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Pour un amateur de musique à sens social et éducatif, le répertoire de nos artistes actuels laisse songeur…

Samedi, le 13 octobre, nous étions réunis, quelques amis et parents maliens, pour célébrer la fin du ramadan. Quelqu’un suggéra au groupe d’écouter des vidéos du terroir, histoire d’atténuer la nostalgie et la tristesse qui s’emparent de tout immigré à ces moments de fêtes familiales.

Je n’avais pas prêté une oreille attentive à la conversation, convaincue qu’au finish, les causeries bruyantes reprendront rapidement le dessus. Il est rare de voir dix Maliens dans une salle écoutant tranquillement de la musique. Cependant, c’est à toute une surprise que j’aurai droit une fois le clip enclenché.

Soudain, sans sommation, brusquement, j’ai vu sur l’écran une griotte balèze, coasser de manière épouvantable, marmonner des âneries qui ressemblent plus à un chapelet de noms de famille qu’à une mélodie apaisante après 29 jours de jeûne. Par charité, pour éviter toute méchanceté inutile, je ne citerai pas la « cantatrice » ou la Castafiore en réalité.

Je me suis bouché les oreilles et j’ai supplié la préposée aux cassettes de changer cette musique. Et tout le monde se retourna vers moi, comme si j’étais un homme de Néanderthal surgi de sa caverne avec une mentalité de silex. Comment, tu ne connais pas cette vedette de la chanson malienne ? Vraiment, une vedette, ça ? Une dame qui tire sur le Solouyooooo… djimé… comme un éphèbe constipé et joue la soprano de Djélibougou ? Laissez-moi rire !

Et, comme si l’assistance n’attendait que ce déclic, s’engagea une vive conversation sur l’état actuel de la musique malienne. Nous étions divisés en deux camps : les « modernes » qui adorent les roulements de reins de Babani Koné même si les chansons sont un désert et les « dépassés » qui rêvaient encore de Fanta Damba n°1.

Peut-être bien qu’en faisant partie des « dépassés », je me retrouve en compagnie de millions de Maliens pour lesquels, la musique est d’abord un message social. Actuellement, parmi les artistes maliens, je ne possède que le répertoire de Djénéba Seck. J’ai la chair de poule quand j’écoute, dans n’importe quelle circonstance, sa musique. Elle est, pour moi, unique dans sa génération. Une dame élégante et racée qui puise son inspiration dans la culture millénaire du Mali, dans la culture des groupes les plus variés : les Bamanan, les Peuls, les Sonraï, etc.

Quand j’écoute Djénéba Seck, je pense immédiatement à ces artistes qui ont bercé mon enfance, quand mon père faisait jouer leur production chaque soir : Tara Boré, Inna Baba, Mêrou Ba, Bako Dagnon, Tata Bambo d’un autre temps, et accessoirement, pour ceux qui ont la chance de comprendre peul, Bara Sambarou.

Je ne parle pas de décadence vraiment à propos de la musique actuelle, puisque selon le dicton éculé, à chacun son air préféré. Toutefois, le nostalgique que je suis ne peut pas se convaincre que tout se vaut. Quand j’entends : « Sanou nèguè nin yo, wari nèguè nin yo… A ya tilé kè yan… » j’ai la chair de poule. Par contre, un chanteur ou une chanteuse qui crie au micro : « A hi ya hi ya, hayaya !!! eh Traoré, Touramakan si… », j’avoue que j’ai du mal à la prendre pour une Ngara.

On dit souvent que notre musique s’est occidentalisée, elle a épousé l’air du temps pour aboutir à une sorte de world beat de fusion. C’est l’explication politiquement correcte. Cependant, à mon humble avis, la musique est faite d’abord pour véhiculer un message au-delà de la détente qu’elle procure.

Le djéli, dans la tradition bamanan ou le gnègno chez les Peuls, n’est pas un simple laudateur qui prononce les mots qui plaisent au bienfaiteur du jour, il est la conscience de la société, celui qui rafraîchit la mémoire et garde vivace la culture ancestrale.

Je suis de l’école du griot qui narre à Djibril Tamsir Niane l’épopée manding, il égaie, pousse à l’introspection et éduque les jeunes générations.

Mais enfin, peut-être aussi que l’éloignement me rend nostalgique d’un certain Mali, celui de mon enfance, avec ce que je crois être une chance : avoir pu écouter et comprendre parfaitement la musique en bamanan, peul, dogon et sonraï.

Peut-être que cela est la cause d’une analyse avec un angle différent. Les mélomanes peuvent se prononcer. Alors, nostalgie ou décadence au bord du Djoliba ?

Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

23 octobre 2007.