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Le terme infanticide appartient au vocabulaire juridique. Il désigne à la fois le meurtre d’un enfant, particulièrement d’un nouveau-né et l’auteur d’un tel acte. Par extension, l’infanticide en zoologie désigne la même pratique dans le règne animal. Le “ filicide ”, qui vient du latin “ filius ” (fils), est le meurtre par un père ou une mère de son propre enfant. Ce mot désigne aussi le meurtrier. Dans certaines cultures, un parent assassine parfois sa fille lorsqu’il croit qu’elle a déshonoré sa famille. C’est le crime d’honneur dans la société touarègue par exemple. Le “ néonaticide ” désigne l’homicide d’un enfant né depuis moins de 24 heures. Ce crime est commis presque exclusivement par la mère de l’enfant.

Dans les espèces strictement polygynes dans lesquelles les femelles se reproduisent avec un seul mâle dit dominant ou mâle alpha, il arrive souvent que, lorsque le dominant est détrôné par un autre mâle à la tête du groupe, ce dernier tue les petits du groupe qu’il rejoint. Ces massacres peuvent être l’occasion de combats entre les mères du groupe et le nouveau mâle dominant. Mais le mâle (souvent plus fort) l’emporte généralement. Aujourd’hui, nous allons parler d’un cas typique de néonaticide.

Les faits se sont déroulés, jeudi dernier, à Yirimadio. Beaucoup de nos lecteurs se souviennent peut-être que ce jeudi-là il a plus abondamment sur la capitale et ses environs. Le même jour une dame, qui reste encore inconnue, bien qu’étant activement recherchée par les services de police de Bamako, a abandonné ses enfants sur une décharge à Banconi (voir l’Essor du 23 juin 2010).

D’un dépôt d’ordures à l’autre.

Pratiquement au même moment, sur la rive droite le destin d’un nourrisson se déterminait sur une autre décharge située à quelques kilomètres de là. En effet, à « Zerni », zone de rasement de Niamakoro située entre Banankabougou et les logements sociaux de Yirimadio, une certaine Yvonne donnait la vie à un bébé sous la pluie.

L’adolescente était venue de l’intérieur du pays depuis quelques mois. Après avoir tenté de décrocher sans succès un emploi d’aide ménagère, Yvonne (nous l’appelons ainsi parce qu’elle est mineure) se tourna vers les décharges publiques. Tous les jours elle déambule d’un dépôt d’ordures à un autre. Elle ramasse des morceaux de fer qu’elle revend aux forgerons de la capitale. Au cours de cette nouvelle activité, elle fait la connaissance de plusieurs forgerons du secteur de Yirimadio, de Maganambougou, de Banankabougou et d’autres quartiers de la rive droite du fleuve Niger à Bamako.

Yvonne a connu un certain succès. Elle est jeune et belle. La récupération de la ferraille est peu honorable pour une fille à qui la Providence a donné tous les atouts d’une belle femme. La gazelle qui erre sur les immondices est devenue célèbre dans le cercle des artisans des marmites, des fabricants de houes, des “ recycleurs ” de métaux. « C’est dangereux le succès. On commence à se copier soi-même et se copier soi-même est plus dangereux que de copier les autres… C’est stérile », disait Pablo Picasso.

Yvonne ignorait ce risque. Elle joua à fond la carte de son succès. Très vite elle abandonna la décharge. Elle fréquentait désormais ceux qui lui soufflaient à l’oreille ou déclaraient ouvertement qu’elle était belle. Elle ne méritait pas de travailler comme la horde des déshérités qui ont élu domicile sur les ordures ménagères. La villageoise a vite oublié qu’avant de quitter son village natal, qu’elle avait été promise à un de ses cousins.

Elle devait le rejoindre dès la prochaine bonne saison. La belle Yvonne avait fini par tomber dans les filets d’un Don Juan. La jeune femme s’est abîmée dans cet amour illusoire. Elle a finalement contracté une grossesse non désirée. Elle en aurait informé son amant. Hélas ! L’homme s’est dérobé. Il aurait même menacé de lui faire la peau si elle faisait croire qu’il était l’auteur de sa grossesse.

La pauvre Yvonne se fera rejeter par tous les marchands d’illusions qui tournaient autour d’elle. Tous ces hommes avides de chair fraîche lui faisaient croire qu’elle était la seule belle femme dont la vue emballait leur cœur entre ciel et terre. Yvonne fut obligée de revenir à la décharge et reprendre son premier métier. Mais le vent avait tourné.

Les charmes qui l’aidaient à écouler vite sa marchandise l’avaient abandonnée. Elle voyait chaque jour son ventre se transformer en une calebasse ronde. Même ses compagnons sur la décharge ne cessaient de l’épier et de se moquer d’elle.

Complètement broyé.

Elle supporta tous les quolibets et continua ainsi à vivoter jusqu’au jeudi 24 juin. Peu de temps avant la pluie, une violente douleur lui traversa le corps. Elle s’agenouilla pendant quelques instants pour laisser passer ce mauvais moment. Quand le choc passa, elle se rendit sur la décharge sous la pluie.

Mais au lieu de s’abriter sous l’un des abris de fortune bâtis sur les lieux, elle s’est assise au pied d’un arbre. Après de longs moments de travail, elle donna naissance à un garçon. Dès que l’enfant vint au monde Yvonne se pressa de faire sa toilette. Elle alla ramasser des grosses pierres sur un chantier voisin. Elle n’hésita pas à les entasser sur le nouveau-né qui fut complètement broyé. Elle sut que son bébé était mort parce qu’il ne criait plus.

La criminelle nouvelle maman se pressa d’abandonner les lieux. Mais une des nombreuses femmes vivant sur le site l’aperçut et la reconnut. Elle l’interpella et demanda ce qu’elle avait été le fruit de la grossesse qu’elle portait un jour auparavant. La jeune femme ne voulut pas répondre et cherchait visiblement à se dérober. Mais l’autre ramasseuse d’ordures ne se démonta pas. Elle pressa le pas en direction d’Yvonne qui voulait quitter l’endroit sans perdre de temps. Mais la curieuse dont Yvonne fuyait les questions passa près de l’arbre sous lequel la femme venait d’accoucher et de tuer son fils.

Elle vit des traces de sang. Elle s’arrêta et observa bien l’endroit. Elle découvrit avec stupéfaction le nouveau-né écrasé sous de grosses pierres. Cette bonne mère cria de toutes ses forces pour alerter les voisins. Un homme accourut et découvrit l’horreur. Celle qui avait donné l’alerte lui expliqua que c’est Yvonne qui venait de donner la mort à son bébé de cette façon très atroce. L’homme courut pour rattraper la mère infanticide. Lorsqu’il parvint à son niveau, Yvonne était déjà très fatiguée. Elle perdait encore du sang.

Elle n’opposa aucune résistance. L’homme informa les policiers du XIIIe arrondissement. Le chef de la brigade de recherches et de renseignements, l’inspecteur divisionnaire Salifou Tangara et quelques-uns de ses hommes allèrent cueillir la mère indigne. Après son arrivée au commissariat, les hommes du commissaire principal, Tokoun Niaré, furent dans l’obligation d’envoyer Yvonne au centre de santé communautaire de Yirimadio (CSCOM).

Elle y reçut des soins d’urgence avant d’être interrogée deux jours plus tard. La tueuse d’enfant était en mesure de répondre aux questions de la police. Yvonne déclara qu’elle était la promise d’un de ses cousins. Depuis la première pluie, ce fiancé a commencé à appeler pour inviter sa future épouse à rentrer au village.

Yvonne qui avait attrapé une grossesse indésirée, le prix de ses turpitudes, ne pouvait pas regagner le village dans cet état. Elle a attendu la naissance de son bébé pour l’abandonner quelque part et rejoindre son mari.

Elle a commis son crime abominable ce fatal jeudi 24 juin. Elle ne croyait pas passer plus d’une semaine après l’accouchement. Mais la justice divine l’a épinglé en quelques secondes. L’audition d’Yvonne est terminée. Elle séjourne à présent à Bollé.

Gamer A. Dicko

L’Essor du 28 Juin 2010.