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Mme Traoré Coumba Bah, Présidente de la Génération Malienne Consciente (Gémaco) : « Sans la libération de Kidal, je souhaiterais que la population boycotte l’élection »

Coumba Bah s’est révélée au public par le lancement d’un mouvement d’éducation citoyenne dénommé Génération malienne consciente (Gemaco) avec l’organisation de nombreuses initiatives citoyennes tels qu’un marathon pour la paix de Kayes à Kidal, une contribution à l’effort de guerre dans le cadre du projet Demisenw Djoyoro. Tête bien remplie, Mme Traoré est titulaire d’un Master en Science et Technologie Alimentaires de l’Université de Cornell aux USA. Elle a également un bachelor of Science en chimie, obtenu au Central State University-Wilberforce-OHIO. Dans la perspective de l’élection présidentielle de juillet prochain, elle se confie à Afribone. Entretien !

Le Mali prépare une élection présidentielle qui doit probablement se tenir en juillet prochain, c’est-à-dire dans deux petits mois. A votre avis, les conditions sont-elles réunies pour la tenue de ce scrutin ?

jpg_une-1809.jpgMme Traoré Coumba Bah : Vous dites deux petits mois mais moi, je dirai deux grands mois. Ce calendrier est difficile à tenir mais il n’est pas insurmontable. Les défis sont faits pour être relevés sinon on aurait parlé d’emblé d’échec. Nous n’avons pas d’autre choix : c’est à travers cette élection que nous aurons le salut. Il faudra qu’on la tienne, tôt ou tard. Et, le plus tôt sera le mieux.

Beaucoup de questions se posent. Entre autres, la problématique de l’hivernage soulève des difficultés d’accès aux sites de vote. Nous savons qu’avec les pluies, certaines routes seront complètement impraticables. Comment faire face à cet enjeu et convaincre les zones rurales d’agriculture, notamment la zone de Sikasso qui vote le plus ? La tenue de cette élection au mois de juillet est-elle opportun pour eux au point d’abandonner leurs activités pour battre campagne ou effectuer les autres préparatifs pour l’échéance ? A cette question, je dis oui parce que la tenue de l’élection est la priorité des priorités pour la nation ! Nos partenaires, l’opinion internationale, tout le monde nous la recommande comme la voie vers la stabilité.

Les défis soulevés notamment la question de l’hivernage, ne pose-t-ils pas un problème de participation qui risque de nuire à la légitimité du président élu, quand on sait qu’il y a également des réfugiés qui peuvent ne pas voter ?

Ce n’est pas la première fois qu’au Mali le problème de la participation se pose. Nous n’avons jamais dépassé le cap des trois millions de votants sur une masse électorale de sept millions. Il y a toujours eu des problèmes de participation. Cette fois-ci, les autorités rassurent qu’elles mettront tout en œuvre pour aller vers l’électorat. La problématique de l’hivernage est là mais si des moyens conséquents sont déployés, si les urnes vont vers la population, la réussite sera totale. Les autorités ont aussi assuré qu’avec l’appui et le concours des pays voisins amis, les camps de refugiés seront accessibles et dotés d’infrastructures nécessaires pour la tenue d’un scrutin crédible. Ce n’est pas un luxe ou une mesquinerie que de tenir cette élection. Notre survie en dépend !

Avez-vous la conviction qu’elle sera crédible et transparente, cette élection, quand on sait que les conditions matérielles ne sont pas encore totalement mises au point?

Je ne sais pas à quelles conditions matérielles vous faites allusion.

La carte NINA n’est pas encore arrivée au Mali…

Je ne sais pas où se trouve ces cartes mais même si elles sont au bout du monde, elles peuvent être là en soixante douze heures par les transports aériens. Aujourd’hui, les moyens de transport sont tellement développés que ce n’est pas un problème. La crédibilité du scrutin va dépendre de ce qu’en feront les maliens. Dès l’arrivée des cartes, tous ceux qui sont recensés doivent faire leur devoir citoyen en allant retirer leur carte. Les maliens doivent faire tout pour qu’au jour J, le 28 juillet, nous sortons massivement pour voter. Mais à une condition : la libération de Kidal. Sans la libération totale de cette région, je souhaiterai que l’on sursoit à l’élection ou alors que la population la boycotte.

Chacun d’entre nous doit sensibiliser ses proches dans les familles, dans les grins, aux bureaux. Dire que tout dépend de l’Etat ou des hommes ou femmes politiques, je ne suis pas d’accord.

C’est à nous de jouer notre partition. Si quelqu’un veut tricher, c’est à nous de rectifier le tir. J’appelle les autorités et la société civile à sensibiliser de manière proactive pour qu’au cas ou qu’un citoyen X ou Y aurait des revendications après le scrutin, que cela puisse être réglé dans le cadre d’un dialogue. On doit tout faire pour que les gens croient au système judiciaire avant l’élection. Ceci afin que les mécontents puissent réclamer justice à qui de droit. A priori, je pense que le scrutin se tiendra de manière très transparente. Il appartient au peuple de le rendre crédible en votant massivement pour dépasser le cap des trois millions. Il ne doit y avoir aucune crise post-électorale au Mali.

Le coup d’Etat du 22 mars a posé le débat de la solidité du système démocratique malien. Faudrait-il un changement dans le mode de gouvernance du pays ou alors pensez-vous que la démocratie malienne était sur la bonne voie avant la crise de 2012 ?

Comme les ivoiriens le disent : «Tu veux manger le piment dans ma bouche !» (Rire). Nous savons tous, et l’opinion internationale est assez unanime sur la question : la démocratie n’a pas marché au Mali. Nous n’avions ni une vraie opposition ni une société civile forte. Mais est-ce qu’il faut s’attaquer aux acteurs de 1991 ou est-ce qu’il faut remonter aux années 1960, notamment au coup d’Etat de 1968 ? Il y a beaucoup de leçons à apprendre de l’histoire politique du pays avant même l’indépendance et jusqu’à nos jours.

Peut-être mars 2012 a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Nous avons traduit la démocratie en Bè djè Fanga [Ndlr : le pouvoir de tous]. Mais nous savons qu’il n’y a pas de Bè djè Fanga. La démocratie veut une majorité et une opposition qui va veiller et dénoncer l’action du gouvernement. Elle ne peut pas également marcher sans une société civile vigilante et proactive. Est-ce que nous avions ces instruments au Mali avant mars 2012 ? Je ne le pense pas.

Qu’est-ce qu’il faut pour mettre sur les rails ces instruments que vous venez de décrire ?

Nous devons mener un débat de sensibilisation, pas d’instruction mais d’éducation. La majorité du peuple ne parle pas le français, ne sait ni lire ni écrire. Il faudrait donc adapter nos moyens de sensibilisation aux réalités socioculturelles du pays. La démocratie ne saurait marcher sans la participation de la grande majorité du peuple. Il faut nous éduquer. Qu’est-ce que la démocratie ? Quels sont ses éléments clés ? Qu’est-ce qu’une société civile ? Quelle est la différence entre société civile et partis politiques ? Que veut dire Opposition ? Quelles sont les voies de recours ? À quoi sert l’Assemblée ? C’est quoi la constitution ? Comment marche la justice ? Comment je peux me faire entendre ? Pourquoi on vote ? Quelles sont les conditions du vote ?

Tout ceci doit être expliqué au peuple.

Les quatre millions d’électeurs potentiels qui n’ont jamais participé à un scrutin ont-ils complètement perdu confiance au système ou est-ce que ce sont des personnes qui n’ont rien compris ? A travers la réponse à ces questions, nous trouverons les éléments nécessaires pour rectifier le tir. La pléthore des partis politiques ? Peut-être que les trois millions d’électeurs qui votent sont des personnes affiliées à ces partis… Il faut faire en sorte que le citoyen se sente concerner et s’engage.

Mais pensez-vous que la leçon de la crise a été tirée ? Quand on voit encore cette pléthore de candidatures qui se profile, on peut en douter.

Pour l’instant, je ne n’ai pas encore vu de nouveaux visages parmi les candidatures annoncées. Ce sont les anciens hommes et femmes politiques qui se recyclent sous d’autres chapeaux. Les nouveaux visages s’annonceront peut-être plus tard.

Ces anciennes figurent peuvent-elles apporter quelque chose de positif au pays ?

C’est une question que je me pose tous les jours dans le cadre des cercles de réflexion avec mes amis. Sauf si la loi électorale ou le code de justice annule une candidature, sinon tout le monde a le droit de se présenter. C’est au peuple de désigner celui qui dirigera le pays ! Ce serait anti-démocratique et anti constitutionnelle que l’on s’oppose à la candidature de quiconque. Nous devons croire à la démocratie et jouer le jeu. On ne peut pas continuer à accuser sans preuves. L’Assemblée vient de voter une nouvelle loi électorale, donc le candidat qui ne remplit pas les conditions, dénonçons-le ! Mais pas d’accusation fictive. Surtout, allons voter !

Propos recueillis par Seydou Coulibaly

AFRIBONE | 23 mai 2013