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Ils sont visibles comme un cheveu dans un bol de lait. A Bamako, à bord de véhicules blancs frappés des initiales UN, les éléments de la Minusma sillonnent les grandes artères de la capitale avec armes et bagages. Une présence dissuasive pour d’éventuels malfaiteurs et rassurante pour la population. Sur le théâtre des opérations au nord du pays, ils sont omniprésents là-bas aussi avec des dispositifs impressionnants. Mais quand survient un incident, dès qu’un grain de sable pénètre le fragile équilibre obtenu après moult efforts, ils se font discrets la Minusma et Serval.

Aux interrogations des regards désabusés, ils sont muets comme des carpes. Trois ministres de la République se sont faits chahuter à Kidal, les militaires maliens sur le terrain sont cantonnés. A chacune de leur sortie, il y a échauffourée. Le Premier ministre a été contraint de renoncer à aller à Kidal parce que l’aéroport a été envahi par les partisans du « MNLA ».

Des tirs d’obus sur la ville de Gao non encore élucidés. La source et l’auteur des tirs n’ont pas encore été identifiés. L’enlèvement et l’assassinat des deux journalistes de RFI sont, entre autres, des séries d’incidents survenus dans un pays où le dispositif des Nations unies et Serval règne en maître.

Le crédit de ces deux missions est entamé aux yeux d’une bonne partie de la population malienne qui se demande la raison de leur inertie quand surviennent des incidents. Dotée d’un mandat spécial, la Minusma a le droit d’intervenir pour stopper tout acte menaçant la population ou la paix et la stabilité du pays. Quant à l’opération Serval, les raisons de sa présence ne souffrent d’aucun doute. Elle est au Mali pour lutter contre Aqmi et ses acolytes.

L’inaction de ces deux organismes chargée de la sécurité lors des incidents suscités soulève des interrogations sur la nature réelle de l’objectif assigné à la Minusma et jette des soupçons sur la cause de la présence même de l’opération Serval qui apparaît de plus en plus dans le rôle de protecteur du « MNLA » que de véritable soutien à l’armée malienne dans sa mission de sécurisation du territoire.

Les discours de la classe politique française ne suffiront jamais à dissiper ces soupçons. Au contraire, ils renforcent le sentiment d’un double jeu politique que la France serait en train de jouer. La communauté internationale s’est emparée du Mali depuis le début de la crise politico sécuritaire. La France dans la gestion du groupe « MNLA » est la partie visible de cette main mise sur les autorités et la République.

La CPI, Le FMI, Amnesty International et la panoplie d’organisations régionales et sous-régionales faire main basse sur les richesses du pays. Le rôle de philanthrope que les Maliens ont accordé à la France est le fruit d’une extraordinaire naïveté dont les premiers signaux ont été envoyés par nos autorités puis relayés par les différents médias interposés.

De loin, ce qui est ambigu, c’est le rôle de la Minusma qui disparaît comme par enchantement lorsque survient un incident dans sa zone d’intervention. Le seul grief qu’on puisse faire à la France, c’est son double langage qui, du reste, est normal sur le plan diplomatique quand on a du mal à se donner un objectif dans un conflit qu’on a pris à bras-le-corps.

L’engagement de la France a été salutaire et l’est aujourd’hui encore même si une large partie de l’opinion pense le contraire. Cette opinion opposée à la France pour la gestion de Kidal formule mal son vœu. Elle s’attendait peut-être à un service après-vente dont la demande n’a pas été formulée en son temps. Elle voulait que la France nous débarrasse et des jihadistes et du problème récurrent de la rébellion dans le septentrion de notre pays en balayant le « MNLA » et tous ses alliés.

Cette attente est celle de tous les Maliens soucieux de l’intégrité du pays. Cependant, la déception du moment ne doit pas pour autant nous aveugler. Le traitement de la rébellion a été compliqué par nos autorités. Par le passé, elles ont signé de nombreux accords et, à aucun moment, elles n’ont affiché leur volonté de trouver une solution définitive de façon formelle.

Nos autorités se sont plutôt engluées dans la recherche de noms appropriés (frères égarés) pour faire passer la pilule de la défiance de l’autorité de l’Etat par des rebelles dont la seule ambition est la partition du pays. Pour quel motif ? Allez savoir ! La pauvreté, l’exclusion… Evoquer sont des arguties qui ne tiennent pas la route pour justifier les actes horribles qu’ils ont posés contre la République et leurs concitoyens. De l’indépendance à aujourd’hui, l’Etat du Mali n’a pu concevoir un plan de développement global du pays. Toutes les régions du Mali sont victimes du sous-développement et de ses aléas. La pauvreté et l’exclusion ne peuvent donc pas justifier ce qui nous est donné de voir.

Depuis 1991, le Mali est un pays démocratique où chaque citoyen ou groupe a le droit d’user des moyens légaux pour faire valoir son point de vue. Une raison de plus pour condamner avec la dernière rigueur cette rébellion qui n’a que du mépris pour le Mali et d’user de tous les moyens pour débarrasser la République de cette entrave qui n’a que trop duré.

La timidité des forces étrangères sur le terrain est irritante, cependant, si le peuple malien doit s’en prendre à quelqu’un, c’est bien à ses propres autorités qui ont créé les conditions de cette crise. Nul n’ignore que les crises sont des aubaines pour la communauté internationale pour s’emparer des Etats.

Nos autorités devaient normalement tirer des leçons de ce qui arrive à nos voisins qui pataugent dans les griffes de cette communauté qui prend son aise à faire perdurer le supplice. Le fond de notre crise est la rébellion issue d’un mauvais choix politique qui a donné naissance à d’autres crises qui perdurent.

Le président IBK a créé un ministère de la Réconciliation nationale et du Développement des régions du Nord en plus de la Commission de dialogue et réconciliation mise en place par le président de la transition en occultant les vrais problèmes : Kidal dont la récupération serait un bon départ pour aller vers une réconciliation véritable.

A chaque incident, les condamnations fusent de partout, après le quotidien reprend ses droits. Les discours, les actions d’éclat et les dénonciations des violations des termes de l’accord préliminaire signé à Ouaga. Pendant ce temps le « MNLA » et alliés font la loi à Kidal au vu et au su du monde sans que quelqu’un les rappelle à l’ordre. Quelle paix et quelle réconciliation peut-on obtenir dans ces conditions ?

La timidité de nos autorités face au « MNLA » pousse la question du futur statut de Kidal dans l’impasse. Les campagnes de sensibilisations en faveur de la paix et du vivre ensemble ne peuvent aboutir qu’avec la clarification du statut des zones litigieuses et de la présence de l’état sur l’ensemble du territoire. D’abord il faut à tout prix obtenir le cantonnement des groupes armés comme le stipule l’accord de Ouaga. Toutes autres solutions seraient précaires et les populations du Nord dans l’ensemble vivront avec la peur d’une éventuelle reprise des hostilités à tout moment.

Des voies s’élèvent pour dire que la fin des élections législatives consacre le retour à une vie constitutionnelle normale. Pour ma part, on parle de vie constitutionnelle normale quand l’Etat exerce son plein pouvoir sur l’ensemble du territoire. Nous sommes encore un pays assisté par la communauté internationale.

Nous devons travailler d’arrache-pied pour soustraire notre pays de cet assistanat et résoudre une bonne fois pour toutes le problème de la rébellion avant de parler de vie constitutionnelle… de souveraineté et que sais-je encore ! Nous avons assez longtemps laissé l’initiative au « MNLA » qui dicte sa loi et multiplie ses revendications. Il a obtenu la libération de ses prisonniers, l’annulation des mandats d’arrêt lancés contre ses membres.

En retour, nos autorités n’ont même pas pu obtenir le cantonnement de ces combattants, préalable à d’éventuelles négociations. Ce qui fait dire à une large partie de l’opinion nationale que la cause est perdue. Nos autorités sont plus que discrètes sur la question spécifique de Kidal, et donnent plus l’impression d’attendre que le MNLA revienne à de meilleurs sentiments pour renoncer de lui-même à son idée d’Etat autonome ou que la communauté internationale fasse le boulot à sa place. Il est loisible de constater qu’aucun des acteurs majeurs de la crise malienne ne joue sa partition.

La France, à travers des petites phrases rejette la responsabilité de l’impasse sur les autorités du Mali, l’ONU, à travers ses représentants, détourne nos regards sur les violations des droits humains perpétrées par nos forces armées et de sécurités, l’UE agite son chèque, la Minusma joue au spectateur la plupart du temps, Serval fait tantôt force d’interposition, tantôt force d’appui à l’armée malienne.

Nos nouvelles autorités se lancent dans une vaste opération judiciaire. La classe politique n’a d’yeux que pour les élections. L’ambiguïté est à l’honneur sur tous les tableaux en République du Mali. Tout tourne autour de Kidal, mais la priorité des acteurs semble ailleurs. Hélas !

Bakary Sangaré

(imprimerie Jamana)

Les Echos du 18 Décembre 2013