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Donné pour mort à plusieurs reprises, l’homme semble être bien passé de vie à trépas cette fois-ci. Les états-Unis ont confirmé sa mort de la façon la plus solennelle par une déclaration du président Donald Trump dimanche dernier. Le chef de l’état islamique a bien été tué dans une opération militaire américaine sur le territoire syrien dans la nuit de samedi au dimanche. Cette disparition est sans doute bien accueillie dans notre pays où des individus se réclamant de ce sinistre personnage sèment la mort sur leur passage.

Quels peuvent être les impacts de la disparition d’Abu Bakr Al-Baghdadi sur les groupes terroristes sévissant dans les États du Sahel? Des experts sur les questions de sécurité nous livrent leurs analyses.
Pour Dr Aly Tounkara, spécialiste au Collège sahélien de sécurité, la mort d’Al-Baghdadi va forcément porter un coup dur à la branche de l’état islamique au Sahara pour qui connait l’influence qu’il avait sur ce groupe et ses capacités de mobilisation et de galvanisation de ses lieutenants. C’est pourquoi, sa mort va fortement ébranler la situation même du groupe. Dr Tounkara pense qu’avec la déclaration du président américain Donald Trump, il n’y a plus de doute pour les citoyens lambda et les groupes radicaux sur la disparition du dirigeant terroriste.

Cependant, relève le spécialiste, beaucoup d’acteurs ont épousé son idéologie. Et même après sa disparition, ceux-ci pourraient continuer naturellement à alimenter la spirale de la violence. Dr Tounkara confirme ce que nombre de spécialistes ne cessent de répéter depuis l’annonce de la mort d’Al-Baghdadi : cette disparition n’est pas synonyme de la fin de la violence quand on sait que l’état islamique a des ramifications dans le Sahel et d’autres régions du monde. Lesquelles peuvent sembler autonomes aujourd’hui vis-à-vis de l’organisation terroriste mère. « Ce à quoi on pourrait assister à chaud, ce sont des dissidences au sein même du groupe parce que beaucoup vont vouloir succéder à Al-Baghdadi. Les prétendants au poste de leader peuvent ne pas avoir la même légitimité que lui ou même ne pas avoir un consensus autour de leur candidature », explique Dr Tounkara. Il fait remarquer que cela pourrait avoir un impact sur la cohésion du groupe état islamique.

À chaud, souligne-t-il, ce à quoi on pourrait assister dans les états sahéliens, c’est une reconfiguration de la cartographie des acteurs des groupes radicaux violents. Sur ce point, Dr Tounkara pense qu’il n’est pas étonnant que dans les semaines voire les mois à venir, des acteurs s’autoproclament avec de nouvelles Katiba et avec de nouvelles appellations, sachant qu’avec la disparition d’Al-Baghdadi, l’aura qu’avait le groupe état islamique va être réduite.

Aussi, le spécialiste du Collège sahélien de sécurité ajoute que la mort du leader terroriste va peut-être décourager certains acteurs qui suivent les dirigeants. Et quand le leader meurt, le sentiment de découragement et d’abandon pourrait être constaté.
Pour sa part, Dr Boureima Kansaye, criminologue et coordinateur scientifique du Laboratoire de droit privé et de sciences criminelles, estime que la mort d’Al-Baghdadi aujourd’hui est une victoire symbolique pour les États-Unis qui ont passé un long moment à la poursuite de ce leader terroriste. Selon lui, ce qui est important, c’est de savoir comment les Américains vont agir pour désorganiser davantage la capacité opérationnelle de l’état islamique dans son berceau à savoir les zones frontalières irako-syriennes. Il pense que des actions visant à désorganiser davantage l’hydre terroriste, auraient véritablement un effet important.

Parlant de l’impact de la mort du chef terroriste sur le Sahel et notre pays, Dr Boureima Kansaye ajoute que ce qu’il y a à craindre, ce sont des réactions de représailles qui peuvent intervenir dans la zone où le chef terroriste a été tué. Mais aussi, dans les zones où des groupes ont fait allégeance à l’état islamique. Ce qui peut être le cas dans le Sahel notamment dans notre pays et aussi au Nigeria où une branche de Boko Haram a fait allégeance à l’état islamique.

De son côté, Ibrahim Maïga, chercheur et représentant pour le Sahel de l’Institut d’études de sécurité pense que la mort d’Al-Baghdadi, si elle est confirmée, est un coup dur porté contre l’EI et une victoire militaire pour le président américain. Néanmoins, tempère-t-il, ce «succès» risque d’avoir très peu d’effets sur la situation au Sahel et plus spécifiquement sur la capacité de nuisance de l’état islamique dans le grand Sahara (EIGS). «D’abord, parce que bien que son nom indique une appartenance à l’EI, les liens avec ce dernier semblent plus stratégiques qu’opérationnels. Par cette allégeance, l’EIGS cherchait surtout à bénéficier de la notoriété de l’EI pour qui cette appartenance permettait aussi d’une certaine façon de s’affirmer comme un mouvement international à l’image de son rival Al Qaeda », analyse le chercheur qui estime que l’on peut s’inquiéter d’éventuelles réactions de l’EIGS pour venger la mort d’Al-Baghdadi. Mais cela s’apparenterait davantage à un coup de communication.

Ensuite, ajoute Ibrahim Maïga, ces groupes ont maintes fois démontré leur capacité à survivre à la disparition de leurs chefs historiques. Il rappellera que la mort de Ben Laden n’a pas suffi pour en finir avec Al Qaeda et encore moins AQMI, alors même que les rapports entre ces deux organisations semblaient plus étroits. Enfin, le chercheur pense que la «labellisation des groupes ne doit pas nous faire perdre de vue les dynamiques très locales sur lesquelles ils prospèrent». Ce sont ces dynamiques, conclut-il, qu’il convient de mieux appréhender et de traiter pour, à terme, parvenir à affaiblir durablement ces groupes.

Massa SIDIBÉ
Dieudonné DIAMA
ESSOR

Le 29 Octobre 2019