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Ce qui se passe actuellement en République de Côte d’Ivoire contient des racines profondes présentant des similitudes avec ce qu’on observe ailleurs en Afrique, notamment dans notre pays, le Mali.C’est de ces racines et particulièrement de l’une d’entre elles que je souhaiterais parler aujourd’hui pour que les citoyens, que nous sommes, en prennent conscience et essaient d’agir dans les années à venir pour la traiter. Il s’agit de la professionnalisation de la politique dans nos pays et de son corollaire immédiat que constitue l’occupation du domaine politique et donc du pouvoir par les plus médiocres d’entre nous.

J’ai le grand plaisir, en ces premiers jours de l’année, selon le calendrier officiel de nos pays, de vous adresser des vœux militants et fraternels pour la période qui s’ouvre. J’en profite comme d’habitude pour revenir sur un des faits majeurs de l’année 2010 en l’abordant sous un angle particulier pour mettre en évidence quelques leçons utiles à retenir et arriver, si possible, à attirer l’attention et, pourquoi pas, susciter l’action de certains d’entre vous (le plus grand nombre j’espère).

La situation en Côte d’Ivoire, pour les Africains que nous sommes, est un sujet légitime d’inquiétudes et d’espoirs. Pour plusieurs raisons. La crise actuelle dans ce pays frère est un concentré de nombreux maux dont souffre notre continent aujourd’hui : prédominance des ambitions personnelles sur les interêts nationaux, questions d’immigration et de rapports des étrangers avec les nationaux sur le continent, rapports passionnels avec la communauté internationale notamment l’ex puissance coloniale, faiblesses de nos Etats et perméabilité de nos institutions, incertitudes identitaires et faible capacité de discernement des masses, mettant en mal le projet national….

Quel que soit le dénouement attendu de cette crise, si tant est que cela intervienne à brève échéance, l’Afrique de l’Ouest et l’ensemble du continent n’en sortiront pas indemnes car les leçons à tirer, les « jurisprudences » à retenir seront nombreuses et on peut dire, sans risque de se tromper, qu’il y aura forcément un « avant la crise ivoirienne » et un « après la crise ivoirienne ». Gageons simplement que le positif l’emportera sur le reste.

J’ai la chance de connaître un peu ce pays. Pendant les dix dernières années, j’y ai séjourné en moyenne une dizaine de fois chaque année pour des raisons professionnelles et, quelques fois, personnelles. J’y ai côtoyé des hauts fonctionnaires, ministres, militaires de rang comme des milliers de simples citoyens dans les taxis, allocodromes, maquis et autres lieux de rencontres. J’ai fréquenté ses hôtels et j’ai habité dans ses quartiers. J’ai dirigé plusieurs missions d’audit dont celui de la filière café-cacao et ses structures d’encadrement. J’y enseigne, notamment à la faculté de gestion de Cocody, le bastion de la FESCI (mon dernier cours a eu lieu du 25 au 27 novembre 2010, soit à la veille du second tour de la présidentielle). J’ai assisté à de nombreuses « sessions » des agoras à la Sorbonne au Plateau et ai eu l’occasion d’analyser la dialectique patriotique de ceux qui battent le pavé aujourd’hui à Abidjan.

Ce long développement pour vous dire que ce qui se passe actuellement dans ce pays contient des racines profondes présentant des similitudes avec ce qu’on observe ailleurs en Afrique, notamment dans notre pays, le Mali.

C’est de ces racines et particulièrement de l’une d’entre elles que je souhaiterais parler aujourd’hui pour que les citoyens que nous sommes en prennent conscience et essaient d’agir dans les années à venir pour la traiter. Il s’agit de la professionnalisation de la politique dans nos pays et de son corollaire immédiat que constitue l’occupation du domaine politique et donc, du pouvoir par les plus médiocres d’entre nous.

Dans une société normale, ce sont les élites qui dirigent. Par élite, il faut entendre ceux qui ont eu la chance de connaître et comprendre la société et le monde, maîtriser et exercer un métier qui les met à l’abri du besoin, acquérir la personnalité et les ressources matérielles et intellectuelles pour être indépendants et enfin prendre suffisamment conscience de leur situation pour s’employer à agir pour le progrès collectif.

Si vous comparez ce qui précède à ce que vous voyez dans nos pays, vous vous rendrez compte que le personnel politique et l’élite dirigeante ne correspond pas vraiment à ce qui est souhaitable.

L’élite dont je parle considérera une responsabilité publique comme une charge (il avait une vie avant et il en aura une après). Il ne cherchera pas à y constituer un patrimoine mais y consacrera son temps, pendant son mandat, pour laisser ses empreintes. Il n’est pas intéressé par le matériel mais par la satisfaction morale d’avoir servi utilement sa collectivité. Il ne fera pas de sa personne un objet d’adoration et de culte, mais travaillera à la construction d’institutions solides, gages de stabilité et de progrès.

Il ne pourchassera pas ses opposants ou n’essaiera pas de les acheter, mais au contraire les encouragera; car le débat et la contradiction sont indispensables à une construction collective. Il fera de l’alternance un principe immuable de gouvernance. Cette élite, qu’elle soit responsable, locale ou nationale, aura le même état d’esprit.

Cette élite existe. Je la côtoie tous les jours, de Dakar à Djibouti, de Niamey à Libreville en passant par Washington, Paris ou Shanghai. Elle est nombreuse, diverse et variée et pourrait donner à notre continent et à notre pays un nouveau visage et une nouvelle espérance. Si elle s’engage !!

C’est là où le bât blesse car cette élite est trop souvent en dehors des sphères politiques, elle s’en méfie et s’en détourne laissant la place aux autres.

La nature ayant horreur du vide, ces derniers s’emparent des postes, les utilisent, s’enrichissent et créent toutes les conditions pour y rester, entrainant souvent leurs communes, leurs pays et eux mêmes vers l’abîme. Il nous faut sortir de cette situation. Il vous faut sortir de cette torpeur et de ce désintérêt qui font mal à vos pays et au continent. Impliquons- nous pour qu’émerge, à long ou moyen terme, dans nos pays, une nouvelle classe de dirigeants, une vraie classe de dirigeants.

Je formule le vœu que la période qui s’ouvre soit celle où le maximum d’entre nous se posera au moins la question de ce qu’il peut faire pour sa collectivité, sa commune, sa ville, son pays ou son continent. Que cette réflexion soit suivie d’actions est le plus cher de mon vœu…

Moussa MARA

Président du parti YELEMA

06 Janvier 2011.