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Le troisième Premier ministre de l’ère ATT se fait beaucoup voir à la télévision ces jours-ci. Peut-on vraiment lui faire confiance ?
A sa nomination à la tête du gouvernement formé plusieurs mois après la présidentielle et les législatives, l’inspecteur général de police Modibo Sidibé, bras droit d’un autre général à la tête du pouvoir exécutif, n’est pas passé inaperçu.

Aussitôt le décret publié, ses « amis » et obligés ont plongé dans ce qui est le mieux partagé aujourd’hui au Mali : la basse flatterie qui gonfle l’ego.

Nous avons eu droit au sucre, au sel et au miel, à un concours de superlatifs du genre « cadre de haut niveau », « grand commis de l’Etat », « homme de dossier discret et efficace » et mutatis mutandis. En réalité, ces éloges procédaient plus d’un souci d’allégeance que d’une réelle conviction. Dans un système social où la réussite dépend exclusivement des détenteurs de leviers de l’Etat, il vaut mieux se montrer conciliant que rebelle quand on aspire à sa part du gâteau.

Plus de six mois après son entrée en fonction, peut-on enfin cerner la personnalité politique de Modibo Sidibé ? Savoir s’il sera comme un de ces innombrables mandarins qui liquident les affaires courantes sans faire preuve d’une trop grande ambition ou d’un réformateur sérieux déterminé à changer le Mali ?

De prime abord, rappelons que le Premier ministre, dans le système constitutionnel actuel du Mali, n’est investi de pouvoir que ce que le président de la République veut bien lui attribuer. Le PM ne bénéficie d’aucune légitimité issu du suffrage universel, il est donc un exécutant. Forcément, cette donne réduit sa marge de manœuvre. Sa puissance d’action est plus tributaire de sa propre personnalité que de la légitimité.

Quand on analyse le parcours de Modibo Sidibé, deux options se présentent. La première est que l’homme est familier des rouages de l’Etat.

Il y a d’abord le cursus personnel. Avant d’être un policier et général, Modibo Sidibé a d’abord décroché un « vrai diplôme » en sciences juridiques puis en criminologie. On peut donc dire qu’avant de manier les armes à l’Ecole militaire inter-armes (Emia), il a manié la plume à l’ENA, école où il fut d’ailleurs chargé de cours.

Puis, depuis le poste de directeur de cabinet de feu le général Cheick Oumar Diarra à l’époque où ce dernier dirigeait la police nationale jusqu’à ses postes successifs au temps de l’Adéma et enfin, pendant cinq ans comme secrétaire général de la présidence, il a eu le temps de faire le tour du propriétaire et en a tiré de l’expérience. Cela peut en faire un leader fiable sur lequel les Maliens peuvent compter.

La seconde est de voir cette somme d’occupations comme un handicap, de penser qu’une carrière aussi longue dans la haute administration fait de Modibo Sidibé un Premier ministre à bout de souffle, en panne d’imagination, incapable de réformer quoi que ce soit dans ce pays. Dans ce cas, le Mali ne fera que s’enfoncer davantage dans la léthargie alors que le pays a plus que jamais besoin d’une thérapie de choc pour s’engager dans la voie du progrès.


Tel le sphinx

C’est finalement à l’œuvre seulement que le peuple pourra juger et pour le moment, les résultats sont plutôt minces sinon inexistants. Peut-on vraiment attendre un miracle de la part d’un PM qui reste toujours une énigme pour bon nombre de ses concitoyens malgré sa longévité politique qui fait tant jaser ?

Si Modibo Sidibé semble si familier aux Maliens, il est difficile de cerner sa personnalité propre en dehors des cercles politiques ou administratifs. Pour les rares intimes qui le côtoient, notamment un ancien marathonien des ministères comme lui au temps de l’Adéma « Modibo est un homme que l’on voit tous les jours mais que l’on connaît peu.

Il est du genre plutôt introverti, il aime tirer les ficelles dans les coulisses et n’abat presque jamais ses cartes. Il est difficile de dire ce qu’il fera comme Premier ministre mais je serai étonné de le voir faire des coups d’éclat. De toutes les façons, son patron qui l’a nommé n’aime pas bousculer et il freinera les éventuelles ardeurs de son ami si l’envie lui arrive ».

A côté de l’aspect « ténébreux » de chef du gouvernement quant à ses liens avec autrui, s’ajoute ce que bon nombre d’observateurs appellent sa « tiédeur » dans les relations humaines. « Modibo a toujours été du type froid et distant », raconte un camarade de promotion. Ses amis appellent cela de la « réserve », ses ennemis, de « l’orgueil ».

A priori, être froid et distant peut être une qualité au Mali. Cela évite de s’embourber dans les inextricables problèmes de famille et d’interventions intempestives de relations qui cherchent sans arrêt des faveurs indues. En même temps, il est utopique de croire que l’on peut diriger le Mali sans une approche humaine des liens sociaux.

Il est clair, pour l’instant, que Modibo Sidibé agit plus en bureaucrate accompli qu’en pionnier réformateur et visionnaire. Certes, son « Initiative riz » (qui n’a sérieusement pas besoin de tout ce tintamarre médiatique) montre que les pouvoirs publics ont enfin pris conscience de l’urgence en matière d’alimentation, mais il reste que l’attelage gouvernemental formé dans le dernier trimestre 2007 ressemble plus à une équipe d’éclopés qu’à une dream team.

Cette armada ne semble aller nulle part. Il y a franchement des ministres tellement nuls mais terriblement bavards à qui, dans un pays sérieux, on ne confierait pas la gestion d’une gargote. Au lieu d’une symphonie, on assiste à une cacophonie nationale tant l’équipage tarde à trouver une motivation commune, un élan. Et le départ de la pauvre ministre de l’Economie, sacrifiée par des jeux d’intérêt multiples, n’a rien apporté en termes de dynamisme et d’entrain.

Au fait, qu’est-il devenu du Programme de développement économique et social (PDES) si cher au président-candidat de 2007 ? Le PM évoque rarement le sujet dans ses sorties médiatiques, celui qui est considéré comme le principal rédacteur et inspirateur est « persécuté » par un organisme de contrôle de l’Union européenne et la bande de griots qui présentait ce document (que personne ne lit) comme la panacée se rebiffe de plus en plus.

Malgré tout, comme aiment bien dire les Canadiens, puisque nous n’avons pas le choix, donnons une chance au coureur et le bénéfice du doute à l’accusé. Quand Modibo Sidibé ne sera plus Premier ministre, un bilan sera fait de ses activités.

Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

06 Mai 2008