Partager

Il y a 31 ans disparaissait Modibo Kéita dans des conditions non encore élucidées. A la veille de ce 16 mai 2008, Modibo Diallo, directeur du Mémorial qui porte le nom du 1er président du Mali, s’est confié aux Echos. Il revient, entre autres, sur les valeurs défendues par l’homme, le Mémorial, la réclamation des funérailles nationales par l’US-RDA et les supposés manuscrits que le président Modibo aurait laissés.


Entretien.

Les Echos : Qu’est-ce que le Mémorial Modibo Kéita ?

Modibo Diallo : Le Mémorial Modibo Kéita est un centre à multiples dimensions avec des monuments, un statut, un espace muséal pour les expositions. Tout cela est dédié au président Modibo Kéita et à tous ceux qui ont accompli leur devoir de génération.

C’est le premier président de la République du Mali, et avant cela il a été l’un des pionniers de la lutte contre le colonialisme. Et même après l’indépendance, il a lutté pour la dignité, la souveraineté de ce pays, donc un grand homme du Mali et de l’unité africaine.

Les Echos : Quel symbolique peut-on retenir de Modibo Kéita ?

M. D. : Tout le monde est unanime à dire que Modibo est un homme de devoir, un homme intelligent qui a dédié toute sa vie à la cause de son pays et de son peuple. Je crois que tous ses engagements et ses multiples facettes découlent de là. C’est quelqu’un qui a compris son devoir de génération qui était de lutter pour la dignité, la souveraineté et le développement de son pays.

C’est un homme qui a su porter très haut le flambeau du devoir.

Les Echos : Est-ce à dire que vous partagez personnellement les idéaux défendus par le président Modibo Kéita ?

M. D. : Je ne vois pas quel Malien pourrait ne pas être partisan de la lutte contre le colonialisme. Je ne vois pas quel Malien ne soutiendrait pas le développement économique de ce pays.

Je ne vois pas quel Malien peut ne pas être pour l’affirmation de la place du Mali sur la scène internationale dans le concert des nations. Ça c’est l’essentiel. Les voies qui y mènent sont multiples et tout le monde ne peut pas s’accorder sur ces chemins là. Le plus important est le combat et ce combat, Modibo y a cru et l’a mené à sa façon.


Les Echos : Pensez-vous que les valeurs défendues par Modibo Kéita perdurent chez nous ?

M. D. : Ce sont des valeurs universelles valables dans le temps et dans l’espace.

Je l’ai dit, Modibo est un homme de devoir, un homme qui a toujours accompli à la perfection ses devoirs. Que ce soit ailleurs ou à l’école où il a toujours été premier, intelligent. D’ailleurs, quand il sortait de l’Ecole William Ponty, on a dit instituteur d’élite. Ces valeurs sont valables pour tout le monde. Que les gens ne les observent pas est autre chose.

De nos jours, on a l’impression de n’avoir que des droits, qu’on réclame sans se soucier des devoirs qui peuvent nous fonder à revendiquer ces droits. Modibo a accompli ses devoirs. Si nous parvenons à faire observer à tout le monde son devoir, on aura fait un grand pas.


Les Echos : Quel est l’intérêt de rappeler le combat de Modibo Kéita ?

M. D. : L’intérêt est que ça permet aux uns et aux autres de se souvenir de ses œuvres et valeurs pour s’en approprier.

C’est un homme qui s’est toujours soucié du sort des siens, que ce soit ses camarades à l’école ou ses concitoyens. Je voulais vous dire une anecdote sur l’ancien président du Dahomey à l’époque, Emile Derlin Zinzou de la même promotion que Modibo Kéita et Hamani Diory, ancien président du Niger à l’Ecole William Ponty.

Le 1er avril 1936, Zinzou est allé se baigner à la mer à Goré où il a eu des difficultés. Il a appelé au secours. Puisqu’il était turbulent, ses camarades ont répondu : Emille, aujourd’hui c’est le 1er avril, tu n’auras personne. Il n’y a point de poisson d’avril.

C’est Modibo qui a compris qu’Emile n’était pas en train de rigoler, mais qu’il était en difficulté, au sérieux. Il a plongé et est allé sauver Emile Derlin Zinzou. L’anecdote en dit long sur la personne de l’homme. La vie de Modibo a toujours été ainsi.


Les Echos : Le Mémorial n’a pas de mausolée. Allez-vous vous battre pour en avoir ?


M. D. :
C’est un choix. Lorsque le Mémorial a été créé, le choix consistait à ne pas en faire un mausolée. Personnellement, je ne vois pas ce que ça peut ajouter. Je pense que Modibo repose parmi les siens, ses frères, ses sœurs et ses parents.

Il est bien là-bas. La décision de faire du Mémorial un mausolée appartient aux autorités dont il relève. Tout compte fait, je pense que le mausolée ne change rien dans les missions du Mémorial, qui consistent à honorer le président Modibo Kéita et, à travers lui, tous ses compagnons soudanais et africains.

Les Echos : Il y a un auteur qui a récemment révélé que Modibo a laissé des cartons de manuscrits et de documents pour le peuple. Le Mémorial cherchera-t-il à les récupérer ?

M. D. : Si on en parle, c’est que quelque chose de ce genre a dû exister. Mais personne ne peut dire où ça se trouve. Même avant que le capitaine Soungalo Samaké ne l’écrive dans son livre, je savais qu’il y avait des cartons contenant des cahiers d’écolier qui constituaient des manuscrits.

La question qui se pose est de savoir que sont devenus ces cartons à son arrestation. Si Soungalo l’a dit, c’est qu’il en sait quelque chose.

Je ne connais personne qui puisse dire que ça est là. Peut-être que c’est dans les mains des services secrets. Soit les gens ne le savent pas ou ceux qui le savent se taisent. Je n’ai pas moi-même cessé d’enquêter pour savoir où c’est.

Dans tous les cas, le temps fera son travail, de la manière dont les rochers finissent par affleurer par le travail de l’érosion, ces manuscrits finiront par affleurer par l’intermédiaire de bonnes volontés qui finiront par les remettre à qui de droit.

Ainsi, la postérité prendra connaissance de ce que les autres ont fait et de ce que Modibo a réalisé. L’Histoire rend toujours à chacun ce qu’on lui doit.


Les Echos : L’US-RDA réclamait des funérailles nationales pour Modibo Kéita. Quelle est votre position par rapport à cela ?

M. D. : Je suis un peu mal placé. C’est Modibo Diallo le citoyen qui parle. Je suis convaincu qu’on ne pourra plus organiser de manifestation plus grandiose que celle spontanément organisée le jour de son enterrement.

Si on le fait aujourd’hui, ce sera pour des invitations et chacun viendra parce que l’autorité l’a invité. Cependant, le jour de l’inhumation de Modibo, tous ceux qui sont allés ont été courageux et savaient à quoi ils s’exposaient. Beaucoup ont fait six mois de prison pour s’être simplement rendus aux funérailles.

C’était des dizaines et des dizaines de milliers de personnes. Certains étaient au cimetière pendant que d’autres étaient encore devant la famille du défunt. Les citoyens ont donc bravé l’autorité pour rendre hommage à Modibo.

Je ne sais pas si aujourd’hui on peut mobiliser autant de personnes. L’Etat ne peut pas faire de plus grand. Moi, je m’en tiens au 17 mai 1977 parce que c’était la réponse des Maliens, du plus anonyme aux plus connus, à la tentative de réduire Modibo à un simple instituteur.

Propos recueillis par

Ogopémo Ouologuem

(stagiaire)

16 Mai 2008