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Les Echos : Selon vous pourquoi les députés ont rejeté l’amendement défendu par les femmes ?

Oumou Touré : Je ne peux pas exactement vous dire pourquoi les amendements ont été rejetés. J’ai dû entendre à l’Assemblée qu’il y a contradiction entre les amendements proposés et des articles de la loi. Comme je ne maîtrise pas totalement tous les articles de la loi, ce qui m’intéressait était en fait cet amendement qui voulait qu’aucune liste électorale ne comporte 70 % de l’un des deux sexes.Certains députés ont voulu rendre la chose sensible en créant la sensation parce qu’en rejetant l’amendement, ils pensaient que les femmes allaient remuer ciel et terre. Non. Nous sommes des femmes assez conscientes de notre rôle de démocrates. Nous avons confiance en nous parce que nous n’avons pas perdu notre élan. Nous partons peut-être lentement, mais nous allons gagner sûrement.

Les Echos : Comment les femmes ont-elles réagi face à ce rejet ?

O. T. : Au début, nous avons été très choquées et surtout ce qu’on a voulu c’est un langage : amener celles qu’on mobilise comme le bétail électoral pour aller voir leurs élus en exécution. Des femmes sont rentrées dans l’AN, elles se sont assises pour voir cet exercice. Ce que nous avons tiré comme leçons après le mécontentement, nous avons été très satisfaites d’avoir pénétré pour la première fois à l’AN pour parler de nos intérêts au président, au 1er vice-président de l’AN. Nous avons vu des députés des plus agressifs au moins agressifs, qui sont passés pour défendre ce qu’ils pensent être ou ne pas être normal. Ce qui nous a déçu, c’est que dans le contenu de ce qu’ils disaient, ils faisaient toujours référence à notre culture, notre identité. Alors que dans notre culture, il n’y a pas d’Assemblée, c’est l’arbre à palabre où l’on demande l’avis de tout le monde avant de prendre une décision sur un sujet, donc, une culture ouverte. Nous avons été tellement frustrées de voir comment les gens ont pris un petit problème qu’on peut arranger dans les pays culturels. On ne peut pas être plus culturel que d’autres pays de la sous-région comme le Niger qui a pu faire ça.
Mais, ce n’est que partie remise. Nous pensons que nous ne sommes pas les adversaires des hommes, mais nous sommes des conseillères très vigilantes. Quand il y a perte de vitesse, nous devrons être la force, nous allons jouer notre rôle de pilier. Nous pensons que nous avons gagné parce qu’en tant que femmes, nous ne pouvons pas nous lever et dénoncer ce que les gens pensent de la participation de la femme. Tout le monde semble être favorable parce qu’il y a eu des plaidoyers auparavant, ils nous ont rassuré que ça va bien se passer. Mais après, nous avons vu qu’il y a un fossé extraordinaire entre le dire et la pratique. Nous avons pris à témoin à travers notre mobilisation l’opinion nationale et même internationale. Nous avons gagné également dans la mesure où nous avons compris que le diviser pour régner n’arrange pas la junte féminine. Il faut que désormais, nous soyons ensemble pour nous prononcer sur les grandes questions qui affectent les femmes tout court. Nous avons apprécié surtout la manière dont les femmes députés se sont battues et ont défendu vaillamment ces amendements.

Les Echos : Alors, qu’allez-vous faire maintenant après le rejet de votre amendement ?

O. T. : Aujourd’hui, nous n’élaborons pas de stratégies pour contre attaquer. C’est en toute sérénité que nous allons voir comment on va ouvrir le dialogue. Les questions de genre sont une politique de développement à laquelle le Mali a souscrit. Nous allons ouvrir un espace de dialogue entre nous, nos élus, nos décideurs pour qu’ils comprennent que ce que les femmes défendent ne sont que des engagements pris par le pays. Nous ne sommes pas des femmes de l’opposition, nous sommes des Maliennes du développement. C’est pour cela que notre manière de négocier, nos stratégies d’intervention ne vont pas être le face-à-face, mais amener l’autre à s’asseoir, à t’écouter et à défendre tes aspirations pour atteindre tes objectifs. Nous avons perdu la première manche parce que les députés ne nous ont pas compris. Nous ne désespérons pas de par la qualité des hommes qui viendront, des démocrates sincères qui seront à l’écoute, on n’accuse pas tous les députés car certains étaient favorables, d’autres ont été très agressifs surtout celui qui a déclaré sur RFI que le peuple malien ne veut pas accorder des postes de responsabilité aux femmes. C’est une insulte au peuple malien.

Les Echos : Ce rejet constitue-t-il pour vous un recul de notre démocratie ?

O. T. : Je pense que si on l’évalue immédiatement,, c’est une stagnation pour notre démocratie, mais pas un recul, la perte de certains acquis notamment des acquis d’ouverture.
Nous avons vu aussi comment la démocratie tant chantée au Mali est en train de perdre certaines valeurs cardinales.
Une gouvernance démocratique, c’est l’ensemble des acteurs et les femmes sont des actrices incontournables.
Nous avons été surprises par le fait que, ceux qui chantent tout le temps que le Mali a une démocratie exemplaire viennent dire qu’ils ne peuvent pas accorder la place qu’il faut aux 52 % de la population.
Etre démocrate, on ne le prend pas en termes de sexe, mais en termes d’être humain tout court, car l’électorat n’a pas de sexe. Quand un député refuse d’écouter la majeure partie de son électorat qui sont les femmes, il y a quelque chose qui ne va pas. Donc, il faut revoir la qualité des ressources humaines, qui représentent les gens et un renforcement des capacités est nécessaire dans ce sens.

Propos recueillis par
Sidiki Y. Dembélé

24 août 2006.