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Il n’y a pas d’eau dans un endroit où elle est pourtant vitale, quelqu’un dit : «Il y a une source pure et intarissable à quelques kilomètres au nord, construisons un pipeline pour en amener l’eau ici».

Et les autres au lieu de voir si cela est possible disent : « Tais-toi, pourquoi t’as pas dit ça hier ! D’abord quelle couleur de pipeline ? Ne sais-tu pas qu’au Mali seuls les pipelines bleus peuvent fonctionner ? Ou bien tu ignores qu’il existe des vendeurs de pompes à eau ? Et puis si jamais l’eau devient salée tu fais quoi ? Et s’il y a des accidents de construction ? C’est pas plus simple d’envoyer les femmes faire 100 kilomètres pour ramener l’eau sur leurs têtes ? Tu sais pas que si on ne le construit pas bien ça sert à rien ? Et si un jour le pipeline se fissure ? Qui va l’entretenir après sa construction ? Tu crois qu’on peut gérer l’eau sans la détourner ? Et puis le chef lui aura une piscine, tu crois que c’est bon ça ? L’eau, l’eau, tu nous casses les pieds waïe et l’éducation de nos enfants tu en fais quoi hein ? Commence par cultiver ton champ au lieu de nous fatiguer ! Quittes là, tu veux seulement que le chef te remarque ! Laissez-le, son père buvait dans le marigot ici et lui il veut faire le Blanc ! Pipeline, regardez moi ça avec son gros français, tu crois que tu connais tout hein ? Ce n’est pas les diplômes qui font l’intelligence hein ! D’ailleurs on n’a pas l’expertise pour le faire, donc toi tu veux nous faire coloniser par des experts étrangers, vendu que tu es ? Han bon, tu veux faire un pipeline pour détourner les fonds, où bien tu as ton intérêt dedans ? Hé laissez-le, c’est sur qu’il a son gombo dans cette affaire, c’est nous qu’il prend pour des enfants….. » Jusqu’à toi-même tu dis vraiment à cause de Dieu, oubliez cette affaire de pipeline ; après tout on est mieux comme ça. Nos sœurs n’ont qu’à continuer à aller remplir leurs calebasses. Vous continuez à aller au marigot. Avec à la clé dysenterie et manque d’eau pour cultiver… exode rural … Et tous les autres bonus du sous développement…

Un jour une ONG venue d’ailleurs vient 10 ans plus tard, elle explique qu’il n’est pas possible de faire un pipeline parce que les prix ont triplé depuis 10 ans, mais propose de construire un petit tuyau, qui ne résout pas le problème mais donne une ration d’eau à chacun. On applaudit, décore les bienfaiteurs, qui promettent qu’à l’horizon 2035, nous pourrons passer du petit tuyau à un tube de diamètre plus grand, et qu’au siècle prochain Inch Allah nos enfants pourront espérer un pipeline… on prend des photos devant le petit tuyau…

Entretemps, une flopée d’experts viendra nous expliquer les bienfaits du tuyau, former à l’utiliser pour arroser, mettre des normes de gouvernance dans la gestion du tuyau, faire des études comparatives entre notre tuyau et celui du pays voisin. Noter ceux qui utilisent bien ou mal les tuyaux, analyser si c’est pour arroser le jardin ou pour se laver, exiger un contrôle strict de la quantité d’eau utilisée et mesurer l’effet de la dilatation solaire sur le tuyau… Sans oublier de définir combien d’enfants vous pouvez avoir pour que le tuyau suffise à tous… Faisant un rapport annuel expliquant l’exode de votre région à cause du manque d’eau car le tuyau ne suffit pas pour tous, démontrant qu’il y aura pénurie parce que votre chef se lave chaque jour, alors que seuls les pays qui ont un pipeline peuvent se laver aussi souvent… Et chaque année votre chef est obligé d’aller prendre les consignes de fonctionnement du tuyau tout en expliquant que son eau supplémentaire c’est parce que tous ceux qui ont un problème d’eau viennent en prendre chez lui… Qu’une fois sa ration finie, il doit « gymnastiquer » sinon il passera pour un mauvais chef.

Et chaque jour, lorsque celui qui parlait de pipeline – qui comprend maintenant pourquoi il y a la fuite des cerveaux – vient prendre sa ration d’eau, on ne manque pas de lui demander si : maintenant tu n’es pas content d’avoir de l’eau au lieu de nous emmener dans des faux plans ? Conseil d’un Malien à d’autres : Maliens, n’abandonnez jamais face à la dictature de la médiocrité, sinon, chaque génération portera le fardeau de cet abandon. Dieu veille.

Madani Tall

Chevalier de l’Ordre National

Président du parti ADM

L’Indépendant du 2 Octobre 2013