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La société est bien organisée car un garçon, un homme célibataire ou un vieillard sans soutien bénéficient toujours de l’obligeance d’une fille, d’une femme qui se dévoue alors pour effectuer régulièrement sa lessive.

Les citadins sont loin de ces moeurs, fondement de la solidarité villageoise. La ville dont la devise est de plus en plus « chacun pour soi, Dieu pour tous » ne s’accommode guère de cet esprit d’entraide et de bénévolat. Ceux qui veulent des habits propres se plient donc à des règles d’où est exclue toute serviabilité. Si le besoin ne crée pas la compassion, il ouvre indiscutablement un marché selon la loi de l’offre et de la demande.

De nombreux jeunes saisonniers ont rapidement perçu l’intérêt de ce créneau. Ils lavent donc les vêtements des gens comme d’autres choisissent de les empeser. Le métier leur plaît ou simplement leur convient en attendant de trouver mieux.

Le jeune peul Sekou Dicko est de ceux qui l’exercent faute de mieux. Ce berger a abandonné, il y a quelques années, les pâturages de son Macina natal pour ceux de la région de Koulikoro où il a croisé de nombreux propriétaires de troupeaux dont certains sont devenus par la suite ses employeurs. Mais ce « job » n’est qu’une étape du projet plus vaste de cet « aventurier » qui caresse le rêve d’aller en Espagne.


Des jours « heureux« .

Au terme de son dernier contrat de berger à Koulikoro, il était retourné au village pour une ou deux semaines de repos. De retour en janvier dernier, il décide de passer quelques jours à Bamako avec un de ses amis d’enfance, un professionnel de la lessive, avant de reprendre le chemin des pâturages.

Le jour, Dicko accompagne donc son ami au fleuve et ils dorment ensemble la nuit dans la cour de l’ancien centre médico-scolaire. Ici, avec d’autres jeunes saisonniers, pour la plupart vendeurs de fruits importés, ils bavardent, jouent aux cartes ou regardent la télé que le gardien des lieux installe tous les soirs dans un coin.

Au bout de quelques jours, l’ami de Sékou le persuade de rester à Bamako et de changer de métier. Il entreprend alors de lui apprendre chaque jour une astuce du lavage comme par exemple comment économiser le savon, comment laver les habits en soie sans les endommager.

Il lui désigne aussi les espaces les mieux exposés au soleil où les vêtements sèchent rapidement. Enfin pour vaincre ses dernières réticences, il le présente à ses nombreux clients et assure ceux-ci de l’honnêteté et de la conscience professionnelle de son ami avec qui il fait désormais du « porte-à-porte » pour récupérer le linge sale.

Aux environs de neuf heures, le linge en ballots est transporté dans des pousse-pousse jusqu’au fleuve. C’est là, sur les berges de la rive gauche du Niger, aux abords du pont Fahd que Sékou Dicko et ses innombrables congénères, pratiquent leur métier pendant toute la journée.

Dicko lave et blanchit des pantalons, des chemises, des grands boubous, des draps et même des couvertures. Un grand boubou est lavé à 75 Fcfa et si c’est un « lavage blanchissage« , il en coûtera le double.

Un pantalon est lavé 25 Fcfa, un « jean » 50 Fcfa tout comme un drap. Et il faut 400 ou 500 Fcfa pour une couverture épaisse. Les lavandiers commencent toujours la lessive par les vêtements les plus lourds ainsi que ceux qui sont à blanchir.

Le métier permet de gagner sa vie, parfois bien lorsque les recettes journalières crèvent les plafonds. Notre homme assure ainsi qu’il y a des jours « heureux » où le laveur affiche un large sourire. « Il y a des jours où je peux gagner même 4000 ou 5000 Fcfa mais des fois j’ai de la peine à empocher 500 Fcfa » confie-t-il.

Hama Baba Yattara et Bourama Diarra, deux quinquagénaires et lavandiers professionnels, ne se plaignent pas beaucoup non plus. Eux ont blanchi sous le battoir car ils exercent depuis les premières années de l’indépendance à un moment où, se souviennent-ils, les saisonniers n’étaient pas très nombreux à venir à Bamako.

« On logeait à Ouolofobougou Bolibana chez Tiémoko Diarra. On venait à la fin des travaux champêtres pour passer la saison sèche à laver les habits ici parce qu’il n’y avait rien à faire au village » racontent-ils. Ces deux professionnels pratiquent quasiment les même tarifs que Dicko.

Mauvais payeurs.

Ils confirment que le métier peut s’avérer rentable si le lavandier n’était pas la cible de trop de gens malintentionnés parmi lesquels figurent les mauvais payeurs et aussi les voleurs qui hantent les berges. Il y a les mauvais clients qui s’arrangent pour ne jamais régler entièrement le prix convenu pour la lessive.

« Nos clients ne sont pas tous bons payeurs. Il y a ceux qui ne paient qu’une partie et promettent de donner le reste la prochaine fois tandis que d’autres refusent de payer ou nient nous devoir quoi que ce soit« , se lamente Bourama Diarra.

A ce souci s’ajoutent les pertes d’habits (ceux qui s’égarent par échange au moment du ramassage ou de la remise du linge, ceux que le courant d’eau emporte et ceux qui sont endommagés) que certains clients ne tolèrent pas, exigeant réparation. Le lavandier se voit contraint de rembourser le prix d’un habit neuf en compensation d’un vieux chiffon.


Mais les vols restent la hantise des lavandiers.

Les saisonniers sont unanimes : la plupart des pertes d’habit sont le fait de délinquants, qui infestent les aires de lessive et de séchage, épient les laveurs à longueur de journée et emportent tout ce qu’ils trouvent. « Il y a trop de voleurs à nos côtés. Nous en attrapons tous les jours pour les remettre à la police avant de les revoir quelques moment après commettre de nouveau le même délit« , rapportent nos interlocuteurs.

Fatigués de subir ces malandrins, ils avaient commencé à molester tous ceux qu’ils surprenaient en flagrant délit. La méthode avait permis de diminuer considérablement les pertes d’habits, assurent-ils en reconnaissant qu’elle était cependant loin d’être la panacée.

En effet, les voleurs avaient, à leur tour, imaginé une contre mesure consistant à porter plainte contre les lavandiers à la police ou à la gendarmerie présentant les raclées reçues comme des agressions gratuites. À plusieurs reprises, indiquent les lavandiers, ils ont ainsi été retenus par les forces de l’ordre sur plainte de vagabonds qui, en réalité, s’étaient bagarrés entre eux.

Autre hantise : le racket exercé par des agents municipaux qui « taxent » lourdement (1500 Fcfa) les pousse-pousse loués pour transporter les ballots de linge au motif (réel) qu’ils sont interdits de circulation en ville.

D’autres difficultés sont liées à l’évolution de la ville. Par exemple l’aménagement des berges saluée par la plupart des Bamakois a barré la route des lavandiers contraints désormais à de longs détours pour accéder à l’eau.
D’où leur plus grand souhait actuel : avoir un site de lavage à eux, comme c’est le cas à Abidjan et à Accra où plusieurs d’entre eux ont exercé leur talent.

Ils promettent même de l’aménager à leur frais à la condition, bien sûr, d’en être les seuls occupants. Un projet bien improbable, du moins dans le centre-ville où les lavandiers ont leurs habitudes et une partie de leur clientèle.

C. DIAWARA

10 Juillet 2008