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A l’occasion de la rentrée solennelle des cours et tribunaux, le Bâtonnier de l’ordre des avocats du Mali, Me Seydou Ibrahima Maïga, était dans son rôle, lorsqu’il a été appelé à donner la position du barreau par rapport au thème « le civisme gage de la paix sociale ».

Le bâtonnier est allé droit au but : « nous voudrions ici parler vrai. Non pas pour plaire, encore moins pour déplaire !« .

Seulement, ajouta-t-il, pouvons-nous simplement nous confiner dans des développements philosophiques, et passer sous silence la profonde crise qui affecte la cité ? Crise identitaire ? de civisme ?

Quel citoyen malien pour quelle paix sociale ? Autant d’interrogations auxquelles il nous faut trouver réponse. Selon le Bâtonnier de l’ordre des avocats « notre jeune démocratie traverse aujourd’hui une crise d’adolescence« .

Le fait majoritaire dans la gestion et la direction de la chose publique, dira-t-il, ne s’opère pas à coups de constitutions savamment élaborées ou de décrets. « Il induit nécessairement une participation pleine et active de la part de tous les individus qui composent la cité, pris à la fois en tant qu’acteurs que bénéficiaires de l’action publique« .

Parlant du civisme, le Bâtonnier de l’ordre des avocats affirme que contrairement à toutes les définitions données à cette notion, la tendance actuelle dans notre pays tend à opposer la chose politique à la « citoyenneté » faisant du coup rimer la politique avec l’absence de vertu, comme s’il y avait un choix à opérer entre faire de la politique et être citoyen vertueux !

« La classe politique elle-même malheureusement y concoure au prétexte d’un consensus politique, lequel se manifeste par une apparente convergence de vue sur tout, mais en réalité sur rien, personne ne voulant être de l’opposition, le tout au détriment de l’avancée sociale« , a martelé Me Maïga.

« Est-ce cela la paix sociale souhaitée ? s’interrogea le Bâtonnier de l’ordre des avocats. Une paix fondée non pas sur une interaction positive entre les différentes composantes de la société, sur une expression plurielle de la citoyenneté, mais une paix bâtie sur une base de connivence, parfois au détriment des intérêts du citoyen« .

Toute cité, rappela-t-il, a besoin que fourmillent en son sein des courants de pensées politiques, des contradictions indispensables pour son avancée. « Peut-on attendre du citoyen qu’il continue d’affectionner les urnes, quand dans la pratique tout tend à lui démontrer que l’urne, ce n’est que pour la forme, que les pouvoirs se font et se défont ailleurs« , s’interrogea en outre le Bâtonnier Maïga.

Selon lui, il faudrait plus que de simples campagnes de sensibilisation pour redonner à l’urne son crédit et confiance au citoyen !. A propos de l’incivisme fiscal, il a mis l’accent sur le comportement de certains opérateurs économiques qui, au bénéfice d’exo, ont affamé ce peuple. A présent, fera-t-il remarquer, ce même peuple continue d’avoir soif, soit d’une justice qui n’arrive pas, au point d’en arriver au constat que les 18 % de TVA abandonnés sont irrémédiablement perdus pour le trésor public et que « selon que l’on soit riche et puissant ou pauvre, la loi s’applique ou ne s’applique pas« .

L’hymne national ne résonne plus « Comment inciter ce peuple au civisme fiscal, lorsqu’en longueur de journée on lui sert des exemples de citoyens peu vertueux, qui n’ont souci du bien être commun, et qui ne s’en portent pas plus mal, bien au contraire ce sont ceux qui ont les marchés de l’Etat« .

Me Seydou Ibrahima Maïga se demanda alors s’il faut s’étonner de voir grandir l’incivisme au sein des populations et particulièrement des plus jeunes en quête de repères et de modèles : l’école ne forme plus au civisme, l’hymne national ne résonne plus dans les classes, encore moins dans les coeurs, le drapeau national a tendance à désormais se confondre avec juste trois bandes de tissus, le plus souvent défraîchies flottant au bord des mats.

Quant aux partis politiques qui sont censés concourir à l’expression du suffrage, le Bâtonnier de l’ordre des avocats dira d’eux qu’au bénéfice du consensus, « ils ont oublié leur rôle de formateur de citoyens, s’évertuant à préparer les documents comptables en attendant l’heure de la distribution de la manne : l’aide que l’Etat octroie aux partis politiques, l’argent du contribuable, a désormais perdu toute justification« .

Au niveau des critères, suggéra le Bâtonnier de l’ordre des avocats, l’accent devra être mis sur des éléments objectifs permettant d’apprécier les efforts déployés par les formations politiques allant dans le sens de l’information, de la formation et de l’éducation du citoyen.

Parlant des jeunes maliens en quête d’identité dans une nation qui elle-même se construit, Me Maïga affirme : « ces jeunes en sont ainsi réduits à faire de la politique par besoin, et non par conviction ou par civisme, car c’est la politique qui finalement procure l’emploi ou en tout cas rassure le prix du thé« .

Pour ceux-là moins chanceux à qui cette opportunité n’est pas offerte, ou simplement qui cherchent à s’en sortir, que reste-t-il ? se demanda Me Seydou Ibrahima Maïga. Selon lui, c’est « le mirage de l’Occident ou tout semble resplendir, tristes oripeaux, car le chemin passe par Ceuta et Melilla, là où les barbelés lacèrent la chair, là où les canons sans état d’âme tonnent, tuent ; là où bien souvent hélas, les barques n’arrivent pas… l’océan gourmande, ayant exigé tribut au passage, lourd tribut pour ces mamans ; lourd tribut pour ces villages entiers décimés ; lourd tribut pour nos pauvres économies à jamais exsangues ; qui fera le Mali ? qui fera l’Afrique ?« .

Selon lui, la question lancinante de l’immigration nous interpelle. Les jeunes qui partent, dira-t-il, ont besoin que l’on leur tende la perche et qu’on les aide à prendre conscience. Ils ont besoin d’un signal, d’une orientation. Ils ont besoin de comprendre que chaque bras est important dans le développement d’un pays et encore plus s’agissant d’un pays pauvre comme le nôtre.

Me Seydou Ibrahima Maïga estime enfin qu’il nous faut donc travailler à conforter la légitimité des actes que nous posons, afin de mériter du citoyen son adhésion et son comportement. Les comportements qui foulent au pied l’égalité et la justice ne sont pas propices à la paix sociale.

Birama Fall

29 novembre 2006.