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Aujourd’hui, les mendiants ont envahi tous les grands carrefours de la capitale. Chaque jour, de milliers de vieilles femmes, d’enfants, de talibés sillonnent la ville avec ou sans guide pour quémander. Certains sont bien portants, d’autres sont aveugles ou traînent un autre handicap. Des femmes se promènent avec de vrais ou de faux jumeaux.

Pourtant jusque dans un passé relativement récent, les mendiants se concentraient uniquement dans les alentours de la Grande mosquée à Bagadadji, le long de la place « Railda« , devant l’hôpital Gabriel Touré et devant le cimetière de Hamdallaye. Mais aujourd’hui, aucun territoire du District ne leur échappe. Ils ont colonisé notamment les abords des feux tricolores vers lesquels les milliers de jeunes garçons accourent chaque matin à la recherche du gain quotidien.

Des dames sans scrupule, trimballent impitoyablement de vrais-faux jumeaux, exploitant cyniquement la belle tradition de solidarité que la société cultive envers les démunis.

Les abords des feux tricolores sont également prisés par les petits vendeurs ambulants (cigarettes, cartes téléphoniques, accessoires de véhicules etc…)
Dès qu’un véhicule s’arrête, il est assailli par une cohorte de vieilles femmes et d’enfants mendiants.

Les grosses bagnoles de type 4X4 et les belles voitures sont particulièrement visées. Les quémandeurs choisissent bien leurs lieux d’opération. Ils savent par exemple, qu’à la descente du pont des Martyrs, les automobilistes sont très souvent coincés dans des embouteillages au carrefour des voies menant au lycée de Badalabougou et à Sogoniko.

Ce site est aujourd’hui envahi par de vieilles dames qui se faufilent au mépris du danger, entre les véhicules pour solliciter les conducteurs bloqués dans les files d’attente. Outre le danger qu’elles courent, leur présence sur la chaussée et aux abords des feux tricolores complique davantage une circulation déjà chaotique.

Le choix des feux tricolores par les mendiants et les petits vendeurs ne doit rien au hasard. Les intéressés ciblent pour de « bonnes » raisons les carrefours qu’ils fréquentent. Il s’agit généralement bien entendu de voies très fréquentées, où passent également de belles voitures et où surviennent souvent des embouteillages.

Sans état d’âme

Parmi les sites les plus appréciés actuellement l’on peut citer le feu rouge installé en contrebas de l’échangeur du Quartier-Mali, celui du Square Lumumba du côté du ministère de la Communication et des Nouvelles technologies, les installations du ministère des Enseignements Secondaire, Supérieur et de la recherche scientifique en face de la mairie du district et le feu du Cinéma Vox. À cette liste, il faut ajouter les ronds-points et autres monuments de la capitale.

Oumar Diallo est un petit mendiant de 13 ans. Il opère en face du ministère de la Communication et des Nouvelles technologies depuis deux ans. Il a accepté de témoigner : « Ici, il y a beaucoup de voitures qui passent. On a donc plus de chance de gagner plus d’argent ». Le jeune Oumar explique qu’il change souvent de lieu d’opération en fonction de la fluidité de la circulation. « Le soir, je vais au monument de la Paix car là, aux environs de 17 heures, il y a un embouteillage monstre « , avoue-t-il.

Alassane Samaké est l’un des vendeurs ambulants qui écument les environs des feux tricolores pour proposer aux automobilistes des cigarettes, des mouchoirs et autres petits articles.

Âgé d’à peine 14 ans, Alassane est natif du Djitoumou. Quand on lui fait remarquer qu’il se met en danger en se faufilant entre les véhicules, le jeune homme répond qu’il est bien obligé de procéder ainsi car il cherche à subvenir à ses besoins. Il se dit tout de même conscient du risque qu’il encourt en se glissant entre les voitures. « Je cherche ainsi mon pain quotidien. Seul Dieu peut me protéger », lâche avec résignation le jeune homme. Qui assure avoir essayé beaucoup d’autres petits métiers. Il dit que c’est avec la vente des cigarettes qu’il s’en sort mieux en gagnant au moins 1000 Fcfa par jour.

Seydou Cissé faisait aussi le vendeur aux abords d’un feu tricolore à Badalabougou. Lui, a eu moins de chance. Il y a 4 ans, il a été percuté par un minibus Sotrama alors qu’il proposait des pommes au feu. Aujourd’hui, il s’est converti en cireur de chaussures et s’est installé en face de l’École normale supérieur avec un pied qui le handicape sérieusement.

Les personnes plus âgées que l’on rencontre aux bords des feux sont sans état d’âme. « Nous sommes conscientes du danger, mais nous ne quitterons pas ce feu. C’est le seul lieu où nous pouvons gagner notre vie. Ils peuvent nous tuer, mais nous serons toujours là !« , lancent avec un air de défi de vieilles mendiantes installées près du feu de l’échangeur du Quartier-Mali.

Pourtant un nouveau phénomène inquiétant lié à l’invasion de la circulation par les mendiants et les petits vendeurs est en train de se développer : la multiplication des accidents provoqués par eux. Les victimes n’en meurent généralement pas, mais peuvent traîner des séquelles entraînant des handicaps partiels et même des invalidités permanentes.

Une double fracture

Cheickna Traoré est conducteur de Sotrama. Il a été témoin d’un accident provoqué par un vendeur ambulant dont les articles avaient attiré l’attention d’un autre chauffeur à l’arrêt au feu. Lorsque le feu passa au vert, l’automobiliste a démarré au moment où un autre vendeur traversait la route pour regagner le trottoir. Fauché, le vendeur ambulant s’en est sorti avec une double fracture au pied et au bras.
Dans le cas d’espèce, l’automobiliste n’est pas innocent au regard de la loi.

Même si le vendeur ambulant est coupable d’embarras de la voie publique et de traversée inconsidérée de la route. « Nous parlons de traversée inconsidérée quand il tente de traverser la route au mauvais moment et au mauvais endroit« , explique Cheickna Traoré. « On ne touche pas quelqu’un parce qu’il a tort, mais parce qu’on n’a pas pu l’éviter. Le tort doit ainsi être partagé entre le piéton et l’automobiliste« , poursuit-il.

Au regard de tous les désagréments que les mendiants et les vendeurs causent, il serait temps que les pouvoirs publics prennent des mesures. Des actions certes timides ont d’ailleurs été engagées dans ce sens. « Nous passons la journée à courir dernière les petits vendeurs et les mendiants. Ils sont décidés à ne pas abandonner les voies publiques. Mais nous aussi nous sommes déterminés à les faire déguerpir« , promet Kassim Togola, un jeune policier rencontré dans la circulation.

Selon lui, l’ordre d’assainir les lieux est venu de la direction générale de la police. La mesure ne concerne pas seulement les abords des feux, mais aussi et surtout les voies publiques.

« La mendicité est punie par le code pénal de 1962 et celui de 2002. Mais au nom de la solidarité, les gens tolèrent la pratique. Cependant, si cela devient source de problèmes, il y a lieu d’y mettre fin« , explique un autre policier.
Selon ce dernier, en plus des accidents de la circulation, de plus en plus d’automobilistes se plaignent de vols commis par des mendiants ou revendeurs (notamment de téléphones portables).

Notre interlocuteur plaide pour des actions vigoureuses en faveur de la prise en charge et de la réinsertion socio-économique des mendiants. « Il faut aussi mener une bonne campagne de sensibilisation, d’information et d’éducation sur les accidents dont il peuvent également être victimes ».

En tout cas, du côté de la Direction nationale de la police, on se dit déterminé à agir pour moins de mendiants et de petits revendeurs sur les voies publiques.


Doussou DJIRÉ

Essor du

05 Novembre 2008