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Ceux qui avaient un tant soit peu cru à l’issue du discours du 8 juin à la promesse de rupture annoncée par ATT, en sont pour leurs frais, et malheureusement, c’est tout le pays qui pâtit de cette grosse mauvaise plaisanterie.

En fait de rupture, l’homme n’avait lorgné et pioché que dans les fastes déclarations de Nicolas Sarkozy, annonçant à corde vocale déployée, une nouvelle politique, tranchant avec celle de ses prédécesseurs.

En fait de mimétisme, l’homme ATT, n’en était pas à sa première, car on se souvient que tout comme George Bush à propos du Moyen-Orient, il parla de lettre de cadrage, puis la mode changeant à Washington, il donna lui aussi une lettre de mission à Pinochet. Ça, c’est pour la petite histoire.

Pour en venir à l’essentiel, la nomination de Modibo Sidibé à la Primature, au-delà du caractère hautement outrancier de l’acte vis-à-vis de la marche de notre pays, est une claque au système démocratique et une négation du fait partisan. En fait, une insulte à la Constitution. D’où la question, ATT n’a-t-il jamais respecté cet acte majeur, duquel il tient sa légalité, car sa légitimité est une autre gageure.

Il est grand temps que les Maliens ouvrent les yeux, car à entendre les dithyrambiques commentaires sur le nouveau Premier ministre, on a l’impression que cet homme a toutes les qualités : bardé de diplômes, gros travailleur, discret, connaisseur de l’administration, beaucoup d’expérience… Le même commentaire a valu à la nomination de pleins de Premiers ministres Younoussi Touré, Abdoulaye Sékou Sow, Mandé Sidibé, Ag Hamani, Pinochet. Alors, aucune innovation sur ce point.

Là où il faut faire attention, c’est le parcours de cet homme, un flic, cacique du système Moussa Traoré, chef de cabinet du ministre de la Défense, celui là même sous les ordres de qui se trouvait la soldatesque qui a tiré sur les enfants et les femmes aux mains nues. Je voudrais ici rappeler à tous le pardon que l’armée a demandé au peuple malien par la voix du colonel Karamoko Niaré à la Conférence nationale souveraine du Mali, pardon pour sa brutalité et ses exactions.

Le peuple malien a pardonné, mais nul n’a le droit de l’aider à oublier, car c’est bien une page de notre histoire ; écrite avec des lettres de sang, qu’il ne faut jamais déchirer. Le flic sera réhabilité comme directeur de cabinet du président du CTSP, celui-là même qui vient de le nommer Premier ministre. Et de là une fulgurante carrière au sommet de l’Etat.

Que Modibo Sidibé soit un bosseur, quoi de plus normal, car il s’est agi pour lui de cueillir, à lui tout seul, le fruit du travail bien fait de ses collaborateurs, tant comme ministre de la Santé que ministre des Affaires étrangères.

Ne dit-on pas en bambara, que lorsque la sauce réussit, on oublie le néré (l’arbre duquel provient le principal ingrédient) ? Le plus grand danger pour nos concitoyens vient du fait qu’il s’agit d’un policier, issu de l’époque où ce corps était militarisé. Et cela a tout son sens, car démontrant à suffisance la militarisation de la démocratie, deux concepts qui s’excluent forcément.

Il est de ce corps qui reste encore la citadelle de la violation des droits de l’Homme : garde à vue prolongée, torture, corruption, vénalité… Pour preuve, la corruption de cette police s’étale en plein jour au coin des grandes artères. Cette nomination a un caractère hautement outrancier par rapport à la marche de notre pays.

Entre un président de la République, général de réserve de l’armée, et un Premier ministre, général de police, des militaires dans tous les rouages de l’Etat, il y a bel et bien recul de la démocratie. Nul besoin d’un dessin pour comprendre que l’armée doit être au service du système politique et si c’est le contraire, il y a bel et bien entorse à la démocratie.

L’armée doit être hors du jeu politique, telle a été la volonté de la Conférence nationale souveraine du Mali, le temps fort de la vie démocratique du pays. C’est ce même Modibo Sidibé, qui dans un exercice d’équilibrisme, expliquait en 1991 sur les antennes de l’ORTM, qu’il ne s’agissait pas de mettre entre quatre murs les militaires, mais que le rôle que ces derniers devraient jouer, serait d’être au service du pouvoir politique. On en est bien loin aujourd’hui, car la vie politique nationale est gérée par les militaires.

Entre comités de soutien à ATT présidés ou parrainés par des chefs militaires, des généraux ou des colonels dans toutes les hautes sphères de l’administration au détriment de la traditionnelle mission de défense du territoire qui est leur lot, rien d’étonnant alors qu’un Bahanga ou un Fagaga défie ces officiers supérieurs et généraux sans que l’Etat daigne relever la tête.

Un recul par l’intrusion de la soldatesque dans le débat politique, au travers de nomination qui ne repose sur aucun critère de mérite.

En tout cas, je m’inscris en faux contre les superlatifs utilisés pour redorer le blason du général de police Modibo Sidibé. Si sa qualité était celle qu’on lui prête, alors comment le secrétaire général de la Présidence a-t-il permis l’affaire de Samaya, qui est une véritable bombe à retardement tant la communauté chrétienne est mise à mal par un homme à l’éthique douteuse et qui, c’est de notoriété publique, a ses entrées à Koulouba.

Si sa qualité de juriste est avérée, comment expliquer le scandale de la maîtresse du président, une parodie de justice dans une affaire qui n’honore ni le président ni la justice, et qui a jeté le discrédit sur le Mali et sa démocratie. Un secrétaire général, de surcroît juriste criminologue, évite de tels errements à un Président de la République. N’ayant pas su ou pu le faire, ce n’est pas en chef de gouvernement qu’il saura éviter à l’administration des scandales.

Cette nomination est une claque au système démocratique et une négation du fait partisan. Dans le système démocratique, le Premier ministre sort toujours de la botte de la tendance majoritaire. Or, ATT n’en a cure. Il fait ce qu’il veut, au mépris de la Constitution, dont il a juré le respect.

Dans le préambule de la Constitution, « Le Peuple souverain du Mali… affirme sa volonté de préserver et de renforcer les acquis démocratiques de la révolution du 26 mars 1991 » . Or, il ne saurait y avoir de démocratie sans partis, et de démocratie sans élections.

Le peuple exprime sa souveraineté au travers du suffrage, et c’est en cela que la démocratie est une merveilleuse illustration de la participation du citoyen à la gestion des affaires publiques. En ne tenant pas compte du fait majoritaire pour la désignation du chef du gouvernement, le Président de la République administre la preuve du peu de cas qu’il fait de la volonté populaire.

Certes, les partis politiques sont pour beaucoup dans cet état de fait, lorsqu’en 2002, au nom d’un consensus bidon, ils ont abdiqué toutes valeurs démocratiques, s’aplatissant devant un généralissime sans programme politique si ce n’est son amour feint pour les enfants, prétendus être ses amis et pour lesquels il n’a du reste rien fait de concret.

La preuve, par centaine, ces gamins qui scandaient « ATT, an bi sa i non fè » s’enfuient de l’enfer créé par une gestion calamiteuse et un pilotage à vue des affaires publiques. Mais qu’on se le dise, le fait ne peut jamais supplanter la légalité, et il faut revenir au respect de la loi. Les partis politiques, disposent la Constitution, « concourent à l’expression du suffrage ».

La manifestation de ce suffrage est le rôle que doivent pouvoir jouer les partis dans l’action publique, soit comme majorité disposant, conformément à l’article 53 de la Constitution, de l’administration et de la force armée, déterminant et conduisant la politique de la nation, soit comme opposition, à même de développer une capacité de contre-proposition et de critiques constructives, des actions de la majorité.

Le rôle d’un parti ne saurait être réduit à faire du folklore, animant les manifestations de football ou de « baara » ou soutenant par simple instinct alimentaire un président de la République. Les constitutionnalistes vous diront que dans une République normale où règne une démocratie réelle, le président de la République qui s’amuse à nommer un Premier ministre en ignorant le ou les partis possédant la majorité des députés, verra celui-ci censuré quand il engagera la responsabilité de son gouvernement devant l’Assemblée nationale

J’en appelle donc aux partis politiques, même ceux-là qui sans honte ont soutenu le général ATT, afin que respectant au moins une fois dans leur vie la mémoire des martyrs de 1991, ils se souviennent du préambule de la Constitution et fassent jouer les articles 78 et 79 de la Constitution à travers l’adoption d’une motion de censure, crédibilisant ainsi la chose partisane.

La nomination d’un policier en qualité de Premier ministre, qui de plus est l’incarnation vivante de l’immobilisme, de l’auto-satisfecit, est la voie royale pour l’échec. A la suite de la lecture de son décret de nomination, on aurait pu faire suivre cette mention : chronique d’un échec annoncé. La pérennisation de Modibo Sidibé au sommet de l’Etat ne peut être le signal annonciateur de la rupture, Excellence M. le président de la République. Alors pourquoi cette grosse blague le 8 juin 2007 ?

Ladite nomination, qui est une claque au bon sens et à la démocratie, devient du coup une négation du fait partisan. Si les deux partis relativement majoritaires, l’Adéma et l’URD acceptent cela, alors, il est alors fort à parier qu’une révision constitutionnelle tendant à faire sauter le verrou de la limitation du nombre du mandat du président de la République, est désormais inéluctable.

Il nous revient dès lors, force progressiste de refuser cet autre coup de force et de résister comme durant les 23 années sombres de cet autre général-président de triste mémoire.

Il est aussi temps de faire notre ces mots que le 4 mars 1861, Abraham Lincoln a tenus : « Ce pays avec ses institutions reste la propriété de ses citoyens. Lorsqu’ils ne seront plus en mesure de tolérer l’autorité qui les gouverne, ils doivent pouvoir exercer leur droit constitutionnel de la censurer ou leur droit révolutionnaire de la renverser ».

Ainsi, si les partis politiques, notamment ceux représentés au Parlement avec une majorité, se moquent de la légitimité que leur peuple à travers le suffrage leur a conférée, et s’ils refusent d’assumer leur droit constitutionnel de censeur, alors le peuple qui a su résister tant de fois saura, lui, exercer son devoir révolutionnaire.

Docteur Panghalê

04 octobre 2007.