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Me Mountaga Tall, président du CNID-FYT

Afribone : Le Mali a connu le troisième coup d’état militaire de son histoire, le 22 mars 2012. Au lendemain de ce putsch, quel regard portez-vous sur l’état de la nation ?


Me Mountaga Tall
: Je voudrais d’abord commencer par réaffirmer mon attachement personnel et celui du CNID-FYT à la démocratie, à la République et à leurs valeurs. Je suis, avec le parti, les événements en cours avec beaucoup de responsabilités. Notre parcours a reflété avec constance et cohérence notre dédicace du Mali. Cela nous emmène, sans ambigüité, à réaffirmer notre opposition de principe à toutes prises de pouvoir par les armes. Cependant, il y a une situation qui est là. Comment et pourquoi faire la politique de l’autruche et ne pas en tenir compte pour essayer de la gérer au mieux ? Pour nous, c’est le Mali d’abord et le Mali au dessus de tout ! A partir de ce moment, nous sortons des incantations verbales pour voir ce qui peut être fait.

Je pense qu’il faut en appeler à une vaste concertation entre la classe politique, la société civile et les forces armées et de sécurité, pour d’abord et avant tout, éviter à notre pays un bain de sang. Parce que vouloir procéder aujourd’hui par la force, c’est provoquer un affrontement armé aux conséquences incalculables. En essayant d’éviter le bain de sang, il faut aussi préserver l’intégrité physique du président Amadou Toumani Touré, de sa famille et de ses collaborateurs. Ensuite, nous devons voir quelles mesures prendre pour élargir les personnalités arrêtées ; en tout cas celles pour lesquelles il n’y a aucun indice sérieux et pas de reproche à faire.

En ce moment, nous devrions aller vers une vaste concertation incluant les forces armées et de sécurité, la société civile et la classe politique pour susciter d’abord une très vaste union nationale autour des forces armées et de sécurité qui devaient être mieux équipées pour refouler les rebelles et sécuriser la zone septentrionale de notre pays. Réfléchir aussi sur la gestion inclusive courte et efficace de la période qui vient de s’ouvrir dans notre pays ; voir comment on peut organiser de bonnes élections dans des délais raisonnables afin que les militaires repartent dans les casernes et qu’un pouvoir démocratiquement élu puisse prendre en charge les affaires du pays.

La particularité du putsch actuel est qu’il a interrompu un processus démocratique de deux décennies. Le Mali en avait-il besoin ?

On ne peut pas, on ne doit pas avoir besoin d’exercer ou de prendre le pouvoir en dehors des urnes. Dès lors que la démocratie est installée, que les institutions fonctionnent, l’intervention des forces armées et de sécurité ne peut être considérée que comme hors norme.

Il semble avoir été décelé des dysfonctionnements des institutions de la République. Vous êtes avocat doublé d’acteur politique de premier rang du mouvement démocratique de mars 1991. Qu’est ce qui n’allait pas ?

Je pense que lorsque la concession paternelle brule, rien ne sert de chercher à savoir qui est responsables de l’incendie. La seule chose à faire, c’est de l’éteindre et de faire le point après. Vouloir faire le procès des institutions, des partis politiques, vouloir situer les responsabilités qui nous ont conduit à cette situation va nous emmener à instaurer un débat sans fin, à créer la désunion là où moi je prône l’union et pendant qu’on va s’entre accuser ici à Bamako, la rébellion viendra nous trouver au cœur de la capitale. C’est pour cette raison que je me dis que forcement le point devrait être fait, les responsabilités devront être situées. Ce jour là, j’assumerai ma part. Mais aujourd’hui, j’appelle à l’union pour faire face à la rébellion et à d’autres problèmes dont le déficit céréalier et la profonde crise alimentaire, la dégradation du pouvoir d’achat, la question de l’école. Voilà des sujets sur lesquels nous devons nous concentrer !

Pour éviter la situation que nous sommes en train de vivre aujourd’hui, est-ce qu’il n’était pas nécessaire de faire ce bilan du parcours démocratique ?

On devait le faire au cours de la campagne électorale, chacun devant dire « voilà ce que moi je propose, voilà ce que je critique, voilà ce qui s’est passé jusqu’à présent, voici mon parcours ». Pour ma part, je ne suis pas prêt à faire l’économie de ce débat parce que ce sont des responsabilités successives qui nous ont conduites là. Mais encore une fois, l’urgence pour moi, c’est l’union des maliens pour faire face à la rébellion.

Quels sont les risques encourus actuellement par le Mali avec un putsch ?

Nous allons vers des difficultés certaines avec les sanctions. Mais plus grave, avec la division qui se dessine aujourd’hui au sein de la classe politique et de la société civile, entre ceux qui font preuve de compréhension vis-à-vis de la situation, ceux qui sont viscéralement opposés et ceux qui prônent une voie médiane. Si cela continue, pendant que nous nous querellons à Bamako, la rébellion continuera à avancer, l’école ne sera pas ce que nous voudrions qu’elle soit et les conséquences de la sècheresse feront davantage de morts que le conflit au nord. Pour cette raison, je pense honnêtement que nous devons nous mettre ensemble pour dire ceci aux partenaires extérieurs : «Si vous isolez et marginalisez le Mali, vous allez faire un boulevard à Al Qaeda, à Ançar dine, aux rebelles et aux trafiquants en tout genre qui pullulent dans le septentrion malien.» Au-delà des émotions et des positions de principes, nous devons trouver un type de gestion appropriée de cette période qui s’ouvre : la plus efficace possible, la plus courte possible, la plus inclusive possible pour prendre en charge les problèmes immédiats et faire en sorte que le retour à une vie constitutionnelle normale puisse se réaliser dans des délais acceptables. Mais aussi, profiter de ce moment afin que, pour une fois, il y ait de bonnes élections au Mali.

L’action des militaires peut-elle avoir un avantage ?

Je ne parle pas d’avantages. Je dis que nous devons gérer l’existant. Et cela, de façon responsable et concertée.

Certains pensent que ce coup d’Etat a évité un bain de sang postélectoral. Quel est votre avis ?

On peut faire toute sorte d’analyses à postériori. Chacun savait que ces élections, au mieux, n’allaient pas se tenir. Au pire, que si elles se tenaient, ce serait dans des conditions désastreuses. Mais cela devait-il appeler à une intervention de ce genre ? Ce qui est sûr, c’est que le Mali entrait inéluctablement dans une zone de turbulence. Aujourd’hui, c’est aussi une turbulence à cause de l’interruption du processus constitutionnel.

Quelle est la voie idéale d’une sortie de crise ?

Nul ne détient la vérité. Et personne ne peut dire qu’il a la solution prêt-à-porter face à une situation aussi complexe que difficile. Par contre, ce que je répète, c’est que de la concertation jaillira la voie à suivre. Ceux qui se refusent aujourd’hui à toute discussion, toute concertation, et qui appellent à des sanctions contre leur propre pays doivent se ressaisir. Je suis convaincu qu’entre maliens, en discutant, nous trouveront ce qui y a de mieux pour notre pays.

Propos recueillis par Seydou Coulibaly – AFRIBONE – 27 mars 2012