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Vilipendée dans la presse malienne proche du pouvoir, l’Algérie qui n’a jamais accepté sa mise à l’écart au profit de la Libye, s’est finalement retirée de la médiation entre l’Etat malien et les rebelles. Un coup dur pour les autorités de Bamako au moment où le “protocole d’entente” de Tripoli s’avère inapplicable.

Qualifiée d’ « Etat voyou » par un journal proche de la présidence, l’Algérie a décidé de se retirer de la médiation entre l’Etat malien et la rébellion dirigée par Ibrahim Ag Bahanga. La mise à l’écart du pays de Boutéflika au même moment et l’absence d’un communiqué de la présidence pour se désolidariser de cet article incendiaire ont été une circonstance aggravante pour ce pays voisin du Mali. Deux émissaires maliens ont été dépêchés auprès de Bouteflika pour faire fléchir son pays.

A Tripoli, une gymnastique intellectuelle connue a été utilisée pour ne pas donner au document signé entre les représentants du pouvoir de Bamako et ceux du rebelle Ibrahim Ag Bahanga, le nom de « protocole d’accord », le plus souvent employé en de telle circonstance. Un jeu de mot a permis de trouver le « Protocole d’entente », en remplacement d’un « acccord » récusé d’emblée par Bamako. La marge de manœuvre des émissaires du gouvernement malien répondait à cette exigence : tout sauf un nouvel accord.

Les fins négociateurs maliens sont revenus comme ils sont partis, avec aucune évolution dans le dossier malgré la position de force qu’une certaine passion patriotique pouvait faire croire, après le pilonnage par l’armée des positions de nos frères égarés entre Gao et Kidal. Le document sorti de la médiation libyenne est vide, inapplicable et peut être truffé de pièges.
La question de l’allègement du dispositif militaire à Kidal, qui avait mis le feu aux poudres depuis le 13 mars dernier, a été reconduite dans le fameux protocole d’entente de Tripoli.

Le cessez-le-feu annoncé tangue entre cet allègement et la libération des 29 otages militaires détenus par Bahanga. Le chef rebelle semble faire de l’application de cette disposition une condition à la libération des otages. Le protocole ne prévoit aucun calendrier, ce qui a permis à la partie libyenne de maintenir le flou artistique qui a toujours régné autour de la rébellion touareg. Comme pour conserver un nœud gordien.

L’élément qui semble être capital aux yeux du médiateur est sans doute la déclaration solennelle de l’intervention de la Libye dans le développement des régions nord Mali. Quoi de plus intéressant que l’appui du Guide libyen pour nouer avec la croissance dans les régions de Gao, Tombouctou et Kidal ? Avec le risque de nourrir le dessein du Grand Sahara qu’anime le Guide de la Révolution du Fatah, le Colonel Mouammar El Kadhafi.

C’est seulement avec le retour de la paix que le Consulat de la Libye à Kidal, fermé après l’insurrection du 23 mai 2006, pourrait rouvrir et l’association populaire et sociale des tribus du Grand Sahara pourrait exercer pleinement ses activités visant à « créer un mécanisme d’alerte et de suivi afin d’observer et d’analyser toutes les questions et problèmes relatifs aux tribus de cet espace, en allusion notamment aux problèmes existant entre les tribus touaregs et les autorités du Mali et du Niger », conformément à l’appel lancé par le Guide à Kampala lors du Maouloud dernier (Panapress du 20 mars).

Le protocole fantoche de Tripoli

La médiation libyenne et son corollaire de protocole d’entente tiré par les cheveux, au lieu de montrer une porte de sortie, n’ont fait qu’en rajouter à la confusion, à la complication d’une crise déjà assez complexe. Rien qu’à lire le communiqué de presse, on s’en rend compte aisément :

« Les deux parties maliennes présentent leurs sincères remerciements au Frère Moammar EL KADHAFI, Guide de la Grande Révolution d’El Fatah de la Grande Jamahirya Arabe Libyenne Socialiste et Populaire et Haut médiateur de la Paix dans l’espace Sen-Sad, pour son hospitalité et son Engagement constant, pour la stabilité et la sécurité des Etats Sahélo Sahariens en particulier et en Afrique en général.

Cette rencontre en Libye a permis aux deux parties de signer un protocole d’entente qui porte, entre autres, sur l’instauration d’un cessez le feu et un engagement à continuer le processus de négociation pour le retour de la Paix, de la Stabilité et du Développement durable dans la région.

Les deux parties se reconnaissent dans l’Accord d’Alger et s’engagent en faveur de son application.

Fait à Tripoli, le 03 Avril 2008
».

Le protocole en question représente 60 % d’éloge à Khadafi et le reste n’est pas la solution, non plus, à la crise du nord. C’est ce document expéditif et problématique qui a été renvoyé à une Algérie vilipendée et traînée dans la boue. Que d’autre, pouvait le pays de Bouteflika, que de surseoir (en terme diplomatique) à sa participation à cette médiation suffisamment tronquée.

Interrogé par Rfi, sur les chances de la trêve signée à Tripoli, l’un des émissaires du gouvernement malien, Soumeylou Boubèye Maïga, a livré une réponse dubitative : « C’est une trêve qu’il faut prendre pour ce qu’elle est. A l’évidence, il faut que du côté de l’Etat, la vigilance reste de mise, parce qu’on n’est pas à l’abri de fuite en avant ou de provocation… Nous avons à faire à des groupes multinationaux et donc, il y a un potentiel de violence dans la sous région ».

Aujourd’hui le protocole libyen se trouve dans l’impasse avant même de connaître un début d’application. Il n’a eu aucun impact sur le terrain des opérations : dans la région de Kidal les exécutions sommaires risquent de s’ériger en règle, à la faveur de la suspicion de chacun sur l’autre. Des ingrédients qui préparent le terrain à une dérive sociale et le risque est grand que la crise du nord dégénère en crise ethnique. Le dialogue non plus n’a pas avancé avec la mise à l’écart de l’Algérie au profit d’une intrusion libyenne.

Après la décision très responsable de l’Algérie de se tenir là où les autorités de Bamako l’ont jetée, c’est-à-dire écartée comme un malpropre, l’incident diplomatique semble être de mise. Le pouvoir s’en mord le doigt, multiplie les initiatives pour ramener le pays de Bouteflika à de meilleurs sentiments. Soumeylou Boubèye Maïga essaie de coller les morceaux : « dans l’esprit des Maliens, il n’y a qu’un médiateur, c’est l’Algérie… Je n’irai pas jusqu’à dire que l’Algérie boude, probablement elle attend de voir plus clair dans les textes de Tripoli et de reprendre son action de médiation. Le Mali et l’Algérie n’ont pas d’autre choix que de coopérer parce que le nord du Mali c’est le prolongement du sud de l’Algérie et vice versa. Il n’y a pas de divergence de fond entre les deux Etats… ».

Les articles inamicaux d’un journal de Koulouba

Pour certains, un article de la presse proche de Koulouba qui s’interroge sur le rôle des militaires algériens à la frontière malienne serait à l’origine du malentendu entre Bamako et Alger. “Des officiers algériens profiteraient de la situation dans le nord du Mali”. Ce journal de Koulouba a qualifié l’Algérie « d’Etat voyou ». La teneur des articles a été jugée “inamicale” par Alger.

Et si le Mali s’en tenait à la médiation algérienne ? L’étape libyenne n’a fait que semer la brouille entre le Mali et son voisin du Nord qui a toujours été à ses côtés depuis la première République pour trouver une solution définitive à cette crise. Depuis la deuxième République, sous le général Moussa Traoré, l’Algérie a constitué le pays voisin qui s’est, à toutes les occasions, impliquée autant qu’il peut pour trouver un règlement pacifique à la question du Nord Mali.

Aussi bien sous la transition en 1991-92 que sous le président Alpha Oumar Konaré, notre voisin du nord a été le partenaire privilégié dans ce domaine. Au cours de son premier mandat à la tête de l’Etat comme président de la République, ATT n’a pas pris le risque d’écarter le pays de Bouteflika. En témoigne la signature du représentant de l’Etat algérien sur l’Accord d’Alger signé en juillet 2006.

La Libye de Mouammar El Kadhafi a manifesté un grand intérêt pour le Mali en 2005 en implantant à Kidal un Consulat. Le Guide viendra célébrer la fête du Maouloud 2006 à Tombouctou, une région du nord Mali. Avec l’insurrection du 23 mai 2006, Bahanga et des éléments intégrés reprenaient le maquis en se retirant dans les montagnes de Tegharghart. La Libye en disputa à l’Algérie pour obtenir la médiation de cette crise qui a éclaté entre les fils de notre pays. Elle pouvait se vanter d’avoir ouvert un Consulat et se positionner pour une bonne médiation.

Mais, l’Etat malien n’a pas opté pour le bouleversement de ses habitudes et la balance penchera du côté du traditionnel médiateur qu’est l’Algérie. Cette négociation aboutit à l’Accord d’Alger. Au cours de la semaine écoulée, les autorités maliennes auraient envoyé deux émissaires à Alger pour rassurer ce pays après sa décision de surseoir à sa médiation entre le gouvernement et les rebelles touareg maliens dirigés par Ibrahim Ag Bahanga.
Il s’agit du ministre des Affaires étrangères, Moctar Ouane, et du président du Haut conseil des collectivités territoriales du Mali, Oumarou Ag Mohamed Ibrahim, selon des sources concordantes.


Quelle option pour l’Etat malien ?

Aujourd’hui quelle logique a adoptée l’Etat malien dans la gestion de la crise du Nord ? Le chef de l’Etat doit-il garder le silence encore longtemps pendant que ce climat règne dans son pays ? Les citoyens doivent être édifiés.

Un confrère de la place publiait, il y a deux semaines, ces morceaux de discours de Ghandi (1920) : “Je crois vraiment que là où il n’y a que le choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence… C’est pourquoi je préconise à ceux qui croient à la violence d’apprendre le maniement des armes. Je préférerais que l’Inde eût recours aux armes pour défendre son honneur plutôt que la voir, par lâcheté, devenir ou rester l’impuissant témoin de son propre déshonneur. Mais je crois que la non-violence est infiniment supérieure à la violence, que le pardon est plus humain que le châtiment… La non-violence est la loi de l’espèce humaine comme la violence est celle de la brute. L’esprit est assoupi chez la brute et celle-ci ne connaît d’autre loi que la force physique. La dignité de l’homme réclame de lui l’obéissance à une loi supérieure – à la puissance de l’esprit”.


B. Daou

14 avril 2008.