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Les moutons sont chers et les vendeurs ne font pas dans la dentelle. Malgré les prix prohibitifs, chaque chef de famille tient à posséder la bête à immoler demain. Rares sont les chefs de famille qui dorment tranquillement ces jours-ci. Ceux qui ont eu la chance d’acheter un mouton sont obligés de veiller tous les soirs pour décourager les voleurs et les maraudeurs. Ceux qui n’ont pas encore eu cette chance sont tellement stressés qu’ils en perdent le sommeil.

Il faut reconnaître que la vie est devenue très chère pour les Maliens d’une manière générale. Avec les ressources qu’ils gagnent et les revenus qu’ils possèdent, vivre décemment est devenu presque impossible. Comme le dirait l’autre, le Mali obéit de nos jours à la règle du renard libre dans un poulailler libre. Devant un Etat complètement déréglementé et déjanté, chacun fait ce qu’il veut et on assiste impuissant à l’instauration d’une sorte de loi de la jungle où les plus forts deviennent de plus en plus forts au détriment des plus petits qui deviennent plus nombreux et davantage petits.

Et comme il n’y a personne pour les défendre, la vie semble leur échapper complètement et ils s’en remettent à Dieu. Personne ne s’occupe plus de dénoncer la cherté de la vie, du panier de la ménagère qui a tellement dépéri qu’il est réduit à un sachet, personne ne parle plus de la difficulté du petit peuple à joindre les deux bouts. C’est pour cette raison que la Tabaski arrive à un moment où tous sont presque sur les rotules.

Mais ce n’est pas seulement que le mouton de Tabaski qui est devenu inaccessible pour les Maliens. Il y a une autre catégorie de moutons que sont devenus leurs hommes politiques : les moutons de Panurge. La dernière illustration a été fournie par les 14 partis politiques (en attendant que d’autres viennent s’y ajouter) qui ont signé un véritable pacte d’allégeance à ATT. Chacun peut faire ce qu’il veut, chacun peut fournir les explications qu’il veut, mais la vérité est qu’aujourd’hui nombreux sont les Maliens qui se sentent abandonnés et trahis par ceux-là mêmes dont ils ont assuré la promotion.

Sourds à la détresse des populations, aveuglés par leurs intérêts particuliers et immédiats, ils se sont liés pieds et mains pour se livrer au président de la République qui n’en demandait pas tant. Lui-même doit être surpris par autant de soutiens ou disons par autant d’abdications. Sans rien leur donner en retour que de vagues promesses, ils sont prêts à mourir pour lui et derrière lui. Ils le suivent justement comme les fameux moutons de Panurge. Même s’il fonce dans le mur, ils ne lui diront pas qu’il y a un mur devant, ils fonceront tête baissée dans le mur. Je pense que les Maliens méritent plus que ce spectacle qu’on leur sert au nom du consensus.

Je sais que je donne souvent l’impression de m’acharner, mais je crois aux vertus de la répétition. Il faut donc que je répète à ceux qui feignent de l’oublier que les Maliens se sont battus pour l’instauration de la démocratie. Il y en a qui ont consenti le sacrifice suprême pour que chaque Malien puisse être dans le parti de son choix. Il y en a qui portent encore les stigmates de cette lutte pour que les partis puissent participer librement aux élections. Et je crois même que c’est pour cette raison que les Maliens ont dit : « une fois ces conditions réunies, nous consentons à ce qu’une partie de nos impôts puissent financer les activités des partis politiques ».

Et puis voilà qu’au nom d’un consensus mal ficelé et mal fagoté, les partis politiques ont transformé leurs idéaux en fonds de commerce. D’une main, ils empochent l’argent du contribuable et de l’autre ils prennent les prébendes d’un pouvoir auquel ils ont l’illusion de participer. Et maintenant ils refusent tout simplement d’aller aux élections. Parce que j’ai la conviction que tous ceux qui refuseront d’aller à la présidentielle le paieront cash aux législatives.

ATT dont les amis sont nombreux et le plus souvent situés hors des partis politiques n’a aucune raison de partager le pouvoir avec des politiciens défroqués en favorisant leur promotion au niveau de l’Assemblée nationale. Il fera en sorte, et il aura raison, que ce soit ses amis indépendants qui soient majoritaires à l’Assemblée nationale.

Cette catégorie de moutons, les moutons de Panurge, tout comme les moutons de Tabaski sont inaccessibles aux Maliens. Nos hommes politiques, par un tour de passe-passe, ont rayé certains mots de leur vocabulaire. C’est ainsi que tous les Maliens ont remarqué qu’ils ne parlent plus de pauvreté. Ils sont tellement repus qu’ils estiment que c’est une perte de temps que de parler de la lutte contre la pauvreté. Or, les Maliens sont pauvres. Malgré les cris d’orfraie poussés par le gouvernement lors de la publication du rapport du Pnud classant notre pays à l’avant-dernière place, nous sommes pauvres. Et les politiciens se taisent dessus. Les quelques rares qui osent s’aventurer sur ce terrain utilisent des circonlocutions afin de ne pas choquer.

Tout comme ils ne parlent plus de la corruption. Or, la bête a pris du poids, elle s’est épaissie. Il ne se passe pas un jour où des actes de corruption avérée sont posés. Ce n’est pas le Vérificateur général qui dira le contraire lui a eu tellement de bâtons dans les roues qu’il s’en est remis à Dieu en partant à La Mecque pour le pèlerinage. Tout comme on ne parle plus du favoritisme. Aujourd’hui, toutes les nominations se font sur la base de la coloration politique. Il faut être du Mouvement citoyen pour diriger, il faut devenir membre du Mouvement citoyen pour rester à sa place. Et Dieu seul sait que beaucoup de ces nouveaux promus sont loin d’être compétents et intègres.

Et comme par ailleurs, les quelques partis qui ont bénéficié de quelques strapontins ne se gênent pas du tout, on assiste à une sorte de complot. Tout le monde bouffe et tout le monde la ferme parce qu’il est établi qu’il est difficile de parler la bouche pleine. Tout comme on ne parle plus de l’école. Au nom de ce qu’on appelle une école apaisée, tout le monde ferme les yeux sur les dérives dans ce secteur. Tout comme on ne parle plus du chômage. C’est un sujet qui fâche que de dire qu’il faut trouver de l’emploi pour les jeunes et les non jeunes en quête de travail.

Aujourd’hui la seule perspective est l’Apej ou le volontariat. Tous les emplois créés sont précaires. Même le président ATT qui avait promis le plein emploi aux jeunes en venant aux affaires en 2002 les met aujourd’hui en garde contre les discours : « il n’y a pas de travail, il faut aller le chercher », a-t-il déclaré à Samanko lors de la distribution des tracteurs aux jeunes. Au train où vont les choses, les Maliens savent qu’ils n’ont aucun intérêt à compter sur les moutons de Panurge pour les défendre.

Je ne terminerai pas sans faire mon sanbè-sanbè à tous les Maliens. Que la nouvelle année soit de paix, de prospérité ; qu’elle permette au pays de mieux asseoir la démocratie et de mieux respecter les principes républicains. C’est à ce prix que le pays pourra être parmi ceux qui comptent.

El hadji TBM

29 dec 06