrase: «quand le propriétaire se mue en spectateur, c’est le festival des brigands».

Comme on le voit, le dossier sécuritaire du Nord du Mali est très complexe, avec des enjeux multiples. Il s’agit là d’un défi que, tout seul, le Mali ne pourra pas relever. D’autant que la refondation de son armée est loin d’être une œuvre achevée. S’il a eu les coudées franches pour gérer avec bonheur la mutinerie du 30 septembre au Sud, la question sécuritaire dans le Septentrion du pays est une autre paire de manches, pour ne pas dire que c’est le plus ardu des 12 travaux d’Hercule du nouveau Président pour redresser le Mali et le placer sur l’orbite d’un développement harmonieux, tout en étant ouvert à l’Afrique et au reste du monde.
Pour relever ce défi titanesque, IBK aura recours à un talent de diplomate d’un Talleyrand contemporain, à toutes ses ressources intellectuelles, à son capital d’expérience d’homme d’Etat au sommet, à toute son énergie et à des qualités comme le courage et la persévérance. Il sera également amené à mettre en branle le réseau de relations qu’il a pu tisser au cours de sa carrière politique.

Il devra notamment convaincre l’Algérie et la Mauritanie que nous sommes dans un seul et même bateau, le «bateau Sahel» qui, s’il doit couler – que Dieu nous en préserve – coulera avec tous ses occupants. Se sauver ensemble ou périr ensemble, en somme. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce ne sera pas une mince affaire pour le torero de Sébénicoro.

Yaya Sidibé

22 Septembre du 10 Octobre 2013