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Depuis les plus profondes racines de notre histoire, la musique s’entend comme une pratique culturelle, pouvant ou non posséder une dimension artistique, mais qui a un rôle social indéniable : louanger les braves, encourager les peureux, louer les hauts faits, dénoncer les travers ou les entorses aux règles. Elle a également un rôle spirituel.

La musique, chez nous, c’est avant tout, le sens qu’on accorde à sa valeur affective ou émotionnelle. Des pratiques musicales associées à un même contexte culturel, définissent un certain type de musique.

Chaque culture a essaimé ses propres types de musique, totalement différents à la fois dans leur style, dans leur approche, de la place qu’elle doit avoir dans la société. Parler de la musique de tel groupe social, de telle région du Mali, ou de telle époque, fait donc référence à un certain type de musique qui peut recouper des éléments totalement différents.

Au Mali, pendant longtemps, la musique, chez toutes les cultures, a été une question de sens et de contenu. L’évolution des formes musicales est née de la volonté des compositeurs de déstructurer un équilibre entre le rythme et le contenu, surtout pour faire comme « tout le monde », pour s’adapter à ce train sans forme et sans couleur, dénommé « World music ». Elle se manifeste par une platitude des contenus, des chanteurs sans assises sociales et sans répondant culturel, bref une musique ne reposant plus que sur la belle voix de la chanteuse ou la cacophonie d’un accord douteux.

L’évolution du langage musical qui a dénaturé sa fonction sociale chez nous, est surtout due pour la plupart, à la recherche du gain. La musique avant tout, et toute définition doit repartir de là, est un art (celui de la Muse, dit-on). Elle est donc création, représentation, et, bien sûr, communication. A ce titre, elle utilise certaines règles ou systèmes de composition, des plus simples (pur aléa) aux plus complexes. Comme toute création, la musique crée l’inconnu avec le connu, le futur avec le présent. Mais la musique est évanescente. Elle n’existe que dans l’instant de sa perception.

Depuis la généralisation des moyens techniques d’enregistrement du son, l’œuvre peut également s’identifier à son support : l’album de musique, la bande magnétique ou à une simple calligraphie de la représentation du geste musical propre à transcrire l’œuvre du compositeur.

L’informatique musicale a fait évoluer encore cette notion d’œuvre, puisque à présent un simple logiciel est susceptible d’engendrer « automatiquement » une œuvre musicale ou de produire des sons avec lesquels l’interprète est censé réagir.


Alexis Kalambry

BUMDA: Plus d’un milliard distribué en sous

Malgré la modicité de ses moyens logistiques, le Bureau malien du droit d’auteur (Bumda) essaye tant bien que mal de jouer son rôle de sentinelle de la création artistique et littéraire.

Jusqu’en 1977, la propriété artistique et littéraire au Mali était régie par une loi de la métropole du 11 mars 1957. La gestion et l’administration des droits relatifs à l’exécution publique et la radiodiffusion des œuvres musicales étaient exercées par la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem).

Après l’indépendance, la Sacem cessa d’opérer au Mali, ce qui priva des auteurs de bénéfices pécuniaires de leurs créations. Ce vide a conduit les autorités à adopter deux ordonnances, dont le n°77-46/CMLN du 27 novembre 1978 portant création du Bureau malien du droit d’auteur (Bumda) et plus tard l’adoption de la loi 84-26/AN-RM du 17 octobre 1984 modifiant l’ordonnance 77-46.

La modification portait essentiellement sur le régime de la propriété littéraire et artistique. Par ailleurs le caractère de service du Bumda s’adaptait mal à sa mission de perception de redevances de droits. C’est ainsi que l’ordonnance 90-55/RM du 7 septembre a fait du Bumda un établissement public à caractère professionnel doté de la personnalité morale et de l’autonomie financière placé sous tutelle du ministère de la Culture.

Le Bumda a la mission d’administration de tous les droits dont le produit sera consacré à des fins culturelles et sociales, de l’exercice des droits de suite qui est accordé par la loi aux auteurs d’œuvre.

Plus d’un milliard de F CFA distribué

Selon Diakité Mandé Moussa, documentaliste au Bumda, il existe trois cas où le droit d’auteur est dû : à la production, le producteur qui paie le droit, à l’importation, l’importateur qui règle en plus des droits, des taxes exigibles selon la réglementation du commerce ; troisièmement à l’exécution publique, le diffuseur paie le droit d’auteur lorsqu’il s’agit des chaînes de radio et de télévision publiques ou privées, des bars et restaurants, night-clubs, des organisateurs de concerts, etc.

Mais il faut reconnaître que tout ce beau monde ne s’acquitte pas toujours des droits d’auteur. Le montant des droits d’auteur est aussi variable selon les cas. Il est de 10 %, en droit mécanique (fabrication d’un support), du prix de vente de l’ouvrage tandis qu’en exécution publique le pourcentage est fondé sur l’importance des œuvres dans l’activité de l’établissement, au forfait lorsque l’exécution des œuvres est accessoire.

Le montant des droits perçus est reparti comme suit ; frais de gestion : 15 %, impôts : 15 %, fonds social des artistes : 5 % auteurs et autres bénéficiaires 65 % ainsi repartis : 35 % auteur, 25 % pour le compositeur, 10 % pour l’arrangeur et 30 % pour l’éditeur.

Le Bumda aide aussi dans la lutte contre la contrefaçon. Selon les statistiques publiées par le Bumda dans son bulletin mensuel d’information de mars 2007 au total 395 641 cassettes ont été saisies de 2002 à 2006. L’année 2005 a été particulièrement rude pour les artistes avec 214 045 cassettes saisies.

Selon les mêmes statistiques de 2002 à 2006, les droits perçus par le Bumda s’élèvent à 1 246 564 939 F CFA. Ils ont été partagés entre 5736 artistes nationaux et étrangers.

Denis Koné

ALIOUNE IFRA N’DIAYE, PRODUCTEUR: « Les artistes peuvent vivre dignement »

La multiplication des dispositifs de vente des œuvres artistiques pourrait développer la musique malienne, juge Alioune Ifra Ndiaye, un jeune producteur qui a désormais pignon sur rue.

L’obstacle au développement des œuvres artistiques et des artistes dans notre pays vient préalablement du manque de lieux de vente agréés des œuvres artistiques et le manque de détermination des artistes dans le travail. C’est du moins l’avis d’Alioune Ifra Ndiaye, un producteur malien, qui affirme que cet obstacle serait surmonté si l’Etat multipliait des dispositifs de vente des œuvres artistiques sur toute l’étendue du territoire.

En plus de la piraterie, les artistes maliens sont confrontés à un autre grand problème qui est la mévente des œuvres qu’ils produisent. Cette situation joue négativement sur leur détermination dans le travail. En partant de l’adage bambara qui veut que : « Tout problème trouve une solution hormis la mort », Alioune Ifra Ndiaye, l’un des acteurs culturels les plus sollicités aujourd’hui estime que ce problème a une solution.

Dans une proposition, le promoteur de « Blonba », producteur, réalisateur et co-auteur, invite l’Etat malien à multiplier les lieux de vente agréés d’œuvres artistiques. « Les producteurs veulent gagner autant qu’ils n’investissent pas. Les artistes veulent réussir sans beaucoup travailler. Je m’adresse au politique pour qu’il crée le maximum de meilleur environnement pour soutenir les productions. Le gouvernement doit mettre des dispositifs de vente des œuvres artistiques dans plusieurs lieux du pays. Cela pousserait les artistes à redoubler d’ardeur dans le travail », propose-t-il.

Pour M. Ndiaye, en général l’art ne fait pas vivre au Mali. Mais, jure-t-il, le gouvernement créerait de nombreux emplois et ferait sortir de la misère beaucoup d’artistes s’il mettait en pratique sa proposition.

Sidiki Doumbia
(stagiaire)

PHILIPPE BERTHIER, DIRECTEUR DE MALI K7: « La musique ne nourrit pas son homme »

Pour le directeur de Mali K7, si le Mali veut que sa culture rayonne, les autorités doivent prendre à bras le corps le problème de la piraterie.

« La musique ne nourrit pas son homme. Ceux qui réussissent aujourd’hui dans le secteur sont minoritaires. Je pense à Oumou Sangaré, feu Ali Farka Touré, Salif Kéita. Combien de grands artistes au Mali sont morts dans la pauvreté ? » S’interroge le directeur de Mali K7. Selon Philippe Berthier, les industries culturelles sont actuellement à l’agonie du fait de la piraterie dont la question, à son avis, n’a jamais été réglée.

« S’il y a piraterie, il n’y a pas d’argent pour investir. Elle constitue un crime et il faut arrêter les criminels qui ne sont autres que des commerçants sans scrupule qui paient les cassettes sans payer de droit d’auteur, de TVA et vendent moins cher au détriment de l’auteur, du compositeur… qui n’ont rien en retour », s’insurge-t-il. Sur près de 500 000 cassettes fabriquées par an, plus de 90 % sur le marché sont piratées.

Après 19 ans d’existence au service du développement de la musique malienne et de la fabrication de cassettes et CD, Mali K7 a le plomb dans l’aile depuis 2003 à cause de la piraterie. « On ne produit plus d’artistes. Pour produire un artiste, il faut de l’argent qui nous fait cruellement défaut » explique le patron de Mali K7. A ses dires, la production d’artiste est variable. « Pour un artiste qu’on produit pour le Mali, le coût varie entre 2 et 5 millions de F CFA. Pour un artiste qui peut avoir une envergure internationale, il faut tabler sur entre 10 et 20 millions de F CFA » indique-t-il.

Or, pour amortir l’argent investi, l’artiste doit pouvoir vendre entre 20 000 et 50 000 cassettes. « S’il n’y avait pas de piraterie, ce sont des milliers d’emplois qui seraient générés par la musique. Si le Mali veut que sa culture rayonne, il faut que l’Etat prenne à bras le corps le problème de la piraterie car les gens n’arrivent pas à vivre de leur art », insiste M. Berthier.

Il faut dire que la piraterie n’est pas propre au Mali seul. Le même fléau sévissait en Côte d’ivoire bien avant la guerre. Toutefois précise notre interlocuteur, la question, là-bas, a été partiellement réglée avec des rafles sans arrêt, l’emprisonnement des fautifs et leur comparution en procédure accélérée devant les tribunaux. « Par contre au Mali, c’est l’impunité totale. Personne n’est allée en prison et y rester pendant des années pour piraterie ».

« Il est temps que les autorités se réveillent et fassent le ménage. C’est la seule chance de survie de l’industrie culturelle. Si l’on arrive à juguler la piraterie, à motiver les artistes, les autres problèmes vont disparaître. Il y aura une concurrence saine ».

Mohamed Daou


MUSIQUE MALIENNE: Quelle place pour les distributeurs ?


Le rôle du distributeur n’est pas connu dans sa plénitude. Nombreux sont les Maliens qui pensent que le distributeur s’occupe seulement de la distribution des cassettes aux commerçants.

Loin de là, le distributeur s’attelle à multiplier les cassettes quand il reçoit le prototype (cassette mère) des mains du producteur. Pour que cette multiplication soit effective, il doit d’abord obtenir le feu vert du Bureau malien des droits d’auteur (Bumda) à qui il paie les droits de l’artiste en fonction du nombre de cassettes qu’il veut faire fabriquer par l’usine de fabrication de son choix.

A cet égard, il doit obligatoirement communiquer le nom de l’usine de fabrication (soit Mali K7 ou Seydoni-Mali) au Bumda pour qu’elle soit habilitée à multiplier le prototype. Le distributeur paie aussi à la Bumda les droits pour les stickers et à l’usine les frais de son travail.

Après l’étape de la multiplication, le distributeur ventile la cassette aux commerçants et s’occupe de la promotion pour inciter les clients à la payer.

Le distributeur de cassette est surtout confronté à la piraterie et à la lenteur dans les ventes. Selon Mama Konekéou, distributeur au marché Dabanani, « les cassettes ne marchent pas maintenant. Depuis 2002, l’achat des cassettes est lent et la situation se dégrade d’année en année ».

Ogopémo Ouologuem
(stagiaire)

PIRATERIE: Ce qu’en pensent des artistes


Tout en déplorant le piratage de leurs œuvres et l’incapacité des pouvoirs publics à éradiquer le fléau, des artistes estiment qu’il y a nécessité d’une union sacrée au sein de la famille commune.

Cheick Oumar Tounkara (groupe Sofa de Bamako) :
« Nos autorités sont coupables »

« Avec le piratage, il est difficile, pour les artistes, de vivre de leur labeur. Malgré les efforts consentis, les œuvres des artistes sont piratées et vendues à leur insu. Certains commerçants disposent de machines à produire des cassettes. Le pays étant ce qu’il est, on refuse de les dénoncer.

Si l’autorité pouvait s’impliquer davantage afin que les auteurs soient réprimés avec vigueur, ce serait une bonne chose. Les artistes également doivent travailler de concert pour démasquer les fraudeurs. Il faut qu’ils sachent que c’est leur vie même qui est en danger. Nous devons agir pour barrer la route aux voleurs de la créativité. Voler la créativité, c’est voler la conscience psychologique. Aussi la clarté dans la gestion des œuvres musicales permettrait de mieux lutter contre le phénomène
».

Mangala Camara (artiste-musicien) :
« Nous devons balayer devant nos propres portes »

« Le mal vivre des artistes est dû à une mauvaise répartition avec en toile de fond la piraterie. C’est ce qui m’est arrivé avec mon dernier album. Que faire ? Je n’ai pas de choix à moins que les autorités nous aident, car il est difficile de se faire justice. Nous ne bénéficions que de 30 % dans les disques contre 70 % aux pirates. Nous devons disposer d’une structure gouvernementale pour la distribution de nos œuvres, or c’est le contraire qui se passe au Dabanani et autres marchés. On devrait avoir un magasin pour dépôt légal de vente.

Je pense qu’il faut qu’on se rencontre et qu’on s’organise. Car, au sein de la famille culturelle, il y a beaucoup de problèmes ces derniers temps au sujet de la piraterie. Nous avons jugé opportun un moment de créer une structure entre les artistes du Mali, toutes tendances confondues pour barrer la route. Les artistes ont des droits et des intérêts qu’il nous faut préserver. C’est un travail de longue haleine, mais nous gagnerons ce pari
».

Kadia Goro dite Kadialelé (artiste-musicienne) :
« Nous sommes responsables »

« Nous vivons mal dans ce métier. Avec les pirates, il est difficile de songer à une retraite. Qu’on nous accuse à tort ou à raison, force est de reconnaître que les artistes tout comme les pirates sont sur un pied d’égalité. Nous sommes responsables et complices par rapport à nos œuvres. Heureusement je bénéficie du concours de mon frère Amadou Ongoïba. Sinon les pirates ont toujours joué le coup aux artistes. Ma première cassette a été la cible de ces fraudeurs.

Il y a eu beaucoup d’incompréhensions au départ. Nous avions bien voulu rencontrer notre ministre de tutelle pour lui expliquer nos problèmes. Ces rencontres auguraient d’un avenir meilleur pour les artistes. Nous ne demandions simplement qu’à aider le ministère à résoudre nos problèmes, dont la piraterie. Si l’occasion se présente, nous essaierons tant bien que mal de lui expliquer les réalités au sein de cette maison. Nous constatons qu’il n’arrive pas à faire grand-chose sur le terrain. Nous sommes durement touchés et très inquiets. C’est pourquoi, nous avons mis en place une brigade pour renforcer celle qui existe déjà. Vous constaterez comme moi que, malgré tout, la piraterie gagne du terrain
».


Propos recueillis par
Boubacar Diakité Sarr

IDRISSA SOUMAORO: Le pépé branché de la musique malienne

S’il n’a pas le renom d’un Ali Farka Touré ou d’un Salif Kéita, Idrissa Soumaoro, néanmoins, maîtrise bien son art et le pratique avec dextérité et amour. Prix de Découvertes RFI en 2004, l’homme, qui totalise 38 ans de carrière dans la musique, ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Nous sommes allés à sa rencontre, mercredi, en famille à Badalabougou.

L’enfant de Ouéléssébougou (75 km au sud de Bamako), le terroir qui l’a vu naître en 1949, se souvient, comme si c’était encore hier, de ses premiers pas dans la musique. Car, avant même le DEF, Idrissa Soumaoro a monté le groupe Djitoumou Jazz et fis de bienheureux nostalgiques.

« Je faisais danser le village tous les samedis dans une salle de classe. On appelait ça bal poussière. Des chauffeurs préféraient venir avec leur véhicule vide que de rater mes animations les week-ends », se rappelle encore celui qui n’était qu’un élève de second cycle.

Lorsqu’il décroche le DEF en 1967, son choix de l’Institut national des arts (INA) ne surprend pas grand monde. Sauf ses oncles, qui n’approuvent pas. « Quand je suis venu à l’INA, mes oncles se posaient la question de savoir comment peut-on avoir son DEF et n’aller apprendre qu’à souffler dans une flûte. En un mot à ne faire que de la musique ? Mais, ils finirent par admettre que c’était ma vocation ».

Déjà, pendant ses vacances scolaires à Bamako, Soumaoro ne ratait pas les affiches pointues des salles de cinéma. C’est là que naquît son amour pour les chansons hindoues et il n’hésita pas à mettre toutes ses maigres économies dans une flûte pipo pour interpréter ces airs à son retour au village.

A sa sortie de l’INA en 1971, il fut affecté à l’Ipeg de Diré où il va enseigner pendant une année avant de se retrouver à Gao, histoire de mieux préparer la biennale avec l’orchestre régional. Malheureusement, il contractera une affreuse dysenterie. A sa guérison, ses supérieurs voulaient l’envoyer à Bamako. Mais, il décida, à la surprise de tous, de retourner à Diré où se trouvait sa fiancée, enseignante de son état. « Ils étaient étonnés que je ne parte pas à Bamako, que je m’arrête à Diré encore. Ils ont ri de moi, le docteur et ses amis ».

Quelques mois après, il a été rappelé à Bamako, avec cette fois-ci, à la clé une promotion : chef de la section musique à l’IPN. Son travail : écrire des brochures pour les maîtres de musique. La section musique sera, plus tard, fermée car les élèves ne se bousculaient pas à sa porte à cause certainement des cours théoriques qui ne les intéressaient pas trop.

M. Soumaoro reprendra la craie en 1976 au lycée de Badala. Il n’oubliera pas cependant la pratique car, dès son retour de Gao, il a intégré l’orchestre les Ambassadeurs aux côtés de Salif Kéita, Manfila Kanté, Ali Farka Touré et bien d’autres. « Au début, je jouais en intermède avec ma guitare sèche pendant les concerts avant de devenir quelques mois plus tard membre à part entière du groupe en tant que principal joueur du piano que je maniais à merveille », se souvient-il.

Le mariage d’avec ce groupe n’ira pas loin car, « quand le très grand supporter du Djoliba et de l’orchestre, Tiécoro Bagayoko a été arrêté, les professionnels du groupe sont partis en Côte d’Ivoire. Nous les trois fonctionnaires, et Amadou Bagayogo, sommes restés. Avec Karamoko Issiaka Dama, qui était à l’ORTM et qui interprétait bien les chansons zaïroises, et Issa Niaré, secrétaire au ministère de la Communication, qui faisait la guitare basse ».

Dix-huit ans au chevet des aveugles

Il choisit, de son côté, avec son jeune assistant d’alors Amadou Bagayoko de lier la pratique à l’enseignement dans le but d’aider ses jeunes frères et fils handicapés visuels de l’Institut des jeunes aveugles du Mali. « J’ai enseigné pendant 18 ans à l’IJA. Mariam Doumbia, Madina Ndiaye furent mes meilleures élèves du fondamental », se rappelle-t-il encore.

En 1978, le jeune enseignant, débordant d’énergie, monte un groupe dénommé Idrissa Soumaoro et l’Eclipse de l’IJA. « Eclipse, parce que c’était composé de voyants et de non voyants. Eclipse aussi, parce que quand les élèves seraient suffisamment formés, nous les voyants encadreurs, allions nous éclipser en laissant la place aux handicapés visuels », explique-t-il.

Le projet va aboutir car, en 1984, les initiateurs vont effectivement former un orchestre de handicapés visuels dénommé, sur proposition d’Ismaïla Konaté alors président de l’Umav, « Miriya » avec Amadou Bagayoko comme chef d’orchestre et Mariam comme chanteuse principale.

Quant au principal animateur, Soumaoro lui-même, il ne sortira pas les mains vides. Grâce au soutien de M. Konaté, il bénéficiera d’une bourse de Bristish Council pour étudier en Angleterre l’écriture Braille. Il en profitera pour étudier davantage les instruments qu’il maniait dès sa tendre enfance : guitare, piano, flûte. Il obtiendra par la suite un certificat de l’Université de Cambridge.

Le malien Idrissa Soumaoro devient ainsi le premier étudiant voyant à se spécialiser en Braille, chose qui dépassait l’entendement, une première expérience dans cette prestigieuse université. « Parce qu’avec le Braille, quand tu vois, les doigts ne sentent rien. Tu es obligé de lire avec les yeux. Et les 18 ans que j’ai passés à l’Institut, chaque année, je changeais de verre correcteur. Je suis myope à cause du Braille, c’est pas du noir sur du blanc, c’est des signes », enseigne-t-il.


Une consécration tardive

Retour au bercail de l’enfant prodige en septembre 87 avec un diplôme en éducation spéciale des handicapés visuels de Birmingham. Direction IJA où il deviendra en 1996 le directeur général technique. De là, il obtiendra la promotion pour l’inspection de l’enseignement secondaire où il travaille présentement. Il est chargé notamment du suivi pédagogique des professeurs de musique dans les lycées et instituts de formation des maîtres. En tant qu’inspecteur, il est aussi impliqué dans les examens du baccalauréat et du BT.

Sur le plan musical, Idrissa ne démord pas car, dès son retour, il avait intégré l’orchestre Koly et les Acolytes qui animaient à l’hôtel de l’Amitié et au Grand hôtel en 1989. Le groupe a depuis changé de nom pour devenir les Compagnons. Nouvelle appellation, nouveau patron qui n’est autre que M. Soumaoro.

Le professeur artiste qui a fait ses premiers enregistrement à l’ORTM en 1969, pensera alors en 2000, soit 11 longues années plus tard, à mettre en valeur ses productions qui avaient été largement piratées par les Libanais de Côte d’Ivoire, Zao, Balla et ses Balladins. « En ce temps, l’argent ne nous intéressait pas, on chantait pour faire plaisir aux auditeurs maliens et les autres en profitaient. Je me rappelle, un technicien a repiqué mon morceau phare, Ancien combattant, et il est parti le vendre aux Libanais en RCI, la maison de production Safedine pour 25 000 F CFA. Ils ont sorti ça plus de deux fois et ça se vendait comme du petit pain », déplore aujourd’hui M. Soumaoro. « C’est d’ailleurs, ajoute-t-il, toute la différence entre nous et des jeunes de maintenant qui rentrent là dans et qui ne veulent faire que ça ».

La musique, reconnaît-il, que ça soit au Mali ou ailleurs, ne nourrit pas son homme. « Même en Europe, il est très difficile de vivre de son art surtout avec les progrès de la technologie, les gens n’achètent pratiquement plus les CD ».

Son unique album produit en 2002 par Ibrahima Sylla de Syllart Production sur conseil d’un certain Modibo Nionzon Traoré, même s’il n’a pas rapporté gros en terme d’argent, a été pour l’artiste une renaissance, une consécration. Car, c’est ce premier CD qui a remporté le Prix Découvertes RFI 2004. « Soumaoro renaît de ses cendres ».

Commence alors pour le vieux Soumaoro, dont la première apparition sur scène remonte à 1969 à l’Ecole secondaire de la santé de Bamako, une nouvelle vie d’artiste qui le mènera loin, et même très loin de ses terres. Il foulera les salles de spectacle sophistiquées d’Angleterre, de France et beaucoup d’autres pays européens. « J’ai même fait huit villes anglaises avec Taaj Mahal », se réjouit-il. Mais auparavant, Idi avait décroché le diplôme d’honneur en Djembé d’or à Conakry et le Prix général Elizabeth Williams du département de musique du Collège royal en Royaume-Uni.

Un auteur satirique

Aujourd’hui, tout comme ses nombreux fans, Idrissa Soumaoro attend avec impatience la sortie de son 2e album enregistré en septembre 2005. Mais, que son producteur a programmé pour l’ouverture de la saison prochaine, après l’hivernage, octobre ou novembre. Stratégie commerciale, dit-on.

En attendant la sortie de cet album, le professeur de musique se consacre à ses activités d’enseignant et à ses ambitieux projets. Il a participé récemment à l’enregistrement de la musique de « Kirikou et la sorcière » du célèbre Michel Ocelot au studio de Mali K7. Il est présentement membre de jury de la Case Sanga, une émission de télé réalité et participe en même temps à l’enregistrement de la musique d’un film de cinq épisodes d’El hadj Diakité au CNPM.

Chevalier de l’Ordre national depuis 2002, M. Soumaoro a en projets, l’ouverture d’un centre d’initiative musicale composé d’un studio d’enregistrement numérique, de salles de cours de musique et d’un espace culturel avec des chambres pour l’hébergement d’artistes étrangers de passage à Bamako.

Sa musique est difficile à classer dans un registre, tant elle est unique et particulière. Mais, il se définit lui-même comme un auteur satirique. « Je peux m’inspirer d’une autre chanson. Mais ce qui sort, la parole, l’harmonie est propre à moi. En plus de l’originalité, le sel de ma musique, c’est l’humour. Ma musique est comme une épine dans du velours, on peut attaquer sans faire mal, c’est le conseil que je donne toujours au Tata Pound dont mon fils Djo Dama est membre ».

Tout en déplorant des comportements d’artistes d’aujourd’hui, Idrissa Soumaoro ne prêche, avec sa guitare, que la paix et l’amour de l’autre.


Sidiki. Y. Dembélé

CE QUE J’EN SAIS: Un trésor négligé

Certains, dans les rencontres internationales, notamment celles de jeunes, ont souvent du mal à situer le Mali. Mais, il suffit seulement de leur dire que c’est le pays d’Ali Farka Touré, Salif Kéita, Oumou Sangaré, Amadou et Mariam, Habib Koité, Rokia Traoré… pour qu’ils comprennent d’où vous venez. C’est vous dire que la musique est aujourd’hui l’une des meilleures vitrines dans lesquelles le Mali se retrouve facilement. C’est un pays d’artistes, de musiques.

Cette vitalité internationale se traduit par des consécrations multiples et prestigieuses. Rien qu’en 2006, Amadou et Mariam ont raflé tous les trophées (Disques d’or ou de platine…) en Europe avec Un Dimanche à Bamako, leur dernier album. Déjà en mars 1995 et en 2006 Ali Farka a reçu la prestigieuse distinction du Grammy Award avec Talking Timbuktu et In the heart of the moon. Ce dernier album est un duo avec Toumani Diabaté, le virtuose de la kora.

Le défunt bluesman du désert a été le premier Africain, dans l’histoire de la musique moderne, à accéder à une telle consécration. En 2005, Bowboï de Rokia Traoré a été vendu de par le monde à plus de 100 000 exemplaires. Ce qui lui a valu un Disque d’or en France et un Kora Awards en Afrique du Sud. En 2002, Laban de la diva du Wassoulou, Oumou Sangaré, franchissait le cap des 120 000 disques écoulés au Mali. Au même moment Moffou de Salif Kéita s’arrachait comme de petits pains au prix record de 2500 F CFA l’unité.

C’est dire que nos artistes ne manquent pas d’inspiration, de talent. Malheureusement, ce talent profite à peu d’entre eux. Seuls ceux qui ont la chance d’être produits et distribués ainsi qu’invités à des festivals internationaux à travers le monde (Oumou Sangaré, Afel Bocoum, Salif Kéita, Oumar Koïta, Rokia Traoré, Cheick Tidiane Seck, Abdoulaye Diabaté…) tirent leur épingle du jeu.

C’est aussi certainement le cas des griottes-artistes qui vivent plus des sumuw que de leurs œuvres artistiques. La grande majorité vivote parce que privée des retombées de leurs talents par les pirates aux dents de plus en plus longues. Les artistes et les autres acteurs du secteur ne sont pas les seules victimes de ce fléau couvert par l’impunité. Il y a le Trésor public aussi. En effet, le rayonnement musical fait que le secteur n’est plus négligeable dans l’économie malienne.

Selon une étude réalisée en 1999 par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), la musique malienne réalisait un chiffre d’affaires de 55 milliards de F CFA et avait créé des milliers d’emplois. Ses 2 millions et plus de cassettes vendus par an la plaçaient au troisième rang des services du Mali après l’émigration et le tourisme dans la participation au PNB (produit national brut). Le hic, c’est que 9 cassettes sur 10 sont piratées.

Si la production musicale malienne fleurit en apparence, elle demeure fortement handicapée par le piratage et la contrefaçon. L’étude réalisée en 1999 par le Cnuced avait établi les pertes occasionnées par la piraterie à 6,6 milliards de F CFA par an. Un chiffre très en deçà de la réalité aujourd’hui. La musique malienne pourrait constituer un des piliers de notre économie si un minimum d’attention lui était accordé.

Et c’est naturellement l’Etat qui doit traduire en actes concrets la volonté politique dans les discours. A commencer par faciliter l’importation de la matière première destinée à l’édition, faire respecter la réglementation en vigueur sur les droits d’auteur, assurer la formation de haut niveau et enfin inciter les banques maliennes à investir dans ce secteur dynamique et prometteur. Cela ne profitera pas aux seuls acteurs du secteur comme les artistes, mais c’est toute la nation qui y gagnerait.


Moussa Bolly


EPILOGUE: La musique commerciale des temps modernes

Pour le Bamanan, la musique est la combinaison harmonieuse de la chanson avec les sons produits par les instruments de musique : tam-tam, balafon, guitare, etc. A bien analyser le fond de ces chansons, on s’aperçoit qu’elles expriment des états d’âme, des sentiments et des émotions que l’on fait accompagner par des sons musicaux propres à assurer le repos et la détente.

Il paraît un effet normal pour l’homme de se reposer dans un cadre agréable après une journée harassante faite de labeur et de fatigue. Le besoin viscéral de se reposer et de se divertir est à l’origine de la naissance de la musique et de chant.

Dans la nature, à l’état sauvage, les chants des oiseaux et des insectes ont d’abord diverti et amusé le genre humain avant que celui-ci n’arrive à produire ses propres instruments de musique. On notera d’ailleurs que l’évolution de l’espèce humaine est allée de pair avec le développement des genres musicaux et chaque société a développé les siens propres.

De façon générale, dans notre société, l’apparition de la musique commence dès le bas âge lorsque les jeunes filles se regroupent la nuit après le dîner sur la place du village pour battre des mains, chanter et danser au clair de lune. Du côté des garçons, si ceux-ci ne chantent pas comme les filles au clair de la lune, ceux qui se sentent une vocation d’artiste peuvent jouer, à l’aide d’instruments rudimentaires façonnés par eux-mêmes, de morceaux soit de leur cri soit repris après d’autres.

Mais dans la société traditionnelle, l’artiste, surtout le musicien, étant considéré comme un fainéant, ces jeunes talents ne sont pas encouragés ; mieux on met tout en œuvre pour les écraser et les empêcher de s’épanouir. Ceci est particulièrement courant dans les cultures où l’art est le domaine réservé des hommes de caste comme les griots, les forgerons et parfois les anciens esclaves.

Chez les Bamanan, à l’âge adulte, la musique développée est celle rituelle des grandes sociétés d’initiation. Elle est spéciale, fermée et jouée uniquement à l’occasion de la célébration de la fête de ces sociétés. Elle est sacrée et renvoie aux grands principes fondateurs de la société bamanan, de même qu’elle relate certains événements graves survenus dans le passé.

Provenant du Ségou Fanga, on la retrouve dans toutes les zones de peuplement bamanan : Ségou bien sûr, le Baninkô, le Bélédougou et le Kaarta. Il faut aussi souligner que dans la société bamanan, chaque groupe ou corporation disposait de son propre art musical. Les fêtes des chasseurs par exemple étaient exclusivement animées par les musiciens de la chasse provenant de toutes les régions du pays, singulièrement du Wassoulou. De la même manière, les grands producteurs de céréales avaient leurs propres musiciens qui les louaient dans leurs chants et auxquels ils distribuaient des cadeaux.

Beaucoup de ces musiciens traditionnels ne jouaient pas pour l’argent, mais plutôt pour la renommée, c’est-à-dire la gloire. Quelques-unes de ces figures illustres sont décédées pauvres ou dans l’anonymat le plus total parce que la musique traditionnelle n’était pas produite pour être vendue et enrichir son homme.

Telle n’est pas la situation de la musique moderne entrée chez nous sous la colonisation. La formation des orchestres modernes, calquée sur le modèle occidental, a donné une autre orientation à la musique. Faite au départ pour divertir et amuser, progressivement la musique est devenue un gagne-pain comme l’exercice de la médecine, l’enseignement ou la menuiserie. Ses produits s’achetant comme n’importe quel article au marché (ce n’était pas le cas auparavant), les musiciens, pour vivre en ville, sont obligés de produire en quantité et se faire acheter.

La tendance s’est maintenant inversée parce qu’avant c’était la qualité qui était recherchée ; maintenant, c’est la quantité de cassettes sur le marché qui fait la loi. Au bas mot, la musique est devenue du commerce comme le sport ou le trafic des stupéfiants. La conséquence de cela est le nombre trop élevé de musiciens, de chanteurs. Il y en a tellement maintenant que même les techniciens de l’ORTM ne connaissent pas leur nombre exact.

Et chaque jour, de nouveaux talents voient le jour. A tel point que les griots sont dépassés et s’en remettent à Dieu. La concurrence sévit durement dans le secteur et fait des victimes à longueur de journée. A cela s’ajoute la piraterie devant laquelle même les plus hautes autorités du pays se disent désarmées et incapables d’agir. Tous ces éléments font que le musicien n’a pas la vie facile comme beaucoup le pensent. En fait dans la corporation, s’il y a des gros bonnets, il y a aussi plein de petits foulards qui battent encore de l’aile pour vivre.

De nos jours, la musique est devenue plus un gagne-pain qu’un moyen de divertissement et de détente. Alors qu’autrefois, on devenait musicien par vocation, maintenant, on fait des études et des stages de formation pour le devenir et se maintenir à un bon niveau. L’idée est même communément répandue maintenant que les choses sérieuses comme les études et le travail bien fait ne rapportent plus gros ; en revanche celles considérées comme futiles autrefois comme le sport et la musique le font.

C’est vrai qu’en Europe et en Amérique, les musiciens ne sont pas de pauvres hères, mais chez nous la profession n’est reluisante que pour quelques professionnels qui tirent leur baraka, eux seuls savent où, mais ne le disent pas bien évidemment.

Facoh Donki Diarra

Les Echos.