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Mody Ndiaye, économiste, analyste financier, député à l’Assemblée nationale du Mali explique la crise financière qui sévit actuellement, ses implications au Mali et les perspectives.

Les Echos : Qu’est-ce qui explique, selon vous, les crises financières actuelles ? Le Mali doit-il craindre pour son économie ?

Mody Ndiaye : Il y a eu des crises au niveau du système international financier qui se sont aggravées malheureusement ces derniers temps. En réalité, ce sont des marchés qui sont par nature volatiles. Mais cette fois-ci la crise a pris une autre tournure. Ce qui fait qu’aujourd’hui, nous assistons à des bouleversements même aux plans théoriques de certaines approches. Comme vous avez pu le constater, les Etats-Unis, dont le système reflète un peu la configuration du système mondial, a un système en point.

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Il y a d’abord eu le problème de la dépréciation du dollar par rapport à l’euro. Le deuxième aspect aujourd’hui, qui était l’aspect le plus inquiétant, est la ré-nationalisation des sociétés américaines. Nous avons assisté à la faillite d’une grande banque d’affaires « Lehmann Brothers » et nous avons vu également ce qui n’était pas du tout une intervention normale, la prise de participation de l’Etat dans une société d’assurances.

Non seulement l’Etat a injecté de l’argent dans cette société qu’est l’AIG. Or, vous le savez certainement, les sociétés d’assurances sont des sociétés qui sont considérées comme des investisseurs institutionnels donc qui ont de la liquidité. Le manque de liquidité des assurances et l’apport de la Fed ont eu pour effet de sauver des emplois, ce qui est important.

Au-delà de la Fed, la Banque d’Angleterre, la Banque de Suisse, la Banque du Canada, la BCE (Banque centrale européenne) et la Banque centrale du Japon se sont mises ensemble pour essayer de trouver de l’argent pour fouetter un peu le système financier. Mais malgré ces propositions déjà, les Américains ont annoncé 170 milliards de dollars à injecter dans le système international. La BCE prévoit de faire 40 milliards d’euros, ils sont en concertation avec d’autres banques.

L’effondrement des actions et autres titres qui sont en placement est dommageable non seulement pour l’économie américaine, mais également pour le système mondial. Donc, la crainte que nous avons, c’est que si cette crise perdurerait non seulement elle affecterait de façon globale les économies et la croissance économique mondiale, mais ça affecterait également les échanges.

Parce qu’au-delà de la dégradation des valeurs financières il y a également un problème au niveau de la cotation des matières premières. Comme vous le savez, le Mali importe du pétrole et exporte l’or. Or, les cours de ces deux produits sont déterminés par ce marché et il y a une relation de cause à effet entre la situation actuelle des valeurs financières au niveau de ces bourses et la valeur de dotation de ces produits de première nécessité.

C’est pourquoi nous avons assisté tout dernièrement, à une augmentation exceptionnelle du cours de l’or qui s’est affiché au niveau de Londres, à plus de 800 dollars l’once. Et en une seule journée, il y a eu une augmentation de 55 dollars l’once. Sur le marché américain à New York il y a eu une augmentation de 88,65 dollars l’once en une journée. Parce que tout simplement, les investisseurs ne croient plus aux valeurs financières. Ils se sont reportés sur l’or et sur les bons du Trésor américain, et les bons du Trésor américain, c’est une bonne chose pour l’Amérique.

Donc de façon globale pour nos économies, du fait du renchérissement du prix de l’or, c’est une bonne chose nouvelle pour nous, sous réserve cependant que le prix du baril continue à baisser et que le dollar ne remonte pas trop pour annuler tous les effets de ce renchérissement du cours de l’or.


Les Echos : D’une manière générale, après l’effondrement du système communiste soviétique, peut-on dire que c’est la fin du capitalisme dans sa version actuelle ?

M. N. : Je ne vais pas parler d’effondrement du système capitaliste parce que tous les modèles qui parviennent un moment à optimiser tous les facteurs de production qui permettent de booster la croissance, renferment en leur sein leur propre force de freinage. Nous avons vu « Trente Glorieuses » de 1940 à 1970. Pendant ces années, tout le monde pensait que le modèle qui était en place était excellent. Mais, avec la crise de 1970-71, nous nous sommes aperçus qu’il fallait changer. A partir des années 1980, il y a eu des innovations financières au-delà donc de la cotation des actions et des obligations, il y a eu des produits dérivés qui faisaient que les marchés financiers étaient en fait régulateurs du système mondial.

Je crois qu’aujourd’hui nous avons atteint un peu les limites de ce modèle. Le modèle doit être corrigé, revisité parce que la crise que nous avons connue, est certes alimentaire, mais a aussi atteint la performance du système financier. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui tranche un peu avec les vertus du capitalisme pur. Une intervention d’un Etat dans une société d’assurances n’est pas chose courante, car les assurances par excellence sont des sociétés qui ont des liquidités et ce sont des investisseurs institutionnels.

Le fait que la banque centrale intervienne également pour mettre de l’argent dans les différentes banques ou prête de l’argent directement comme une banque de dépôt fédérale alors que normalement les opérations doivent se faire entre banques tranche avec toutes les vertus que nous avons aujourd’hui du financement des banques. Tout cela veut dire que de plus en plus nous sommes dans une logique où il faut adapter le modèle à la réalité.


Les Echos : Pour revenir au Mali, la capitalisation boursière est très faible chez nous sinon inexistante. Est-ce qu’on serait dans ce cas affecté par cette crise ?

M. N. : En réalité, nos banques ne seront pas concernées par cette crise parce que tout simplement nos banques se sont concentrées sur leur métier de banquier. Ceci est un élément important. Par contre, l’économie étant un tout, la qualité des échanges commerciaux a un impact sur le financement de ces échanges. Ce qu’il faudrait quand même avoir à l’idée, c’est de suivre l’évolution. Vraiment, nous souhaitons que la crise ne perdure pas pour qu’on retrouve l’espoir d’une croissance de notre pays. Nous pensons quand même qu’il faut être vigilant, les banques doivent être vigilantes.

Les Echos : A quoi devons-nous nous attendre dans les jours à venir ?

M. N. : Je crois que malgré l’option concertée des différentes banques, on assiste aujourd’hui en début de journée (jeudi 18 septembre, Ndlr) à une baisse des valeurs de tête au niveau des bourses. Donc, nous pensons que peut être pour une semaine les choses vont se mettre un peu dans l’ordre et suivre l’évolution à temps réel cette situation qui somme toute est inquiétante. Nous pensons que l’initiative de se concerter des grandes banques centrales du monde pour résoudre le problème permet de circonscrire dans un délai plus raisonnable cette crise.

Mais au-delà de tout ça, ce qui est important c’est que toutes les vertus qu’on avait des marchés finançables doivent être revues avec l’implication des organisations du moins des autorités de Bretton Woods parce que le Fonds monétaire international est là-dessus, mais également il faudrait que nos pays, que ce soit au niveau de l’Union africaine ou de la CEA, puissent participer à la résolution de ce problème en faisant des propositions.

Propos recueillis par

Alexis Kalambry

25 Septembre 2008