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Dans un entretien qu’elle nous a accordé, la présidente de la Cafo, Mme Oumou Touré, depuis les Etas- Unis d’Amérique, donne son point de vue par rapport à la crise du nord et à la situation sociopolitique qui prévaut au Mali depuis le coup d’Etat du 22 mars. Présente à toutes les étapes des négociations et médiations, les femmes, selon la présidente de la Cafo, n’entendent pas rester en marge et comptent jouer leur partition. Interview

L’Indépendant : On n’a pas vu la Cafo ni du côté de MP-22 qui soutenait le putsch, ni avec le FDR, le front anti- putsch. Quelle est réellement votre position ?

Oumou Touré : Il faut d’abord situer le problème en deux temps. Les premières heures du putsch, quand il y avait le vide constitutionnel, la Cafo a été parmi les promoteurs du FDR, elle avait contribué à la rédaction du mémorandum des premiers textes et a même intervenu lors de la première conférence de presse. Dès le retour de la Constitution, la Cafo en tant que société civile s’est remise dans son rôle de veille, de négociation, de dénonciation, d’interface et d’information citoyenne à travers sa participation à toutes les actions en faveur du retour à la normalité et la Paix. Vous avez vu, la Cafo a organisé une grande marche pour demander le retour à la vie constitutionnelle normale et elle a participé à la marche conjointe de toutes les associations féminines maliennes pour demander la libération du Nord et la paix.

En effet, notre position est très claire en tant qu’actrices et victimes lors des événements de mars 91 et nous ne souhaitons pas perdre nos acquis démocratiques comme notre Constitution qui a été élaborée par les Maliens et maliennes toutes couches confondues à un prix très élevé. Nous à la Cafo, nous ne souhaitons pas qu’on confonde l’Etat de droit qui concerne tout le monde à la mauvaise gouvernance qui incombe à des individus. Au troisième millénaire l’état démocratique est la seule forme de gouvernance qui répond mieux aux aspirations des populations. Nous avons quitté le FDR pour laisser les partis politiques jouer convenablement leur rôle. En un mot, la société civile et les politiques, à des moments donnés, peuvent avoir un combat commun, mais après, chacun doit jouer son rôle pour se compléter, car nous sommes complémentaires.

Avez-vous entamé des démarches auprès des deux groupes pour faire connaître votre position ?

Notre position n’est pas pour défendre des camps, mais c’est pour que le peuple malien puisse retrouver la paix et la cohésion sociale. Nous avons, avec d’autres associations féminines, rencontré, loin des caméras, des acteurs clés pour en parler ouvertement, mais nous avons vite compris que les cœurs étaient déjà trempés de mépris. Les gens étaient sourds et aveugles, ce que nous, en tant que femmes ne comprenions pas du tout. Les associations féminines du Mali n’ont jamais compris leur exclusion dans la délégation qui partait parler du Mali à Ouagadougou, pourtant nous sommes citoyennes devant participer aux décisions qui vont nous affecter, groupe majoritaire parce qu’on parlait de forces vives de la nation. Malgré cette discrimination, ce mépris à l’égard des femmes, nous nous sommes rendues à Ouagadougou pour défendre notre position.

A Ouagadougou, nous avons dit qu’il faudra que les Maliens se pardonnent, qu’on se réconcilie entre nous selon que nous soyons pro et anti putsch, ensuite avec notre armée et qu’il faudra se retrouver tous au sein d’un mouvement national unifié pour faire face à la réunification du pays en privilégiant le dialogue. Nous avons plaidé auprès du médiateur pour que la situation des populations affectées par le conflit du Nord soit une priorité et cela d’autant plus que les femmes et les enfants sont les plus touchés. Nous avons profité de ce séjour pour visiter les camps des réfugiés maliens, la situation des femmes et des enfants, font plus que pitié et je n’oublierais jamais le plaidoyer des femmes touaregs mariées à d’autres ethnies. Les organisations féminines se sont organisées pour unifier désormais leurs actions, car, cette crise nous a donné des idées très claires et si nous ne voulions pas être des acteurs manipulés nous devrons avoir notre propre agenda de femmes et que nous pourrions amener dans un agenda global avec les hommes.

Qu’est ce que la Cafo pense de l’occupation du nord ?

Injuste, dramatique et une violation flagrante des droits des populations (droit à l’éducation, à la santé, à la sécurité, à l’alimentation, à la vie etc.) Nous pensons que quelque soit ce qu’on revendique, l’utilisation des armes n’est pas la meilleure manière. Vous voyez, c’est tout le monde qui souffre à commencer par ceux qui, les premiers ont pris les armes. Vous avez vu la correction infligée aux femmes de Kidal par les islamistes ? La Cafo condamne avec la plus grande rigueur les violations, et traitements dégradants et humiliants à l’égard des femmes et des fillettes. Vous savez, tous ces problèmes découlent de la mauvaise gouvernance, surtout du fait que les gouvernants ne respectent le principe de redevabilité et les populations étaient sous informées.

En tout cas ce sont les femmes et les filles qui paient lourdement le prix.

Qu’avez-vous fait concrètement dans les domaines d’aide aux refugiés ou aux populations restées au nord ?

Nous avons rencontré des femmes qui sont venues du nord et nous avons essayé de rencontrer des élus du nord également pour le recensement des femmes et des enfants. Nous avons instruit à nos leaders membres des APE et autres structures éducatives de prendre en compte les enfants venus du Nord. Nous avons également rencontrés les mairies du district pour voir comment recenser les réfugiés, ensuite nous avons écrit à nos partenaires pour voir comment ils peuvent nous appuyer. Actuellement, les coordinatrices des six communes sont entrain de travailler avec des partenaires, car dans ce genre de problème, il faudra des actions coordonnées et concertées pour éviter le saupoudrage et le laisser aller.

Enfin, pour votre information, le réseau femmes paix et sécurité de la Cedeao -section Mali vient de se doter d’un plan d’action qui prend en compte tous ces aspects et les organisations féminines membres du réseau sont les agences de mise en œuvre des activités prévues.

Après la turbulence politique des dix dernières années où il y avait une confusion entre société civile et parti politique, que peut faire la Cafo pour bien se faire voir de ses militantes.

Vous savez, à un moment donné chaque parti politique a crée sa société civile et la confusion s’est installée. Les gens ne savaient plus la différence entre société civile et partis politiques. D’ailleurs pour le citoyen moyen tout le monde était taxé de politicien. Il y’avait trop d’ingérence et la société civile est devenue très fragile et servait des causes inconnues.

Les pouvoirs publics faisaient chanter les organisations qui n’allaient pas dans le même sens qu’eux. Toutes les organisations sérieuses et crédibles de la société civile ont été divisées. La société civile qui est censée être une force d’apaisement social était devenue une force divisée et perpétuellement en conflit avec beaucoup de diffamation. Les partenaires ne parvenaient plus à savoir quelles sont les organisations de la société civile crédibles et la société civile ne parvenait pas à se professionnaliser d’autant plus que n’importe qui peut devenir société civile et se prononcer sur tout.

Ce désordre institutionnel crée a fait que le Mali a tué son dynamisme démocratique, car il n’y avait plus de force de veille pour attirer l’attention de l’opinion nationale sur les dérives démocratiques.

La Cafo a été victime de cette division pour contrôler et nous connaissons des organisations qui sont nées sans récépissé et qui ont été parrainées officiellement. La leçon à tirer est que chacun doit comprendre qu’il faut défendre des principes démocratiques puisant leurs fondements dans l’Etat de droit plutôt que de se lancer dans des adversités inutiles qui sont les sources de conflits.

Pour la Cafo, la situation que nous vivons aujourd’hui est le fruit de frustrations cumulées, d’ailleurs c’est la raison pour la quelle les gens ont du mal à se dire pardon et pourtant il faudra qu’on y arrive pour que le Mali gagne.Les membres de la Cafo sont très conscients de leur rôle de société civile, car, dans le temps c’est ce qui a fait la grandeur de cette organisation. Aujourd’hui, il n’y a plus de militantes à la Cafo, elles sont toutes parties parce qu’elles étaient en mission. La dite mission étant terminée, nous avons récupéré nos membres pour continuer la mission qu’on s’était assignée au départ, c’est-à-dire la Cafo comme force féminine responsable de participation, de propositions et d’actions au service du Mali.

Fatoumata Mah Thiam KONE

L’Indépendant du 12 Juin 2012