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Interview exclusive de Moussa Balla Coulibaly, ancien président du CNPM et ancien président du CESC :« ATT a rendu l’État inexistant…Mais la solution ne devait pas passer par un coup d’État .»

Connu pour son franc parler et sa critique sans concession de la gouvernance sous le régime défunt, l’ancien président du Conseil national du patronat du Mali (CNPM) et ancien président du Conseil économique, social et culturel (CESC), Moussa Balla Coulibaly, dans cet entretien exclusif, se prononce sur la situation de l’après coup d’Etat du 22 mars 2012. Sans porter de gant, ce vieux renard du microcosme politique national assène ses vérités et prodigue de précieux conseils aux tenants du pouvoir actuel, au premier rang desquels le capitaine Amadou Aya Sanogo, président du Comité national de redressement de la Démocratie et de la restauration de l’Etat (CNDRE).

L’Indépendant : Vous avez, récemment, dans une chronique publiée dans les colonnes de notre journal, appelé à une Transition sans ATT. Comment vous appréciez le coup d’État qui vient d’être opéré par le capitaine Amadou Sanogo et ses hommes ? Êtes-vous pour ou contre ?

Moussa Balla Coulibaly : Les choses vont au-delà du simple fait d’approuver ou de désapprouver. Personnellement, je pense que nous ne méritions pas cela au Mali. Mais ce qui est arrivé (le coup d’Etat, ndlr), c’est réellement la faute aux responsables maliens.

De quels responsables précisément ?

MBC : ATT d’abord. C’est lui le premier responsable de cette situation et cela pour plus d’une raison. En sa qualité de chef de l’Etat, ATT a complètement désossé l’Etat malien. En fin de compte, en guise d’Etat, il n’y avait que lui et lui seul. Le gouvernement n’existait pas. Dans un article publié dans votre journal, j’avais dit en résumé que dans la situation dans laquelle nous vivons il fallait que l’assemblée nationale prenne ses responsabilités en interpellant le gouvernement, qui n’en était d’ailleurs pas un, sur la crise au nord Mali.

Ce qui est certain, Madame le Premier ministre n’aurait rien pu dire sur cette crise ni sur une éventuelle politique de reprise de la situation au nord. Ce qui aurait été un motif valable pour sa destitution à travers une motion de censure. A la suite de cela, l’assemblée nationale devait promouvoir un gouvernement d’union dont le programme aurait été très simple : c’est de faire la guerre.

Précisez votre pensée. S’agit-il de faire la guerre après l’échec du dialogue avec les bandits armés ?

MBC : Non. Moi, je maintiens la guerre. Je ne peux pas dialoguer avec quelqu’un qui nie mon existence. La bande actuelle qui opère au nord nie l’existence de l’Etat du Mali. Quel dialogue devons-nous alors entamer avec eux ! J’avais eu à dire que certains Etats aident les rebelles. Comme la France dont le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, avait eu à dire dans certains médias français que les rebelles avaient fait de « grands résultats » et qu’il fallait en tenir compte et se mettre autour d’une même table de négociation.

Aujourd’hui les jeunes gens qui ont fait le coup d’Etat nous disent de les regarder qu’ils vont se « battre et s’occuper du nord ».

Quels reproches faites-vous au régime d’ATT ? Une mauvaise gouvernance…

MBC : Nous ne pouvons pas parler de mauvaise gestion dans la mesure où il n’y avait même pas de gestion. ATT a rendu l’Etat inexistant. Sur tous les plans, ATT à fait que l’Etat n’avait plus de crédit et qu’il était sans audience de quelque nature que ce soit.

Le chef de la junte militaire, le capitaine Amadou Sanogo, vous inspire-t-il confiance à le juger sur ses premiers propos ? Ou bien c’est l’effet contraire ?

MBC : Moi, je ne les connais pas, lui et ses hommes. Mais ce que j’entends dire c’est qu’ils étaient, eux aussi, écœurés autant que nous-mêmes. Parce qu’en étant des militaires, ils étaient eux-mêmes humiliés car l’État malien avait fait, en sorte, que son armée n’existe même pas. C’est dire que même si l’on peut comprendre l’attitude des militaires, elle n’est pas acceptable. La solution ne devait pas passer par un coup d’État.

Mon impression, c’est que le capitaine Sanogo et ses hommes sont des jeunes gens blessés dans leur orgueil d’hommes, de guerriers, de soldats et dans leur âme de Maliens. Ils sont blessés comme nous autres et l’ont exprimé à leur manière. Mais je pense que ça ne doit pas continuer. Sinon ils risqueront de perdre comme ATT. Ils viennent de faire quelque chose qui est compréhensible, qui est acceptable. Mais leur rôle doit être d’amener les acteurs politiques à assumer leurs responsabilités.

La classe politique dans son écrasante majorité a condamné le coup d’État. Quel rôle peut-elle jouer présentement quand on sait que le nouveau pouvoir est en train de s’installer progressivement?

MBC : La classe politique doit d’abord reconnaître ses torts envers ce pays, envers ses militants qui sont dans différentes formations politiques. Que la classe politique admette cela d’abord. Les partis politiques n’ont pas joué le rôle qui devait être les leur. L’assemblée nationale est le reflet des partis politiques. Si cette assemblée avait joué son rôle on n’en serait pas là aujourd’hui.

Les partis politiques doivent d’abord prendre une conscience claire de leurs responsabilités dans la situation actuelle et puis se mettre d’accord pour promouvoir ce que j’appelle « une politique de ressaisissement ». Il faudra mettre les acteurs politiques devant leurs responsabilités et que les militaires aillent jouer le rôle qu’ils doivent jouer en boutant les rebelles hors du Mali et laver l’humiliation du Mali, l’affront qui a été porté à notre pays.

Vous pensez donc à une sorte de responsabilité partagée entre ATT et les partis qui l’ont accompagné tout le long de son mandat ?

Parler d’ATT aujourd’hui n’est pas mon problème. Parce qu’ATT, lui-même, a porté un coup à son existence propre. ATT était un chef d’État qui n’existait pas. Prenez seulement, pour exemple, ce qu’ATT est parti rapporter à la cérémonie de célébration du 8 mars 2012 et cela dans la situation dans laquelle vit notre pays. La vérité est que depuis combien d’années ATT est devenu, lui-même, un acteur présent sur toutes les scènes intérieures et extérieures en train de dire n’importe quoi et n’importe quand. Je suis sûr que l’histoire du Mali ne retiendra pas ATT. C’est dommage pour lui.

Si vous avez un message ou des conseils à prodiguer aux nouvelles autorités…

Je dis que les nouvelles autorités doivent être le moteur d’une prise de conscience nationale. Cela peut se faire à travers ces partis qui n’existent pas qu’il va falloir amener à s’assumer ; provoquer une véritable prise de conscience des hommes politiques maliens. S’ils arrivent à faire cela, ils sortiront grandis. Car, ce n’est pas d’ici qu’ils vont faire la guerre au nord. Et ce n’est pas dans cette situation qu’ils pourront prétendre avoir les moyens pour faire la guerre. Il faudra donc qu’ils soient raisonnables. Ils viennent de poser un acte qui va être apprécié dans l’histoire du Mali. Ils viennent de rendre un grand service au Mali. Mais il faudra qu’ils sachent s’arrêter à temps. Afin de ne pas détériorer l’acte qu’ils viennent de poser.

Propos recueillis par Mamadou FOFANA

L’Indépendant du 27 Mars 2012