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A l’instar de la communauté internationale, notre pays célèbre aujourd’hui la 7e Journée mondiale contre le travail des enfants. A la veille de cette célébration, l’administrateur national du Programme international pour l’abolition du travail des enfants (Ipec) du BIT, Moulaye Hassane Tall, a bien voulu se confier à nous.

Outre la pertinence de la thématique de ce 12 juin 2008, à savoir « L’éducation comme la bonne réponse au travail des enfants », il ressort de son entretien qu’il reste beaucoup à faire en dépit des efforts gigantesques de nombreuses structures dont le BIT. Le démarrage du nouveau projet dénommé « Combattre le travail des enfants par l’éducation » sera donc salutaire.


Les Echos : Pourquoi le 12 juin ?


Moulaye Hassane Tall :
Le 12 juin est la Journée mondiale de lutte contre le travail des enfants. Elle a été instituée par la communauté internationale avec sl’appui du Bureau international du travail (BIT) pour donner de l’élan aux mouvements nationaux et internationaux en matière de lutte contre le travail des enfants dans le monde.

Elle a été aussi instituée pour essayer de mettre en synergie toutes les actions que les différents mandants de l’Organisation internationale du travail (OIT), à savoir les gouvernements, les organisations d’employeurs, de travailleurs mais aussi la société civile mettent œuvre et pour voir quels types d’activités peuvent être faits en termes d’information et de sensibilisation.

En fait, il s’agit de mobiliser les communautés en vue de prendre des mesures urgentes contre le travail des enfants. La Journée mondiale est donc un appel, une interpellation aux différentes consciences pour dire que les enfants ne doivent pas être astreints très tôt aux pires formes de travail, que leur place est à l’école et que ce sont les parents qui doivent travailler. Cette journée sera célébrée au Mali par plusieurs activités.


Les Echos : Qu’entendez-vous par travail des enfants ?

M. H. T. : Le travail des enfants est difficile à définir. Mais il peut être considéré comme toute activité économique qui occupe un enfant avant l’âge de 14 ans, c’est-à-dire toute activité qui porte atteinte à la santé, l’éducation et à la moralité d’un enfant.

Les pires formes de travail des enfants comme définis dans la convention 182 sont toutes les pratiques analogues à l’esclavage, la servitude, la traite des enfants, la prostitution, notamment l’exploitation sexuelle des enfants. Il faut aussi noter toutes les activités que les enfants exercent avant leur majorité et qui sont de nature à annihiler leur développement physique et mental.


Les Echos : Quel est l’état du travail des enfants au Mali ?


M. H. T. :
Le travail des enfants est un phénomène social dont la maîtrise nous coûte des efforts tous les jours. Le Mali vient de publier la première enquête nationale sur le travail des enfants qui porte sur l’état global de la situation dans ce pays.

Evidemment, les chiffres donnent froid au dos parce que les statistiques nationales faites par la direction nationale des statistiques et de l’informatique disent que 2 sur 5 enfants maliens âgés de 5 à 17 ans sont économiquement actifs, c’est-à-dire qu’ils participent à une activité économique procurant une rémunération.

Peut-être qu’ils ne sont pas tous astreints aux pires formes de travail des enfants ou qu’ils cumulent travail et scolarisation ou travail et autres activités productrices dont les bénéfices ne profitent pas directement à l’enfant et à sa famille.

A en croire les statistiques, plus de 2 millions d’enfants maliens sont précocement astreints à un travail. Ce qui pose un certain nombre de problèmes.

Mais, de 1998 à maintenant, plus de 80 000 enfants maliens ont été inscrits à l’école à travers les projets BIT fonctionnant au Mali. A ceux-ci, il faut ajouter les enfants préventivement retirés du travail et les ménages dont les revenus ont augmenté grâce aux efforts du BIT. De plus en plus, il y a un léger mieux même si le problème est encore là.


Les Echos : Y a-t-il une relation entre le travail et le trafic des enfants ?

M. H. T. : Evidemment, la relation entre la traite et le travail des enfants est vite faite parce que les enfants sont victimes de traite pour être mis dans des situations intolérables de travail. La traite est un processus dynamique faisant que les enfants sont déplacés d’un point A à un point B pour travailler dans de pires conditions.

Au BIT, nous trouvons une relation nette entre ces deux facteurs pour agir dans le but de trouver des réponses cohérentes et des synergies directes à développer entre les projets qui se battent contre le travail des enfants et ceux contre la traite des enfants.


Les Echos : Que faut-il faire contre le travail des enfants ?


M. H. T. :
Tant que la cause essentielle du travail des enfants qu’est la pauvreté grandissante n’est pas solutionnée, les enfants continueront malheureusement à travailler, y compris à être sexuellement exploités. Nous nous battons tous les jours. Le gouvernement a lui-même créé une structure spécialisée, en l’occurrence la Cellule nationale de lutte contre le travail des enfants.

Cette structure coordonne l’ensemble des initiatives nationales et voit comment mobiliser beaucoup de ressources au plan national pour lutter contre le phénomène. Le BIT à lui seul ne peut pas faire grand-chose contre cette thématique transversale.

Il faut des efforts combinés, des politiques appropriées, des synergies cohérentes, adaptées, réfléchies au plus haut niveau, mais aussi l’implication des structures décentralisées à la base. Ce sont des communautés mieux informées et sensibilisées sur les contraintes et les risques majeurs liés au travail des enfants qui pourront faire que certains enfants soient épargnés.


Les Echos : Est-ce que Ipec/BIT sillonne le terrain pour fixer les enfants retirés ?

M. H. T. : L’une des alternatives les plus crédibles est la fixation des enfants dans leur terroir pour éviter le phénomène de la migration.

Par exemple, les filles domestiques quittent prématurément leur zone d’origine en vue de travailler dans les centres urbains. Notre stratégie est de voir comment fixer ces enfants. C’est aussi de voir avec elles-mêmes quelles sont les activités crédibles qu’elles peuvent exercer.

Nous sommes d’abord passés par la phase d’information et de sensibilisation pour qu’elles comprennent les dangers qui les attendent dans la grande ville. Nous avons également mis en place des activités répondant aux besoins locaux, c’est-à-dire quels sont par exemple les produits vendables qui permettent aux enfants de rester sur place.

Aussi avons-nous mis en place des activités comme la teinture, la fabrique de produits locaux, etc. dans le petit village de Dansa. De ce fait, nous avons réussi à fixer plus de 200 petites filles. L’autre alternative est de voir comment mettre en place des structures socio-éducatives, en l’occurrence des centres de formation, des écoles, des centres d’alphabétisation et d’écoute.

Les Echos : Quel est le thème retenu pour cette édition ?

M. H. T. : Le thème de cette année porte sur l’éducation comme la meilleure réponse au travail des enfants. La communauté internationale et le BIT ont choisi cette thématique pour mettre l’accent sur l’accès universel de tous les enfants à l’école. Plus un enfant va à l’école, plus il a des chances de ne pas travailler, d’être avec les parents et de bénéficier d’une éducation et d’une scolarisation normales.

Ce thème permettra aussi de voir comment nous pourrons mettre en œuvre une éducation de qualité accessible à tous les enfants et voir comment promouvoir un travail décent pour les enseignants. Car, il ne faut pas seulement avoir les élèves à l’école, il faut aussi des classes bien faites et des enseignants qualifiés.

Les Echos : L’espoir « zéro travail des enfants » est-il permis au Mali ?

M. H. T. : La tolérance zéro est l’idéal pour lequel nous nous battons. Mais, nous ne voulons pas de slogan creux. C’est pourquoi, le slogan de la Journée mondiale de cette année : « L’éducation, la bonne réponse au travail des enfants » veut dire qu’il faut que les populations sachent que la meilleure réponse au travail des enfants reste l’éducation.

Plus les enfants sont scolarisés, moins ils travailleront. Notre credo est la tolérance zéro. Mais pour que cela puisse aboutir, il faut l’implication de tout le monde dont les journalistes.

Propos recueillis par

O. Ouologuem et A. M. Thiam

12 Juin 2008